Le mémo d’Amiens de Jean-Louis Rambour, éd. Henry, coll. La main aux poètes. vignette de couverture : Isabelle Clement. 96 pages, 8 euros.

Le mémo d’Amiens de Jean-Louis Rambour, éd. Henry, coll. La main aux poètes. vignette de couverture : Isabelle Clement. 96 pages, 8 euros.

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« C’est un pays étrange, cette ville, avec tous ces gens », c’est sur cette citation du Clézio que s’ouvre ce recueil, qui bien que tenant dans la poche, pèse son poids de vies humaines et d’un siècle condensé. 90 « poèmes-photos », 90 portraits de 14 lignes. Une ville, Amiens et des gens, des habitants. Des prénoms, quelques noms, des histoires, des rêves, des ambitions, des douleurs, des misères, des saloperies aussi de tout un siècle découpé en guerres, en entre-deux, en révolutions.

« Ici Julia parle de la grande souffrance d’Amiens (…)

La grande souffrance dit-elle Deux guerres mondiales

À elle seule L’idée qu’on a pris forme humaine

Pour vivre la somme des malheurs la note élevée

Pris forme humaine pour offrir ses ruines »

Toute cette grande machinerie de l’Histoire à coups de bottes, de pieds résolus, de pieds nus, de pieds noirs, d’escarpins tourbillonnant après l’amour, la grande marche de l’Histoire à coups de bombes, de bulldozers, de bâtiments qui s’effondrent, de bâtiments qui se dressent, de fermes qui disparaissent, de zones et d’entreprises aux noms anglo-saxons qui engraissent. Et les gens, les gens qui vivent tout ça, de gens qui habitent, font et défont la ville, des gens venus de là et d’ailleurs, tout plein de mémoire et de trous.

On construit on construit Les ouvriers de Pi and Dji

Ont besoin de murs autour de leurs lits

De fenêtres pour imaginer des libertés

Sans compter qu’il y a Good Year Cyclam

Plastic Omnium Unither Scott Bader Vidam

Whirpool Faiveley Mersen France Sans compter

La guerre d’Algérie qui jusqu’ici distribue ses exils

Beaucoup de noms dans le mémo d’Amiens, un mémo c’est fait pour ça, pour ne pas oublier, les noms de personnes, noms de rues, de places, de quartiers et de ciel et de pays aussi laissés derrière, mais dont quelques graines sont venus les unes après les autres, fleurir la ville de couleurs nouvelles. De parfums nouveaux.

Geneviève, Rémi, Georges, Laurent, Isabelle, Lucienne, Léon… A eux seuls, les prénoms, tout un poème. Nemrod venu du Tchad jusqu’à cette ville d’Amiens où L’eau ne fait que glisser dans les tuyaux de cuivre et où la misère pourtant est belle de ses salle de bains/Et ses terrasses de café où la bière est en or. Là où Boris flotte avec les nuages des gitanes/La bière sa petite odeur d’urine d’âne surie.

Il y a le travail, ses travailleurs et ses exclus et il y a le foot. Daniel (…) estime qu’un ballon est un bon résumé/De l’aventure humaine Tous les globes d’ailleurs/Plus généralement Les globes et les nombrils.

Jennifer, Chaïma, Yliès, Caetano, Germain, Gilles, Jaqueline. Gilles qui se fait appeler Njango. Habib, Jésus, Anna et puis les épiciers, Monsieur et Madame Tellier. On ne pèse plus les pâtes/Le riz, la levure On ne râpe plus le fromage/On ne surveille plus l’intégrité des grains de café/On ne se fait plus servir C’est le début du non-partage/On apprend le mot de self-service On s’en repaît (…) Le curé tente d’excommunier le chewing-gum/Mais en vain/On entre dans l’ère du self et du look

Le château d’eau du Pigeonnier devient le poste de surpression d’eau potable dépendant du département eau et assainissement/De la mairie d’Amiens sous la responsabilité de l’agent Matthieu Bernard.

Les temps changent, tout change mais la nuit a t’elle perdu la manie misérable d’accoucher ses cauchemars chats noirs/Ses ogres bossus aux manches de chandail/Luisantes de pailles et du mucus des limaces ?

Amiens sous la plume de Jean-Louis Rambour nous laisse découvrir son intimité, les dessous de ses visages innombrables, son grand théâtre…

Ch’est nous chés tchots/Conmédiens/Chés viux cabotants d’Anmiens*

Le mémo d’Amiens est un hommage poignant, sensible mais surtout pas mièvre, au contraire digne, lucide, sans concession, hommage aux femmes et aux hommes, d’où qu’ils viennent, qui forment le vrai ciment des murs d’une ville, qui la font tenir debout, en lui offrant encore un souffle d’humanité, aussi chargé soit-il.

©Cathy Garcia

*(C’est nous les petits comédiens/les vieux cabotins d’Amiens, dans la chanson d’adieu des marionnettes traditionnelles picardes, par Maurice Domon)

Jean-Louis Rambour

Jean-Louis Rambour

Jean-Louis Rambour né en 1952, à Amiens, vit toujours en en Picardie.

Bibliographie :

Mur, La Grisière, 1971
Récits, Saint-Germain-des-Prés, 1976
Petite biographie d’Édouard G., CAP 80, 1982
Le poème dû à Van Eyck, L’Arbre, 1984
Sébastien, Cahiers du Confluent, 1985
Le poème en temps réel, CAP 80, 1986
Composition avec fond bleu, Encres Vives, 1987
Françoise, blottie, Interventions à Haute Voix, 1990
Lapidaire, CAP 80, 1992
Le bois de l’assassin, Polder, 1994
Le guetteur de silence, Rétro-Viseur, 1995
Théo, Corps Puce, 1996 / La Vague verte, 2005
L’ensemblier de mes prisons, L’Arbre à paroles, 1996
Le jeune homme salamandre, L’Arbre, 1999
Scènes de la grande parade, Le Dé bleu, 2001
Pour la fête de la dédicace, Le Coudrier, 2002
La nuit revenante, la nuit, Les Vanneaux, 2005
L’hécatombe des ormes, Jacques Brémond, 2006
Ce monde qui était deux, Les Vanneaux, 2007

Le seizième Arcane, Corps Puce, 2008 (préface de Pierre Garnier)
Partage des eaux, Ateliers des éditions R. & L. Dutrou, 2009 (dessins de René Botti)
Cinq matins sous les arbres, Vivement dimanche, 2009
Clore le monde, L’Arbre à paroles, 2009 (frontispice de Benjamin Rondia)
Anges nus, Le Cadran ligné, 2010
mOi in the Sky, Presses de Semur, 2011
La Dérive des continents, Musée Boucher-de-Perthes d’Abbeville, 2011 (huiles de Silère et préface de Pierre Garnier)
Démentis, Les Révélés, 2011 (livre d’artiste réalisé avec le peintre Maria Desmée)
La Vie crue, Corps Puce, 2012 (encres de Pierre Tréfois et préface de Ivar Ch’Vavar)
Au Commencement était la bicyclette, Université de Picardie Jules-Verne, 2014 (25 textes pour le catalogue d’une exposition du peintre Silère)


Jean-Louis Rambour a également publié des recueils de nouvelles et des romans : Les
douze Parfums de Julia (sous le nom de Frédéric Manon), La Vague verte, 2000 (Prix du livre de Picardie Club de lecteurs 2001) ; Dans la Chemise d’Aragon, La Vague verte, 2002 (Prix du livre de Picardie 2003) ; Carrefour de l’Europe, La Vague verte, 2004 ; Et avec ceci, Abel Bécanes, 2007.

Hasta el final camina el canto, de Santiago Montobbio. Edition Los Libros de la Frontera, Malaga, 2015.

Chronique de Jean-Luc Breton

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Hasta el final camina el canto, de Santiago Montobbio. Edition Los Libros de la Frontera, Malaga, 2015.

Le poète espagnol Santiago Montobbio poursuit dans l’élégante collection de poésie « El Bardo » l’édition des poèmes qu’il a écrits lors de l’année 2009, une année d’intense et fulgurante production littéraire, avec près de mille poèmes. Hasta el final camina el canto, contrairement aux deux recueils précédents, composés à la fin de l’hiver, est un ouvrage d’été, d’un été espagnol, écrasé de tellement de chaleur qu’on ne peut penser qu’au désert, à la solitude et à la mort, thèmes familiers aux lecteurs fidèles de Montobbio.

L’ouvrage vient avec une substantielle préface de l’auteur, et, quand on connaît le goût du poète pour l’analyse méticuleuse, on ne peut que s’en réjouir. Avec la grande lucidité que lui donne l’habitude de s’explorer lui-même, Montobbio évoque comment ce déferlement subit de poésie pendant quelques mois de 2009 a imposé un schéma à son écriture et à sa vie. Il nous fait fort bien comprendre que, lorsqu’on écrit 8 ou 10 poèmes en une seule journée et autant chaque jour qui suit, les échos lexicaux et sonores s’imposent naturellement d’un poème à l’autre, comme un flot. La métaphore de la rivière, que Santiago Montobbio utilise dans sa préface, est de toute évidence pertinente, puisqu’une rivière est, comme la mer évoquée par Valéry dans son image célèbre, précisément à la fois toujours recommencée, constamment en mouvement, mais toujours identique et en apparence immobile. Et l’écriture est bien ce même flux, qui reprend images et symboles, les mêmes mots et les mêmes agencements de mots, pour dire toujours les mêmes choses de manière à chaque fois différente. A cette métaphore de la rivière ou de la mer, Montobbio marie celle du ver qui retourne la matière littéraire comme la terre et, ce faisant, permet au sens d’être sans cesse questionné et ramené à la surface. Et les mots de Montobbio s’enrichissent dans la répétition, se chargeant de plus en plus de sens d’être employés dans différents réseaux.

En ce sens, la taille importante du recueil (250 poèmes) n’est aucunement gênante : toutes les petites touches de vie créées par Montobbio contribuent à façonner un ensemble où l’angoisse de mort, la force de la vie, celle de l’amour, celle du besoin d’écrire, se marient efficacement au quotidien, une conversation entre amants, un échange sur la littérature lors d’une hospitalisation, un repas de famille, la réplique d’une nièce ou le courrier d’une amie.

Comme le remarque Santiago Montobbio dans sa préface, Hasta el final camina el canto est en quelque sorte un journal intime de moments de vie d’un poète, révélateurs de la condition de l’homme et du créateur, et donc fascinants pour le lecteur qui se réjouit d’être lui aussi transporté par ce flot de mots et de correspondances qui habitent l’auteur.

La conscience qui s’impose à nous dans Hasta el final camina el canto est celle de l’art (Cette vie n’est rien d’autre que de l’art, écrit le poète, et ailleurs il évoque la précipitation de vivre et de dire, et de se sentir vivre dans le dire), qui nourrit chacun de ses écrits depuis toujours. Un des poèmes du recueil illustre de manière inattendue ce thème central : il s’agit également d’un poème inattendu, puisqu’il est plus long que la plupart des autres et particulièrement narratif. Il rapporte une conversation au sujet de l’Albanie, dont on vante la proximité remarquable avec la nature et la culture, l’excellence des produits de la terre qui font de ce pays pauvre et isolé une espèce d’Eden du vrai, mais aussi le seul en Europe où des rhapsodes récitent encore de village en village les poèmes d’Homère. Et ces évocations d’une Europe originelle suivent une allusion à Ismaïl Kadaré, qui a donné une histoire à l’Albanie qui n’en avait pas. En d’autres termes, la vraie Albanie n’est pas celle qu’on voit sur les cartes, mais celle que Kadaré a dessinée dans ses romans. De même, la vraie expérience de soi est celle que Santiago Montobbio essaie de circonscrire dans chacun de ses poèmes (A proprement parler, il n’y a pas de biographie. Tout se passe à l’intérieur), multipliant les définitions de l’écriture et de la poésie, toujours à la recherche de l’ineffable fragment du temps où l’informe est créé, et, devenu création, commence son cheminement inexorable vers sa mort. Montobbio, qui nous a habitués à une poésie intensément métaphysique, retrouve le paradoxe fondateur des Quatre quatuors de T.S. Eliot dans une méditation sur le cycle du commencement et de la fin : L’art est un orphelin qui dans sa fin trouve son origine.

©Jean-Luc Breton

Rouge résiduel/André Doms(textes), Pierre Tréfois(dessins) ; Postface de Jean-Louis Rambour ; Eranthis Editions, 2015

Chronique de Pierre Schroven

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Rouge résiduel/André Doms(textes), Pierre Tréfois(dessins) ; Postface de Jean-Louis Rambour ; Eranthis Editions, 2015

Dans ce livre, André Doms et Pierre Tréfois remettent insidieusement en question le rapport à soi, à la langue et au monde ; en effet, au détour de chaque page, les mots comme les dessins semblent s’unir rien que pour enfanter un langage autonome, créateur de mystère et d’inconnu.

Ainsi, en créant des concepts de vie non représentables, les deux artistes tentent de « décrocher » avec le fil rouge des apparences qui traversent le creux de nos vies et portent haut le réflexe de vivre à tout rompre dans un pays où les chemins s’effacent…

Dans ce livre jubilatoire, le mot comme le trait oscillent vers le vide du sens, ouvrent le champ des possibles et tentent de résister aux forces de corrosion qui sont celles du temps, de la norme et de la représentation. Bref, il est question dans Rouge résiduel de rechercher la source d’un devenir autre et de mettre en joue une pensée qui ne croit qu’à la coïncidence. D’amour.

La boule rouge, là-haut, ce n’est pas une géante qui sidère, et sous l’œil du voyeur, pas d’arrêt sur scène. Ici, les aimants se touchent à travers nuits, se soudent malgré l’intempérie. La lumière émane des chairs subtiles, leurs combes bleues se répondent, vertiges qui pénètrent, s’enlacent au comble mouvant du désir, l’enchevêtre.

Visages envisagés, corps incorporés, la valse où deux se fondent, hors lieu, têtes et sexes aux « retrouvailles » de l’eau-mère, l’énigme indicative sous le signe du sang qui cavale, où suffit notre fusion d’amour.

©Pierre Schroven

Prix Paul-Quéré 2015 / 2016

Prix Paul-Quéré 2015 / 2016.

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Créé par l’association Les Editions Sauvages, le prix Paul-Quéré, décerné tous les 2 ans, distingue un poète partageant la démarche, les valeurs et les qualités défendues par Paul Quéré, poète, critique et peintre, fondateur des revues Ecriterres et Le Nouvel Ecriterres, décédé en 1993 à Pont-l’Abbé.

Le jury a reçu 17 candidatures (9 hommes et 8 femmes), âgés de 24 à 68 ans. 6 sont de Bretagne, les 11 autres de toutes régions. Outre poètes, 7 sont  aussi plasticiens, 5 photographes, 9 critiques, 3  musiciens, certains cumulant plusieurs disciplines.

Le jury du prix Paul-Quéré, composé de Bernard Berrou, Louis Bertholom, Marie-Josée Christien, Bruno Geneste et Ariane Mathieu, a désigné le lauréat 2015/2016. Leur choix s’est porté sur Denis Heudré. 

Denis Heudré, né à Rennes en 1963, vit en Ille-et-Vilaine. Comme Paul Quéré, il écrit (poésie et articles critiques), dessine et peint.

Présent dans plusieurs revues et ouvrages collectifs (par exemple, Décharge, Diptyque, Spered Gouez / l’esprit sauvage, Cairns et les revues par internet Zinzoline et Terre à ciel), il a publié deux recueils : Intitulé titre (La Porte, 2011) et Bleu naufrage – élégie de Lampedusa (La Sirène étoilée, 2015).

Il autoédite également ses livres en version numérique, téléchargeable gratuitement sur son site .

Critique dans la revue par internet Recours au poème, membre de la Maison de la Poésie de Rennes, il se consacre aussi à mettre en lumière la poésie sous toutes ses formes.

Sa personnalité discrète et l’humilité de sa démarche, son écriture sensible et ancrée dans le réel et le monde qui l’entoure, ont séduit le jury.

Denis Heudré sera récompensé en mars 2016 par l’édition à compte d’éditeur de 100 exemplaires d’un ouvrage de poésie dans la collection Ecriterres créée à cet effet, du nom de la revue fondée et animée par Paul Quéré. 

Annexes :

Sur Paul Quéré :

– page wikipédia

– article de Marie-Josée Christien sur Unidivers

– article de Marie-Josée Christien dans la revue Cap Caval, décembre 2013

Poèmes celtaoïstes (choix de textes 1979-1993) de Paul Quéré, Les Editions Sauvages, 2014