David Gascoyne, La vie de l’homme est cette viande/ Man’s Life Is This Meat, tr. Blandine Longre ; avec des autotraductions de David Gascoyne. Paris-Londres Black Herald Press, 2016

Chronique de Michèle Duclos

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David Gascoyne, La vie de l’homme est cette viande/ Man’s Life Is This Meat, tr. Blandine Longre ; avec des autotraductions de David Gascoyne. Paris-Londres Black Herald Press, 2016


Même si la production strictement surréaliste de David Gascoyne (1916-2001) n’occupe qu’une période brève dans sa vie et sa capacité créatrice, elle fait de lui le représentant majeur du mouvement français en Angleterre ; moins par son recours modéré à l’écriture automatique que par son adhésion proclamée aux valeurs revendiquées par André Breton et ses amis, reprises par lui en français dans son Premier Manifeste Anglais du Surréalisme publié en juin 1935 dans un Cahier d’Art parisien de Christian Zevos, ici présenté, et par la publication, en 1935, de A Short Story of Surrealism hélas inédite en français, précédant de quelques mois sa participation très active à la grande Exposition Surréaliste Internationale de Londres qui, nous dit dans son avant-propos la traductrice, accueillit plus de 20.000 visiteurs en quatre semaines. Dès 1938 néanmoins, avec la publication de Hölderlin’s Madness, l’évolution du poète, chez qui la spiritualité chrétienne de son adolescence se teintait de mysticisme et d’hermétisme, rendait inévitable une rupture décidée par Breton lui-même. Gascoyne néanmoins ne renia jamais ses amis parisiens, ajoutant en 1985 à ceux qu’ il avait déjà traduits (repris en 1970 dans Collected Verse Translations) Les Champs magnétiques de Breton et Soupault ; écrivant sur eux de très belles pages de prose à l’occasion de leurs publications ou de leur décès (textes repris par les éditions Enitharmon en1998 dans David Gascoyne, Selected Prose 1934-1996).

Pour absurde donc surréaliste qu’il parût, le titre du second volume de poèmes de Gascoyne, Man’s Life Is This Meat, avait été lucidement provoqué, comme le rappelle la traductrice dans son avant-propos très riche en information. Le volume français éponyme bilingue qu’elle nous offre, outre qu’il reprend le contenu de son homologue anglais, nous propose aussi des extraits d’Other Early Poems (1932-1935), de Surrealist and Other Poems (1936-1938 et des Autotraductions de cinq poèmes qui appartiennent au volume suivant (1943), Metaphysical Poems (repris en 1989 dans le volume bilingue Miserere des éditions Granit aujourd’hui épuisé). Postfacé par Will Stone, ce riche volume, soigneusement annoté, présente une bibliographie de et sur le poète. Le tout dans une présentation impeccable.

Le lecteur s’attendant sur l’invitation du titre à pénétrer dans les forêts de textes obscurs sera surpris de rencontrer des poèmes courts divisés en strophes même irrégulières dans une versification proche du « sprung rhythm » défendu par Hopkins c’est-à-dire dans le plus pur rythme lyrique d’une belle prose. Un rythme lyrique remarquablement rendu par la traduction qui recrée des poèmes dans une parfaite fidélité. Si leur sens n’en est pas immédiat, les images aux nombreuses couleurs et les paysages évoquent Rimbaud plus que Breton. Telle « La froide et renonçante beauté de ceux qui mourraient/pour soustraire leur amour aux doigts méprisants de la catin »…Eluard n’est pas loin, sans copier : « La mer est une bulle dans une tasse de sel / La terre un grain de sable dans une minuscule coquille / La terre est bleue ».

La citation d’Eluard placée en épigraphe nous rappelle que Gascoyne conserva toute sa vie le sens d’un engagement social plus encore que politique et que comme nombre de ses compatriotes poètes et penseurs (dont certains y laissèrent la vie) il s’engagea au service des Républicains espagnols, relayant en anglais à Barcelone la diffusion de la radio nationale. Un magnifique poème, « Lozanne » inspiré par un fait divers rappelant de loin l’affaire de Violette Nozière, prend la défense de l’amour fou : « qui donna aux persécutés le droit de refuser la vie à ceux qui refusent d’être persécutés ? » Un Gascoyne nietzschéen ? Dans « Antennes » « Le dernier homme affable émerge du tunnel » On trouve dans le « Premier Manifeste Anglais », écrit en français par Gascoyne, le terme « gauchiste » (les guillemets sont de lui) qu’on aurait pu croire plus récent, appliqué par lui à l’art comme « populiste ».

Peut-être un poème tel que « Unspoken/ Tacite » illustre-t-il sans perdre d’une logique le fonctionnement authentique de la pensée dans son jaillissement revendiqué d’entrée par Breton dans son premier Manifeste de 1924 : « Les mots ne laissent pas de temps pour le regret/ Mais regrettons quand même / Le silence inviolé (…) Des mots périodiques / Qui glissent entre les fissures/ avec le visage du souvenir et le son de la voix / Plus intimes que la sueur aux racines des cheveux » (…).

Pourtant rien n’illustre mieux ce qui oppose, sinon l’esthétique, du moins la psychologie des deux poètes que le rapprochement entre « L’Etre supposé / The Supposed Being » et « L’Amour libre » présent dans l’Amour Fou du Français qui semble l’avoir directement inspiré : entre, de Breton, « ma femme au sexe de glaïeul » et de Gascoyne le « sexe/ Une cruauté et de la mort dans les cuisses/ Une béance et de la noirceur – ». Cette opposition existentielle nous en apprend plus que le ferait une analyse sur la vie et les tourments du poète anglais tels qu’il les décrits dans son Journal de Paris et aussi nous permet de comprendre son effort pour échapper à une profonde interrogation angoissée. Ses poèmes révèlent un être humain, seul, tourmenté, à la sensibilité sensorielle exacerbée (comme dans d’autres écrits de la même époque), ainsi sur « le terrain morcelé de l’angoisse / où l’on marche les mains liées » ; allant parfois jusqu’au macabre.

C’est surtout à l’occasion de poèmes inspirés par des peintres, Yves Tanguy, Salvador Dali, Max Ernst que Gascoyne laisse libre cours à des images d’angoisse et de violence. Et plus encore dans le relativement long poème « Et le septième rêve d’Isis » qui se veut suscité par l’écriture automatique, où des images à l’érotisme cruel semblent directement suggérées par le célèbre film de Bunuel « Un chien andalou ».

Et c’est peut-être des Surréalistes belges (y compris Magritte illustré dans son dépassement tranquille des conventions mentales) plutôt que des français qu’il convient de rapprocher Gascoyne car comme eux il conserve le sens d’un lyrisme ouvert sur l’au-delà du moi :

« Dans la nuit qui s’éveille / Les forêts se sont arrêtées de pousser/ Les coquilles sont à l’écoute / Les ombres dans les mares deviennent grises / Les perles se dissolvent dans les ombres / Et je reviens vers toi ».

Surréaliste ou mystique, Gascoyne est loin d’être simplement comme le dépeignait son ami Philippe Soupault « un poète français qui écrit en anglais » : un poète majeur dans son authenticité et son originalité. Et on ne peut que se réjouir que, au-delà même de la belle réalisation de La vie de l’homme est cette viande d’autres publications de Gascoyne soient enfin programmées dans notre langue dans notre pays.

©Michèle Duclos

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