La lucidez del alba desvelada, de Santiago Montobbio, Editions Los Libros de la Frontera, collection El Bardo, 2017, €16.00

Chronique de Jean-Luc BretonPortada libro Santiago Montobbio La lucidez del alba desvelada

La lucidez del alba desvelada, de Santiago Montobbio, Editions Los Libros de la Frontera, collection El Bardo, 2017, €16.00

Ce nouveau recueil de poésie représente, pour Santiago Montobbio, une nouvelle approche de son art. Bien sûr, on retrouve les grands thèmes du poète espagnol, la recherche douloureuse du sens de la vie et de l’écriture dans un monde sans direction, les matins mouillés, les terres dévastées, les cafés solitaires où griffonner sur un coin de table et un bout de papier, l’interrogation solipsiste, la difficulté à faire coïncider soi et les autres, mais cette fois, tous ces thèmes s’inscrivent au sein d’un récit de vie, « un journal intime » de l’amour, une montée vers la lucidité évoquée dans le titre du recueil (la lucidité de l’aube dévoilée), qui est d’autant plus forte qu’elle emprunte les voies de l’illumination (le chemin de Saint Jacques) et de la révélation d’une vocation littéraire, pour dire le passage à un état innommé par le poète, mais qui tient de la vieillesse (l’âge où on n’a plus guère d’illusions sur l’amour et d’attentes de sa venue), de la jachère, du tarissement, du renoncement (« Ceci pourrait être mon dernier poème », proféré dans celui qui, en effet, clôt le recueil). La dernière des épiphanies est celle du « Still falls the rain » du cantique de Britten : « Fine la pluie tombe sur la terre », une pluie de testament, de fin du monde, le mot « fin » étant ici à prendre à la fois dans un sens temporel et dans un sens local.

Et pourtant, l’atmosphère du premier poème est pleine de brio : l’écoute dans un théâtre barcelonais du « Lascia ch’io pianga » du « Rinaldo » de Haendel, sublime lamentation d’une prisonnière éplorée, servie par une musique aux effets bien calculés. Par un retournement de situation ironique, dans ce vieux théâtre, le poète tombe amoureux d’une image aperçue dans une glace et inscrit sa passion sous les signes attendus, l’ouverture, le chant, les espaces libres (le ciel, la mer), l’évasion qu’un ensorcellement rend impossible à l’héroïne malheureuse de Haendel. Suit une série de poèmes d’amour, d’espérance d’amour et de douleur devant sa fugacité, mais aussi d’amour comme nouvelle forme d’inspiration, puisque l’aimée « seule est poème ». Cependant, avec le temps et les hésitations de l’aimée, l’amour perd de sa puissance absolue, puisque seul « un amour qui commence » peut échapper au rien et à l’adieu, la pluie tombe, entraînant l’automne, le cœur commence à sentir ses épines, surviennent le désespoir et l’adieu. Et c’est maintenant le poète qui chante « Lascia ch’io pianga », non plus prisonnier, mais blessé de cette rencontre impossible, qui noie la réalité du monde dans une brume triste.

Montobbio est souvent, et depuis toujours, le poète du paradoxe lucide, et cette lucidité, annoncée dans le titre du recueil, ne lui manque pas ici, dans toute la cruauté de la prise de conscience qu’il en a. Cette expérience d’amour avorté porte avec elle un enseignement cruel (« vivre n’est rien d’autre que sentir que je te perds », « vivre n’est rien d’autre qu’être blessé ») : la perte de l’amour est transformée, par la force même du credo montobbien qu’il n’y a aucune différence entre la vie et l’œuvre du poète, en source de création, en un nouveau mode d’exploration poétique du monde.

« La lucidez del alba desvelada » devient, dans sa dernière partie, parfois écrite en prose, le récit de minuscules bonheurs de reconstruction. Après son long voyage solitaire sur les terres de l’amour malheureux, c’est l’observation simple et apaisée du quotidien, la contemplation de bâtiments ou d’un jardin qu’il a vus sans les voir mille fois, un moment à une terrasse de café à l’ombre sur une place à deux pas de chez lui, qui permettent au poète ces petites épiphanies qui redonnent sens et goût à sa vie, comme pour une nouvelle naissance (ce n’est évidemment pas par hasard qu’un des sites universitaires où Montobbio enseigne, et qu’il regarde avec des yeux nouveaux, a conservé de l’époque où c’était un hôpital son nom de « Maternité »). Au terme joycien d’« épiphanie », Montobbio préfère celui de « point de contemplation », emprunté au poète espagnol José Angel Valente, et c’est bien de cela qu’il s’agit ici : c’est par la contemplation silencieuse qu’on se remet et qu’on se retrouve. Et c’est ce que nous dit la coda du recueil.

Étrangement, après la coda, il y a encore des poèmes, une dizaine. Ils disent encore la douleur, l’absence et l’illusion, mais déjà cela importe moins (« ça m’est égal »). Parce que le bonheur du regard amoureux porté sur le quotidien a fait que le narrateur se sait poète, qu’il sait qu’il a choisi sa douleur et qu’« il la travaille » pour en faire des poèmes. Le chemin de « La lucidez del alba desvelada » est un authentique aboutissement du parcours poétique de Montobbio, une percée du mystère de la création. Si la création est une exploration si masochiste, on comprend que le poète décide d’y mettre un terme. Mais il sait mieux que personne que la poésie vous choisit plus que vous ne la choisissez. Et c’est pour cela qu’il reste prudent et annonce dans la coda de la coda : « Ceci pourrait être mon dernier poème ». Ou pas !

©Jean-Luc Breton

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