Si nous vivions dans un endroit normal, Juan Pablo Villalobos – traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton – Actes Sud

Chronique de Cathy Garcia

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Si nous vivions dans un endroit normal, Juan Pablo Villalobos – traduit de l’espagnol (Mexique) par Claude Bleton – Actes Sud, 1 octobre 2014. 190 pages, 17 €.

« Va te faire voir chez ta salope de mère, connard, enfoiré de merde ! » Ainsi débute ce succulent roman, juteux à souhait, un jus plutôt amer, mais drôle, terriblement drôle. De cet humour typiquement latino-américain, qui permet de témoigner des pires travers de la société avec un pied de nez à l’humiliation et l’injustice. Ici il s’agit du Mexique des années 80, avec ses absurdités (un pays surréaliste, avait dit Breton), sa mélasse de corruption, de trafics, de dangereux bouffons politiques, de fraude électorale, abus de pouvoir et compagnie. Dans le village de Lagos de Moreno, entre bétail, prêtres, ouailles hallucinées, élus véreux et démagogues, nationalistes populistes et autres illuminés, vit la famille d’Oreste, dit Oreo, comme les biscuits du même nom. Où disons plutôt que la famille vit au-dessus du village, au sommet d’une colline, la Colline de la Foutaise. Lui et ses six frères et une sœur, tous affublés de prénoms grecs, lubie du père professeur d’éducation civique, et la mère, dévouée à la préparation des quesadillas au fromage. Base quasi unique de l’alimentation familiale et dont l’épaisseur et le nombre oscillent comme le statut familial, entre classe moyenne et classe pauvre, avec une tendance à stagner dans cette dernière.

« Mais cette histoire de classe moyenne ressemblait aux quesadillas normales, qui ne pouvaient exister que dans un pays normal, dans un pays où on ne chercherait pas en permanence à vous pourrir la vie. Tout ce qui était normal était superchiant à obtenir. Le collège avait la spécialité d’organiser le génocide des extravagants pour en faire des personnes normales, c’était l’exigence des professeurs et des curés, qui râlaient enfin merde pourquoi ne pouvions nous pas nous comporter comme des gens normaux. Le problème, c’est que si on les avait écoutés, si on avait suivi les interprétations de leurs enseignements au pied de la lettre, on aurait fini par faire tout le contraire, de foutues conneries complètement délirantes. On s’appliquait de notre mieux pour exécuter ce qui était exigé de nos corps en ébullition, on ne cessait de demander pardon pour de faux, car nous étions obligés de nous confesser tous les premiers vendredis du mois. »

C’est Oreste qui s’exprime et lui qui raconte, dans sa langue dégourdi d’adolescent, la vie et les mésaventures familiales : la disparition de Castor et Pollux, les jumeaux pour de faux, dans un supermarché, le despotisme d’Aristote l’ainé, l’arrivée et la construction de la luxueuse maison des Polonais, juste à côté de leur boîte à chaussures jamais achevée et son plaque-plafond en amiante, puis le jour où lui et Aristote ont quitté la maison pour aller retrouver les jumeaux qui avaient été, selon Aristote, enlevés par les extra-terrestres.

« On utilisa des pierres pointues, comme les Néanderthaliens d’antan, et on réussit à remplir les boîtes de poussières. Si c’était cela, la vie qui nous attendait, manger de la poussière à pleines dents, on aurait mieux fait de rester au chaud, près de nos quesadillas rachitiques. Notre fuite nous avaient rétrogradés d’un degré dans la lutte des classes et on se retrouvait maintenant à rôder dans le secteur des marginaux qui bouffaient de la terre par poignées.

- il y a trois sortes d’extraterrestre.

- Hein ?

- Je te le dis pour que tu sois préparé, je ne sais pas à qui nous aurons affaire.

C’était la conversation idéale pour accompagner l’ingestion du thon à la terre. »

Il y a aussi le pouvoir étrange de la boite rouge et son bouton grâce à laquelle Oréo survit seul quelques mois dans la rue et puis le retour à la boite à chaussures familiale, avant qu’elle ne finisse par être démolie pour laisser place à un quartier bien plus luxueux et exit la famille désormais indésirable…

C’est le regard donc du jeune Oreo, ce regard impertinent et sans concession, qui donne toute sa saveur au roman, dans un contexte qui ne prête pourtant pas à rire.

«  Il me disait que l’argent n’avait aucune importance, que l’essentiel, c’était la dignité. Confirmé : nous étions pauvres. »

©Cathy Garcia

Juan Pablo Villalobos est né au Mexique en 1973. Il a fait des études de marketing et de littérature et vit à Barcelone. Dans le terrier du lapin blanc (Actes Sud, 2011) est son premier roman.

Juste envie de souligner, Thierry Radière, La Porte, 2015

Une chronique de Lieven Callant

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  • Juste envie de souligner, Thierry Radière, La Porte, 2015

Souligner, c’est ce que j’aime faire lorsque je lis. Comme il me plaît de revenir sur les mots, sur la phrase qui se démarquent du texte comme pour à nouveau me révéler ce que j’estimais essentiellement beau. Et lorsqu’on se remémore un rêve, qu’on fait ressortir les morts de leurs tombeaux, lorsqu’on parle avec des fantômes, le temps se charge soudainement de souligner nos rides, d’appuyer nos regards de cernes bleutés. Tout semble provenir de l’azur.

Souligner c’est comme insister. Accorder aux moindres choses une attention particulière, accorder sa personne à l’instant comme on accorde un instrument. Souligner le silence pour qu’il nous parle.

Parfois, la poésie se présente comme ce trait qui appuie la vie, la révèle avec une pudeur suave. Parfois la poésie nous fait signe et l’ombre qui la suit, l’écriture, nous fait retrouver la lumière.

« Juste envie de souligner » de Thierry Radière est une invitation sensible à souligner. Un de ces moments intimes et intenses, brefs et légers. La poésie est à l’instar de ce recueil, le partage d’un secret, d’un sentiment intense qui rend au lecteur indéterminé et que tant d’auteurs semblent oublier une part d’humanité, une part honnête et respectueuse de l’individualité. Ainsi, le poème de Thierry Radière tout en se rapprochant de ce que nous sommes, dans le doute, dans la crainte, dans ce qui risque de nous perdre nous fait prendre conscience d’une racine commune que nous partageons tous, la vie. Simple et quotidienne, mystérieuse et porteuse de questions sans réponse.

Le petit format, la belle qualité de l’impression, la simple et délicate reliure qui vous fait découvrir au cœur du recueil le nœud interrogateur d’un fin cordon blanc, tout dans ce petit livre participe à vous faire croire que vous avez entre les mains une petite perle. Je vous invite donc à mon tour à prendre contact avec l’auteur qui pour une somme dérisoire vous enverra une clé magique qui sous la forme d’un poème vous ouvrira une porte, La porte. Un moment d’enchantement qui vous ravira.

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©Lieven Callant

 

Eugène Savitzkaya, À la cyprine, Editions de Minuit, poèmes, 2015, 104 p, 11,50 €, Fraudeur, roman, Editions de Minuit, 2015, 168 p. 14,50€.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

  • Eugène Savitzkaya, À la cyprine, Editions de Minuit, poèmes, 2015, 104 p, 11,50 €, Fraudeur, roman, Editions de Minuit, 2015, 168 p. 14,50€.

Savitzkaya ne manque ni de cœur, ni d’émotion. Mais il ne les porte pas en sautoir littéraire. Après son premier roman publié il y a plus de trente ans aux Editions de Minuit, l’auteur y fait retour aujourd’hui en deux textes (un roman, un recueil poétique) fulgurants. Le vivant est là dans ses miasmes et ses atomes. Dans un amas de feuillage, sur une chaise vide dans des ruches aux ombres vertes. L’auteur « parie » sur la tendre indifférence du monde et des ordres (non humains) qui le peuple : « Que l’eau sourde noire du fleuve / gagne la blondeur des sables / qu’elle abreuve de vase et de pierres / que pullulent protozoaires / dans l’humide et fourmis / dans le sec gâteau de terre ». Et qu’importe si la source « ne dit mot / du secret et la citerne ». L’essentiel est déjà dit. Et qu’importe si comme son fraudeur il faut tricher afin d’affronter sa propre existence. Peu d’écrivains ont le courage de le dire. La vie n’est pourtant qu’une suite de compromis avec soi-même. Exit la mécanique humaine – sinon pour en souligner les « nécessaires » dysfonctionnements afin que l’homme puisse survivre. D’où l’énergie particulière d’une écriture qui dérive loin du logos mais près des yeux et du cœur. Assis ou marcheur, l’auteur est un spectateur du réel et non de ses farces et fables humaines. Aimant aimer, jamais éloigné de la sève, Savitzkaya reste un écrivain à part. Fini les roucoulades amoureuses. Aux mots de têtes, l’auteur préfère ceux des bêtes. Elles offrent à ras de terre des moments incroyables, des moments qu’on oublie de vivre et que la littérature « générale » ignore superbement. Maquillant tout d’un sourire, l’auteur ignore nos dieux. Ce jeu est plus sérieux qu’on croit. Il fait la part au vide et conjure les hasards. L’envers des nombres et des mots contenus dans chaque page entretiennent autant l’ignorance qu’un savoir par les multiples hypnoses qu’un tel « propos » engage. La création trouve soudain un rôle inédit. Contre l’empâtement du logos surgit une volte-face qui « formule » l’endroit d’une inspiration opposée à la numérisation d’une écriture machinale.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Les paradoxes du lampadaire suivi de A NY, textes, collages et photos de Marc Tison

Chronique de Cathy Garcia

1846331898Les paradoxes du lampadaire suivi de A NY, textes, collages et photos de Marc Tison (autoédition)

Un recueil élancé, format vertical sur papier lisse et luisant comme une ville la nuit, un remix/réécriture d’un texte publié dans la revue collective « Numéro 8 » en 2008 suivi de A NY, remix/réécriture d’un texte publié par « contre-poésie » en 2011.

« La ville est une arythmie (…) constance de la règle : l’urbain bruit ». Magistralement rendue ici par Marc Tison, la ville, sa schizophrénie jour/nuit, ses monstres, ses perditions et ses « fausses nostalgies des solitudes paisibles/Dans l’indifférence speedée des changements de métro ». Une langue qui claque, qui swingue, qui râpe et dérape sur le béton, le bitume, aiguillonne le lecteur, le pousse, le bouscule de boulevards rutilants en « sombres chemins de rescousses », de fantasmes en sordides réalités, sans jamais céder à la facilité d’un hymne bidon à une urbanité trop souvent à la limite du bidon elle aussi, au contraire l’auteur, lucide, nous livre la désintégration des romantismes/ Ravalement des façades à l’heure du dégueuli.

La ville accélère ses respirations, la ballade dans les rues des mémoires achève les souvenirs arnaques/A coup de béton, patchwork électrique de villes et d’ivresses, paradoxes du lampadaire quand l’agitation diurne mute au gris.

La ville picole/Sec siphone/Pour s’oublier.

(…)

A corps et à cris dans un 15 mètres carré

La ville fornique

Même absente d’amour

La faune urbaine dépecée ici sous la plume sans concession de l’auteur, la tendresse vient plus facilement avec la nuit, quand sortent les exclus du périmètre tendu au cordeau économique, quand des jeunesses mêlées d’affection bousculent/Les morales de contrition à Istanbul, quand les révoltes paraissent encore possible ou en tout cas moins vaines, à contre jour du décorum constructiviste, de la ville en action concentriquel’homme urbain se regarde le nombril/Cyclope onaniste s’imaginant partouzer la foule.

Désabusé Marc Tison ? Non, pas totalement, car Reviendra le temps des cerises nous dit-il, Parce qu’il reste des cerisiers.

La ville appartient aux enfants sauvages

Pétris de justice

Quoiqu’en disent les connards qui

S’enfuient

Chaque week-end.

La ville… Métal et fleurs/parfumés au méthanol des distilleries clandestines/Au sous-sol des nouveaux immeubles/Déjà mis en ruine/En cours de démolition.

Et le poète écrit :

Le premier métro vient d’arriver

Encore je ne dormirai pas

Jamais

Tandis qu’il se rappelle avoir vu à New-York sur le ferry touristique un couple de retraités amérindiens tourner le dos à la statue de la liberté.

Et tant de choses encore… à lire* dans ce petit bijou qui palpite de l’énergie toujours inconcevable de l’espoir.

©Cathy Garcia

*Les paradoxes du lampadaire suivi de A NY

24 pages. Format 10×21 fermé.

5€ (frais de port inclus) à commander à

Marc Tison 12 rue du ravelin 31300 Toulouse

Marc Tison est né en 1956 entre les usines et les terrils, dans le nord de la France. Fondamental. A la lisière poreuse de la Belgique. Conscience politique et d’effacement des frontières. Lit en 1969 un premier poème de Ginsberg. Électrisé à l’écoute de John Coltrane et des Stooges. Années 70’s : performe des textes de Jacques Prévert sur les scènes de collège. Premiers écrits. Puis l’engagement esthétique devient politique. Punk et free. Déclare, avec d’autres, la fin du punk en 1978. Premières publications dans des revues (dont Poètes de la lutte et du quotidien). Écrit et chante plus d’une centaine de chansons dans plusieurs groupes jusqu’en 1992. En 1980, décide de ne plus envoyer de textes aux revues, le temps d’écrire et d’écrire des cahiers de phrases sans fin jusqu’en 1998 où il jette tout et s’interroge sur un effondrement du « moi ». Part alors à l’aventure analytique. L’an 2000 le voit déménager dans le sud ouest et rendre sa poésie de nouveau publique. Publication en revues (Nouveaux Délits n°50, Traction Brabant, Verso, Diérèse…), collectif Numéro 8, éditions Carambolage  2008. Publie Manutentions d’humanités, éditions Arcane 1, 2010 ; Topologie d’une diaclase, éd. Contre poésie 2012 ; Désindustrialisation, éd. Contre poésie 2012. L’équilibre est précaire, éd. Contre poésie, 2013. Trois affiches poèmes, éd. Contre poésie, 2013 ; quinze textes dans le livre d’artiste Regards du photographe Francis Martinal. Engagé tôt dans le monde du travail. A pratiqué multiples jobs : chauffeur poids-lourd, concepteur- rédacteur publicitaire, directeur d’équipement culturel…. Il s’est spécialisé dans la gestion de projet de l’univers des musiques d’aujourd’hui. A élargi depuis son champ d’action à la gestion et l’accompagnement de projets culturels et d’artistes. Programme aussi des évènements liés à l’oralité, la poésie dite, et la « poésie action ». Performances / installations d’action poésie (solo ou duo avec Éric Cartier) depuis 2011. http://marctison.wordpress.com/

JUAN GELMAN – Vers le sud et autres poèmes – Coll. Poésie Gallimard. (Traduction de l’argentin, par Jacques Ancet.)

Chronique de Xavier Bordes

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  • JUAN GELMANVers le sud et autres poèmes – Coll. Poésie Gallimard. (Traduction de l’argentin, par Jacques Ancet.)

Juan Gelman, né à Buenos-Aires le 3 mai 1930, décédé le 14 janvier 2014 à Mexico, fut un poète combattant et sa vie entière, une lutte militante contre la tyrannie et pour la mémoire des « disparus », vie qui s’acheva en exil au Mexique. Je n’insiste pas sur cet aspect dont on trouvera sur Internet le détail historique largement exposé et commenté (Par exemple, l’article de Florence Nolville pour Le Monde) Sa vie connut, en particulier à partir de 1976, les épreuves les plus douloureuses. Toute sa poésie est lutte contre la souffrance : le traumatisme de l’assassinat de son fils de vingt ans par la dictature est un événement dont il ne se remit jamais, et le masque triste, émacié, le regard à demi-absent et désabusé qu’on lui a connu s’est imposé à son visage dès cette époque.

Couvert de prix dès les années 80, il est reconnu et traduit dans divers pays, dont la France (Editions du Cerf, Editions Maspero, notamment). Cependant, la plus grande chance de son œuvre, dans mon esprit, est ce volume traduit par le poète Jacques Ancet, dont le talent en ce domaine a su restituer la simple force, le simple acharnement vital, mais aussi la juste tendresse humaine, et la douleur sourde et sans hurlement du poète argentin. Ancet a ainsi le chic de donner le sentiment de fusionner avec les auteurs de langue hispanique, et j’ai la plus grande admiration pour un traducteur qui, j’ose le dire sans mésestimer pour autant ses prédécesseurs, réussit à me faire communier en français, avec une poésie traduite qui, comparativement avec l’original au ton quasiment inimitable, n’avait pas tout à fait emporté mon adhésion.

Cette parution de Vers le sud, bref recueil précédé et suivi d’un large choix d’autres poèmes, est un émouvant événement poétique. Sur la présence en filigrane, imperceptible parfois, de la mort, Gelman imprime son amour solaire de la vie, son appréhension de chaque minute à travers son éventuelle « banalité extraordinaire », sa passion pour écrire le monde sans dévier, avec acharnement, passion qui on le sent fut la condition indispensable à une survie personnelle. Car Juan Gelman, au fond, depuis la mort de son fils, et les autres nombreux malheurs dont il fut pour raisons politiques injustement frappé, était un lutteur survivant magnifique et humble. Un poète au sens le plus intense, le plus profond, le plus exemplaire du terme. Merci à Jacques Ancet de ce beau livre de traductions qui donnent au lecteur de langue française l’occasion d’entrer aisément, directement, simplement et de façon touchante dans une œuvre qui mérite de nous contaminer, par son attitude, faut-il dire sa stratégie, de gestion de la douleur et de la beauté, terribles, de ce qu’on nomme la vie humaine – en ces « temps de détresse » continués depuis Hölderlin !

©Xavier Bordes, Paris 01/03/2015.

La revue littéraire, n°56, février-mars 2015 Éditions Leo Scheer( 172 pages – 10€)

Chronique de Nadine Doyen

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  • La revue littéraire, n°56, février-mars 2015 Éditions Leo Scheer( 172 pages – 10€)

Ce numéro d’hiver débute par trois regards posés sur le roman polémique de la rentrée de janvier 2015. Que pensent-ils de Soumission ?

Leo Scheer dit « voter Houellebecq ». Il confesse avoir ri « du début à la fin », et considère ce roman comme « une authentique blague juive », « un witz », procédé qui « permet à l’auteur d’exercer son ironie corrosive et parfois dévastatrice, pointant l’état social et politique de la France ». Il n’y voit « rien d’islamophobe ». Dans sa chute, Leo Scheer dévoile « le message politique subliminal du livre ».

Richard Millet salue la qualité de ce livre consacré à Huysmans, qui brocarde Paulhan et annonce « la fin littéraire de la France ».

Angie David a choisi d’en parler « sous l’angle de sa réception par les journalistes » de la presse de gauche, tout comme celle de droite.

Elle se dit troublée par « les coïncidences ahurissantes » de l’actualité au moment de la parution, « prouvant que les grandes œuvres produisent une synergie si puissante que le monde entier en est secoué ». Elle note un Houellebecq, « en grande forme » lors de ses interviews, souligne et déplore la mauvaise foi des critiques.

Antoine Böhm consacre sa chronique à Roland Barthes.

Louis-Henri De La Rochefoucault décline son admiration pour Modiano, brosse son portrait « en jeune chien fou » et revient sur son Nobel. Il distille quelques anecdotes, commente son œuvre, en fan inconditionnel et ironise sur les journalistes qui méconnaissent ce « franc -tireur marginal et homme de l’ombre ».

Les nouvelles d’un quartet de romancières ponctuent ce sommaire.

Pia Petersen, en partance pour Los Angeles (lieu qui rappelle un de ses romans), nous conte les tracasseries administratives pour passer la douane américaine.

Dans la nouvelle Nyctalope d’Alexandra Varrin, le narrateur, qui semble éclipsé par d’autres, s’interroge sur l’amour : « Aimer quelqu’un, qu’est-ce que c’est ? ».

Myriam Thibault, qui aime passer l’été dans le Sud, confesse son aimantation pour les casinos en nocturne. De toute évidence, elle connaît les codes de celui de Monte-Carlo. C’est avec nostalgie qu’elle évoque la disparition de « ce fameux cliquetis des pièces » au profit d’un ticket.

Julie Gouazé décline la couleur noire, la débusque jusque « dans le bleu du ciel au coin en haut gauche » du tableau de Delacroix : La liberté représentée par « une déesse aux seins opulents, un fusil à baïonnette dans la main ».

Parmi les 27 livres chroniqués du dossier de la rentrée de janvier, on trouve plusieurs ouvrages primés.

Le Prix Anaïs Nin et le Prix Landerneau , catégorie roman, furent attribués à Virginie Despentes pour Vernon Subutex, t 1, premier tome d’une vaste fresque littéraire, relatant « la déchéance sociale » d’un disquaire à la dérive et la décrépitude d’une rock génération. Une écriture directe et percutante, de la littérature coup de poing, mais aussi des moments de douceur, de tendresse et de fraternité entre paumés.

Le Prix Landerneau, découverte, fut décerné à Fanny Chiarello pour Dans mon propre rôle. L’auteur distille une atmosphère semblable aux romans anglais du 19ème siècle. Elle met en scène deux femmes, « frappées par le destin », qui vont vivre « une passion amicale fulgurante », portée par leur « amour identique pour l’opéra ».

Ceux qui furent fans de James Dean, ou le sont encore, retrouveront cette figure mythique, véritable icône, dans Vivre vite. Philippe Besson ressuscite cet enfant terrible du cinéma et livre un portrait incandescent de son héros. Un roman polyphonique qui invite à revoir les films de James Dean.

Medin Arditi livre une intrigue policière et satire sociale, autour de l’enlèvement de la fille d’un milliardaire, mécène généreux. Pas de rançon exigée, juste la publication de dix lettres, destinées à dénoncer le passé secret et peu glorieux du protagoniste.

Les aficionados de Jean-Philippe Blondel retrouveront sa petite musique dans Un hiver à Paris, qui nous plonge dans l’atmosphère studieuse des grandes écoles où les étudiants subissent la pression. Au cœur de ce roman à la veine autobiographique sont évoqués le désert affectif pouvant mener au suicide, les relations enfants/parents, la complexité des sentiments chez les adolescents et le manque de tolérance vis à vis des homosexuels. Il souligne ce droit à la différence et plaide pour qu’ils soient aimés pour ce qu’ils sont. Au final, la résilience du protagoniste vient prouver que « Nous sommes beaucoup plus résistants que nous ne le croyons ».

On reste encore dans la capitale avec Les désengagés de Frédéric Vitoux. L’auteur revisite les années 68, sur fond de révoltes étudiantes. Récit centré sur la rencontre entre un jeune étudiant, romancier et une femme mûre, libre. Roman « pudique », élégant et poétique, qui nous baigne dans « le Paris intellectuel entre l’île Saint-Louis et la Sorbonne », nourri de souvenirs. Le monde de l’édition y est radiographié « sans concession ». On y croise des critiques de l’époque : Jean Chalon pour le Figaro littéraire et François Bott pour le Monde, ainsi qu’un double de l’auteur, mélomane, amoureux des chats, connaisseur de Céline. Histoire d’amour, touchante, à cinq voix.

Anne Wiazemsky nous transporte aussi en 1968. Récit témoignage de l’époque et épilogue de sa grande histoire d’amour avec Jean-Luc Godart.

Les destinations proposées par les auteurs de cette rentrée 2015 sont multiples.

Sylvain Tesson nous fait revisiter l’histoire sur les traces de la retraite de Russie de la Grande armée. Un voyage en side-car avec des acolytes dont un photographe, riche en frayeurs, péripéties, avatars mécaniques, par des températures sibériennes. Un défi relevé et « une expérience humaine inoubliable », selon Myrian Thibault. Miraculé, l’auteur peut faire la promotion de Bérézina, avec cette vivacité d’esprit, cet humour, ce verbe torrentiel qu’on lui connaît.

Brigitte Kernel nous embarque dans « un road movie » sentimental, « entre Paris, Montréal et Las Vegas » . Elle s’interroge sur une deuxième chance en amour. Selon la narratrice, parmi les points « de non-retour rédhibitoires » susceptibles d’annihiler toute réconciliation on compte « le mensonge, l’irrespect », le manque de franchise.

En un mot, pardonner est « un gage de survie » dans un couple. La romancière signe un page turner « vibrant, moderne et attrayant ».

Le romancier Abdourahman Waberi rend hommage au bluesman, poète, écrivain, précurseur du rap, Gil Scott -Heron, alias Sammy, disparu en 2011. Un portrait, original, car brossé par son chat, biographe espiègle et gorgé de sagesse orientale. C’est donc « sous le velours narratif et félin du dénommé Paris » que sa vie nous est déroulée. « On passe du souvenir d’un concert à différentes étapes prépondérantes ».

Un livre singulier, riche, ressuscitant « le roi de l’asphalte, voix des oubliés et des bannis, incomparable et inégalable », fortement conseillé par Hafid Aggoune. Et bien sûr écouter les albums de cet artiste, à la fois « une étoile, un soleil, un phare », auteur « du symbolique et transgénérationnel The Revolution Will Not Be Televised ».

Laurent Gaudé revient à Haïti et s’intéresse à cette force nouvelle collective qui émerge chez ceux qui ont connu le malheur.

Ceux qui affectionnent le genre littéraire du journal, trouveront à la fin de la revue, des extraits, en avant-première du Journal de Richard Millet, couvrant les années 1971-1975. Carnets qui ont failli « finir au feu », confesse le diariste. Dans les pages qui précèdent, Leo Scheer justifie ce choix, revient sur sa rencontre avec l’auteur, avec qui « le courant passa instantanément », en compagnie d’Angie David.

Parmi les thèmes nourrissant ce journal, on trouve l’amour et les « femmes », les références de lectures, l’écriture : « Tout voyage est un processus d’écriture ».

La suite est annoncée dans le prochain numéro.

Ce numéro 56, très éclectique, constitué à la fois de nouvelles, de chroniques, d’ un extrait de journal, offre un panorama très complet de la rentrée d’hiver.

A chacun d’y butiner selon ses goûts.

©Nadine Doyen