2ème Marché de la poésie

Affiche Marché poésie

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voici la liste des éditeurs arrêtée à ce jour :

Atelier de l’Agneau et Revue L’intranquille: Piet LINCKEN…
Carnets du Dessert de Lune: Christian DURAY…
Coudrier: Joëlle BILLY…
Chloé des Lys et Bob Boutique: Ghislaine RENARD…
Galerie de la Louve: Guy DENIS…
Groupe Chromatique: Lucien DRUART…
Journal des Poètes et Editions A bouche perdue: Jean-Luc WAUTHIER…
Service du Livre Luxembourgeois: Alicia MORETTE…
Traversées: Muriel COMPERE, Jacques CORNEROTTE, Georges JACQUEMIN, Paul MATHIEU…

Puisque l’aube est défaite/Aurélien Dony ; préface de Jean Loubry ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

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  • Puisque l’aube est défaite/Aurélien Dony ; préface de Jean Loubry ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

Parolier et chanteur du groupe ECHO, Aurélien Dony publie dans le cas présent son second recueil(le poète avait publié Il n’y a plus d’hiver chez Memory press en 2011). Dans ce livre, chaque poème semble vouloir nous séparer de ce qui fait de nous des gens raisonnables et tend ses drapeaux ivres au centre d’une espérance d’où jaillissent toutes les étoiles du possible(l’homme ne peut pas vivre sans feu et on ne fait pas de feu sans brûler quelque chose/Octavio Paz) ; mieux, chaque poème semble être en consonance avec l’espace, le cœur, le désir et le vent…

Loin, loin au devant de ton propre projet/ Si loin que le temps n’a plus prise/Sur ta marche et ta force/Loin…/Te réinventer

Dans ce livre, ce jeune natif de Dinant, évoque avec une lucidité confondante les dérives du monde comme il va et nous invite à « décrocher » avec une réalité trop souvent soumise aux lois de l’organisation sociale et au joug de l’utilitaire ; par ailleurs, il s’interroge devant la fuite d’un temps qui lui rappelle chaque jour l’urgence de vivre à feu et à sang.

Mourir n’est pas grand-chose pour l’homme qui a vu/Bougé, senti, marché : celui qui a vécu !/Mais c’est une autre affaire, à l’heure où tout se courbe/Pour moi qui n’ait connu que l’odeur de sa tourbe

A travers ce recueil, très justement récompensé par le prix Georges Lockem 2014, le poète est en quête d’un nouveau rapport à un monde qui ne trouve plus sa source que dans un déterminisme extérieur de nature économique, politique voire stratégique. Avec Dony, la poésie s’apparente à une recherche à la fois de l’ici et l’ailleurs en ce sens qu’elle va bien au-delà du temps, de la géographie, de tous les espaces et de l’opinion ; avec Dony, enfin, la poésie ne s’apparente plus à un gentil divertissement qui ne dérange personne mais constitue, deux fois plutôt qu’une, un espace de liberté(et de révolte) où la vie est sans cesse réinventée.

J’ai marché nu

Dans le froid des torrents

Sans geindre et sans pleurer.

Un pendu balancé

Par des vents solidaires

Me tend sa mort comme un cadeau.

Refuser n’est plus de mise,

Et je me donne enfin

Au contre-courant…

©Pierre Schroven

François Spricigo, Imaginaire des innocences

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François Spricigo, Imaginaire des innocences

  • Jean-François Spricigo « Carnets du ciel », Galerie Maeght,  Du 7 au 29 novembre 2014 (mois de la photographie), Paris, « Toujours l’aurore », Galerie  Centquatre-Paris, novembre 2014.

« La fidélité à la fiction de ma vie au sein de la Vie elle-même est le témoignage le plus juste que je peux produire » écrit celui dont la photographie est une réponse au désastre de l’existence. Non que la vie tue mais bien plutôt parce que ses conditions s’amenuisent par la folie programmée des hommes. Ces derniers sont d’ailleurs « symboliquement » absents des paysages du photographe. Les animaux les relaient dans les grands espaces, la nuit, la montagne, l’isolement. Discret et solitaire Spricigo en devient le témoin à travers des photographies mystérieuses. La Galerie Maeght  en propose une trentaine de ses débuts jusqu’aux plus récentes.

Jean-François Spricigo né en 1979 à Tournai photographie depuis l’adolescence. À 29 ans, il entre dans la collection de la Bibliothèque Nationale de France. Depuis il est exposé dans le monde entier :  France, Belgique, Pologne, République Tchèque, États-Unis, Japon, Espagne, Brésil. En fusion inconditionnelle avec le monde naturel et les animaux il les saisit afin de les célébrer et de se réconcilier avec lui-même et ses semblables sans chercher à transcender le tumulte en contemplation métaphysique. Il l’observe et le prend comme unique norme face aux mutations du monde. Néanmoins il n’oppose pas l’une aux autres.

Spricigo

François Spricigo Imaginaire des innocences

Sans indications de lieux ou de dates ses  « Carnets du ciel » sont un vagabondage marqué par cinq mots clés : « vertige, respiration, peur, tendresse et nature ». Chaque photo permet dit l’artiste  « de cohabiter avec nos forces obscures comme promesse de lumière. » En noir et blanc ou en couleurs, la narration joue de contrastes incessants afin d’engendrer un vertige dans un flou  particulier où le monde n’est jamais figé ou arrêté. Surgissent l’émerveillement, la paix mais aussi la violence et la peur selon un mouvement particulier propre à intensifier l’espace-temps où sont reliés l’animal et l’homme, les grands espaces et les frontières urbaines. La photographe fait sortir de l’ombre la lumière, le plein du délié. Elle devient l’étoffe des songes par décloisonnement du réel.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Lumière nomade/Philippe Leuckx ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

    Lumière nomade/Philippe Leuckx ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

  • Lumière nomade/Philippe Leuckx ; Bruxelles : Editions MEO, 2014

Rome sert de fil conducteur à ce recueil qui a obtenu à juste titre le prix Robert Goffin 2014. En effet, Il est question ici pour le poète de célébrer la clarté, le mystère voire la beauté d’une ville bercée par les rythmes et les mouvements d’une lumière à même de nous prolonger dans tous les sens et à tous les temps. En bref, ces textes courts et accessibles sont tissés d’instants qui brûlent sans se consumer, s’ouvrent aux risques du temps recomposé, ajoutent une dimension au quotidien et prennent sur eux toutes les errances…

Lumière nomade, oui, le long de ces rues romaines que divers séjours m’ont rendues proches comme des voix aimées/ Je sens sous mes mots la juste lumière de chacune d’entre elles…

Au gré de ses déambulations dans une ville « aérienne » traversée de rues, de rumeurs, d’odeurs, de visages et d’une lumière sans âge, le poète prend au fil des pages un malin plaisir à jouer avec le miroir du temps, à nous abreuver de mots aimantés d’appels et du bruit de fond insistant de la vie en marche (j’aime assez cette lumière qui tombe en dentelles, s’effiloche et gagne sa terre d’exil. Elle me ressemble). Mais si la plupart des poèmes qui composent le recueil ne visent qu’à emmener le lecteur au plus vif du désir d’exister et d’aimer, d’autres évoquent la difficulté d’être voire de trouver une forme de liberté susceptible d’authentifier notre présence au monde.

Nous apprenons l’air des rues, des villes. Notre instinct nous porte à voler quelques saveurs qui s’éventent si vite/ Nous en savons la légèreté sinon la fragilité/ Qu’est ce qui nous pousse à vivre ?

On est ici en présence d’une poésie simple, fluide, rythmée, subtile voire sensuelle qui s’accorde , à tout ce qui dans Rome, parcourt l’infini à heure fixe et abrite un ciel qui a la couleur d’un cœur à prendre.

Parfois, nous revenons de loin, de vent, de ciel, de plage. Avec des ailes en lieu et place des yeux.

Parfois nous sommes de terre et d’eau, les doigts lancés vers le temps.

Nous cheminons . Nous errons. Parfois, aimer semble se décliner à tous les vents.

Pareils, nous sommes de la même étoffe d’air. Du même souffle d’aube.

VIVANTS .

©Pierre Schroven

Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

    Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel

  • Amélie Nothomb – Pétronille- roman – Albin Michel ( 169 pages – 16,50€)

Avant de déguster ce pétillant Grand cru 2014 d’Amélie Nothomb, un conseil : pour « atteindre la meilleure qualité d’imprégnation », pour être au plus près de l’auteur et mieux vous unir « au texte », lisez couché.

La narratrice remonte à son installation à Paris, en 1997, aux « temps héroïques » où elle n’avait «  pas encore de bureau chez son éditeur », ni acquis cette notoriété internationale. Son goût immodéré pour le divin nectar, déjà dévoilé dans ses romans précédents, l’incite à rechercher une « convigne » afin de partager «  cet élixir » miracle. Elle récidive en débutant le roman par un hymne au champagne.

La romancière décline un panégyrique de cet « or liquide », rendant «  gracieux, à la fois léger et profond », élevant l’âme. N’est-il pas « un précieux allié » capable de réconforter, d’exalter l’amour ? Ayant un « tempérament expérimental », elle peut retranscrire toutes les métamorphoses ressenties, déclinant un champ lexical de l’ivresse ( griserie, volupté, délice) jusqu’à un « état augmenté de conscience ».

Amélie Nothomb nous relate la naissance d’une amitié, précisant les circonstances de la rencontre choc avec Pétronille, « visage poupin », « air farceur », une lectrice qu’elle avait pris « pour un garçon de quinze ans » et qui va devenir « son satellite ».

Leurs portraits, tout en contraste, s’esquissent : Pétronille versus la narratrice.

Des milieux sociaux à l’opposé. Un style vestimentaire aux antipodes : jean et blouson de cuir pour l’une ; tenue excentrique pour l’autre dont «  une tenue d’écriture », sorte de « pyjama anti-nucléaire japonais » orange foncé, chapeaux. L’une fréquente le Ritz, l’autre « la section communiste d’Antony ». L’une se prend pour « un oiseau », d’où cette « ponte » annuelle, l’autre pour « un chat » qui file sur les toits. Leurs échanges sont cash, n’hésitant pas à abuser des mots « folle », « cinglée ». On sent de la tension parfois : « Fiche-moi la paix ! », « Laisse moi tranquille! ». Mais quand la lectrice s’avère être aussi écrivaine, la connivence s’installe.Leur amitié, basée sur la confiance, se cimente sur « des nappes de champagne » ! Elles peuvent se comprendre, s’épauler dans le parcours du combattant à trouver un éditeur.Elles sont plus solidaires , se vouent une admiration réciproque, résistent mieux au « bashing ». Amélie Nothomb nous livre alors sa définition de l’écrivain :Il « se reconnaît à son caractère immédiatement prophétique ».

Amélie Nothomb entrouvre les portes secrètes de sa correspondance avec ses lecteurs. Si la romancière peut se targuer de bénéficier comme L’Écrivain national de Serge Joncour d’ «  une cour de lectrices ardentes » , parfois « égayées par les cocktails au champagne », tous deux ont aussi à composer avec « ces lectrices procureures ». Elle explore comme Serge Joncour le lien lecteur/auteur, et croque avec malice ses pairs dans « l’art délicat de la dédicace » ( formule de Serge Joncour).

Elle s’interroge sur ce que le lecteur attend de l’auteur.

Comme lui, elle rend hommage aux libraires disponibles, « d’une gentillesse désarmante » qui les accueillent et parfois servent vin chaud ou champagne.

La romancière reconnaît leur « prise de risque » à « convier un auteur en dédicace ».

Et Pétronille d’ajouter que « La dédicace non rémunérée, c’est précarisant ».

Au passage, Amélie Nothomb étrille les paparazzi qui vous volent votre image.

La narratrice nous embarque à Londres pour nous faire revivre son entretien avec la styliste, Vivienne Westwood. Si elle n’a pas vécu les supplices du dimanche de Robert Benchley, elle aura connu « le flegme britannique », le « crachin londonien », « un froid odieux ». Quel affront de s’ entendre dire : « Il n’y a pas plus commun qu’ écrire », puis d’être obligée de promener Beatrice, le « caniche noir » de cette « icône » ! Pour Samuel Johnson, « quand un homme est fatigué de Londres, c’est qu’il est fatigué de la vie ». Comment ne pas rester sur un tel échec, alors qu ‘elle foulait « l’île de ses ancêtres » pour la première fois ? En convoquant une compagne d’infortune, vous avez deviné ? Pétronille ! On les suit dans leur déambulation nocturne londonienne ( pub, restaurant, et même l’endroit où Marlowe perdit la vie).

Leurs vacances à la neige ? Leurs (pires) meilleures vacances ! Truffées d’aléas (différends, chutes inévitables,guerre aux acariens), mais y sabler le champagne sur les cimes transcende, et cerise sur le gâteau : « Aucun besoin de seau à glace ».

Leurs dialogues sont enlevés, Pétronille a des réparties savoureuses, comme « Marée basse » ou «  Je sens le pâté ? ». Leurs fous rires en cascades résonnent ça et là. L’amitié n’instaurant pas la symétrie, la narratrice va connaître les affres de la séparation.

Les aficionados d’Amélie Nothomb,connaissant sa connivence avec le lecteur, seront avides de débusquer son mot fétiche : « pneu ». Il est bien là , page 60.

Quant au name dropping , la romancière ne décline pas seulement des noms de champagne , elle nous recommande les écrivains qui ont sa préférence : Pia Petersen,

Alain Mabanckou. Sans oublier l’héroïne, figure centrale de ce roman dont la véritable identité est facile à reconnaître. Ailurophile, elle en a fait leur éloge, un essai sur le tatouage, des chroniques dans la presse luxembourgeoise, spécialiste de la littérature élisabéthaine. Pour corser l’énigme, l ‘auteur joue avec le lecteur déformant les titres des ouvrages de Pétronille Fanto, changeant un mot par son contraire. Mais dans les interviews qu ‘accorde Amélie Nothomb, le lecteur a la réponse. (1)

Elle rend également hommage à sa soeur Juliette,grâce à qui elle écrit, a-t-elle confié dans une interview. Elle souligne l’impact des émissions littéraires, et exprime sa déférence à Jacques Chessex qui avait été impressionné par la prestation de Pétronille, « ce bâton de dynamite humaine », « jeune romancière de talent » .

Ce qui prouve que les apparences sont trompeuses et que le talent n’attend pas le nombre des années. Quant au génie, rimerait-il avec folie ?

Dans ce roman, pétri d’humour et d’autodérision, arrosé largement au champagne, ponctué de scènes hilarantes, l’auteur nous relate comment le duo « jeune et célèbre » et « vieille et célèbre » s’est apprivoisé , une amitié improbable. Mais l’épilogue détonant, qui nous laisse pétrifié,vient porter une ombre sur cette amitié qu’on pensait immuable. Il montre aussi que dans la fiction l’auteur peut faire ce qu’il veut de ses protagonistes : les enlever, les faire disparaître, les ressusciter. Laissons le suspense au lecteur. N’hésitez pas à lire Amélie Nothomb, car elle fait bien partie « des auteurs de bonne compagnie », même si vous n’avez pas été élu « compagnon de beuverie ».

La romancière signe un « feel good book » qui grise et revigore à la fois.

(1) : C’est Stéphanie Hochet qui se cache derrière Pétronille, un talent à découvrir.

©Nadine DOYEN

Maud Franklin (Aurélie Denis) : le besoin d’absolu de chaque matin

 Franklin

  • Maud Franklin (aka Aurélie Denis) , « Le Taxi » dessins de Nathalie Trovato, , Editions Esperluète, 120 pages, 16,50 €, Noville sur Méhaigne, Belgique

 

Aurélie Denis (Aka Maud Franklin) insufflent à son œuvre une qualité que les gens ne décrivent pas, mais – pour peu qu’ils soient sensibles – ressentent et exigent : l’œuvre travaille pour la vie dans l’envie de réaliser et d’aller vers un but imperceptible mais pressenti. Aurélie poursuit son escalade Elle sait qu’il n’existe pas de vie sans problème, pas d’art sans domaine à interroger, pas d’image sans corps. Tout masque le dévoile.

 

En conséquence Aurélie Denis relie le monde visible et l’ineffable à travers ses corps dans le chaos de sensations et de sentiments. Toute une machinerie intuitive, intellectuelle, musculaire se met en place : l’artiste imagine à travers ses « figurations » son intériorité. La porte en est ouverte à tous les choix avec l’oubli de soi, le regret et la jubilation, la colère parfois d’avoir raté le coche (du moins à ce qu’elle croit).

 

Jusqu’à l’humble effacement de sa propre image Aurélie Denis se transcrit mais ne décide de rien : elle laisse faire la vie, sa vie. Reste l’essentiel en de telles images. Certaines se construisent lentement, d’autres avec fulgurance.

 

Les plus lentement élaborées n’ont pas de date de naissance, elles sont commencées depuis toujours et ne seront jamais terminées. Ce sont de longues conversations avec le corps et son humanité. Les plus rapides proviennent d’un chaos de formes cachées en elle. Créant, l’artiste assiste à une lutte pour la vérité. Elle n’a pas toute les commandes en mains et se trouve étonnée de voir ce qu’elle donne au regard.

 

A tout moment le désir lui vient de sabrer la montée suspecte des tons et des formes mais elle résiste. C’est comme si au milieu d’une piste de cirque elle avait envie de crier haut et fort qu’elle s’éloigne, qu’elle ne comprend plus rien. Les onomatopées n’auraient-elles pas plus d’impact que les belles phrases ou images ? Puis elle se reprend : elle ose jeter l’image aussi distante d’un drame que d’un amusement. Elle montre l’agression, le charme, le réveil, l’endormissement.

 

L’émotion du corps  est primordiale. L’expressivité tout autant. Cédant à des pulsions qui deviennent autant de marqueurs de l’  « écriture » plastique ou non qui l’habite, Aurélie Denis dispose d’un langage inédit. Elle doit sa dignité à oser s’exposer publiquement. A cela une raison : chaque être a quelque chose à donner et, par cela, il avance vers l’ineffable. Dans un besoin d’absolu de chaque matin.

 

Son livre « Le Taxi » dit l’atroce dans lequel elle fut sur le point de perdre la vie pour cause d’ "aveuglement". L’accident fait passer pour rien d’autres sévices. Il a un ascendant et un « prestige » que tout engin automobile offre hélas facilement. L’auteure en est sortie après de longs mois de rédemption physique et intellectuelle.  La satisfaction des besoins les plus simples s’est transformée : ceux-là deviennent  aussi sacrés que (pour le temps de rémission et de mise en forme) presque impossibles. De quoi remettre les idées et bien des perspectives en place. Le sens est d’autant plus évident que les femmes généralement sont sur ce point plus mature que les mâles.

 

« Revenue sur terre », l’auteure règle des problèmes. Ce n’est plus le sol dont elle avait l’habitude. Jusque là elle nourrissait des semences qui germaient à la va comme je te pousse. La terre comme la narratrice elle-même sont soudain plus charnelles, tendres, pulpeuses. La vie remonte à la tête, descend dans le ventre, retrouve la pulsion du sang – le temps bien sûr que l’élasticité des tissus  comme celle de l’âme moule l’existence de manière plus débordante.

 

Dans "Le Taxi" demeure la faculté mère d’un être mobile propice aux déplacements et à leurs appétits incessants. Au delà, la réflexion sur la vue amène à réanimer les rapports de l’être à la lumière. Celle-ci, telle une baguette magique,  le rappelle à jouir s’il est capable de renaître et de porter non l’œil mais le regard sur une exubérance vitale considérée – avant l’accident de parcours – comme misérable, atrophié. Cela vaut largement une psychanalyse, apprend à se servir des pieds pour se déplacer et de la tête comme du cœur pour faire un choix, aimer de façon inédite. L’amour  ne naît plus d’une contemplation de soi mélancolique mais du sentiment d’une présence toujours fugitive. Déblayant les miasmes affectifs, l’auteure dresse la table de l’écriture pour les sensations qui se dégustent. Dans un tel menu fragmenté et en toute candeur la créatrice se situe d’emblée dans le rang des indociles et des irrégulières.

 

Vivre devient une façon d’être en glissant sur la pente de pensées où la distance qui sépare l’arbre de l’étoile n’est pas très grande. C’est aussi apprendre à obéir à des lois auxquelles nul ne peut se distraire. « Le taxi »  prouve aussi que l’intelligence est moins une donnée immédiate de la conscience qu’un mouvement. Se retirant ou se donnant elle peut faire de chacun de nous des coques incertaines prêtes à couler sur le flot de l’évènement ou un vaisseau du salut.

 

©Jean-Paul Gavard-Perret

Toute la sensualité du monde

 

  • Gaël Petquin, « Rouge pulpé », lithographie de Renée Spirlet, Atelier de l’Agneau, Saint Quentin de Caplong, 14 €.

 

Le texte fulgurant de Gaël Pietquin permet la découverte d’un véritable poète. Le pathétique cède à l’enchantement et dénonce tout pathos. Un tel livre saborde toute compacité, il flotte avec force mais aussi langueur. Il fissure toute suffisance pour laisser libre cours à la sensualité astucieusement aporique. Tel un nouveau Pasolini (celui de la solarité) le poète se fait démiurge  du vide en feu mais sans laisser filer  l’émotion au contraire. Tout est chauffé à noir, à blanc dans un texte d’accourcissements, pavé d’aire en erre. L’écriture crée des présences autant sporadiques qu’en répétitions :

« Cent fois l’espadon ! sur le tapis d’amour est mesuré

Cent fois »

La densité sensorielle devient lumineuse et respirable comme l’éther de l’anesthésie de jadis. L’insecte possède le vol lourd de l’entre-deux temps en une apesanteur diaphane. Tout s’élide mais fait poids. Joute à joute surgissent les corps. Faux aphorismes, apories vraies abondent dans ce qui se prend d’abord pour un non-sens mais qui de fait  l’offusque. Tout s’élide de l’innomé. C’est là un exercice de haute voltige en support d’aurore là où le sardonique est au besoin épelé. L’antithèse tait la thèse, met la dialectique à mal par des tours de manège ou de moulin à poivre épiçant. Ils font surgir une suite de mystères. Soudain un

« pied

 

nu coupe

la

barque

 

D’un bout à l’autre sans se prononcer »

Mais c’est là toute la magie du verbe .

 

©Jean-Paul Gavard-Perret