Philippe Jaffeux, Courants Blancs, Atelier de l’agneau, 2014.

Jaffeux courants blancs

  • Philippe Jaffeux, Courants Blancs, Atelier de l’agneau, 2014.

Entre les lettres, l’espace blanc, un vide dans lequel les signes alphabétiques s’électrisent, s’inversent, flottent ou se noient mais parfois aussi proposent des mots.

Entre les mots, le même vide conducteur induit la phrase. Entre les phrases, les mots, les syllabes, les lettres, l’espace blanc, l’espace du silence, du souffle naît celui d’une parole. Les lettres se suivent s’attachent à un mot, le mot à un sens, la phrase à un message. Le message lui flotte parmi les signifiances.

Le livre de Philippe Jaffeux propose soixante-dix pages comportant chacune 26 phrases. 26 incantations magiques, 26 formules, 26 tentatives de noircir l’espace ou d’en révéler la blancheur immaculée, 26 affirmations enjouées, amusantes, absurdes, sévères, injustes ou livrées au hasart, à la lecture. 26 lettres anonymes adressées aux anonymes lecteurs, aux jongleurs de mots. Pour nous dérouter. Pour nous envahir, pour nous séduire ou peut-être plus simplement nous laisser supposer que nous sommes tous des synonymes de nos propres personnages, de l’animal blotti en nous, de l’enfant ébloui. La société serait-elle vis-à-vis de nous ce qu’est l’orthographe pour les mots, l’écriture pour la parole, l’alphabet pour les lettres ?

Habituellement, je maudis les typographies qui rongent les lettres, les interlignes minuscules ou bousculés qui font subir à mes tentatives de déchiffrage que sont les lectures, des allers-retours de sens et de non-sens. Je soupire en voyant qu’on a oublié de m’instaurer des pauses en décidant des paragraphes, des strophes. Lire des textes qui ne prennent pas le temps de respirer me donne l’impression qu’ on me force à l’escalade sans crampon d’un versant trop abrupt. En effet, je lis en boitant et il me faut toujours relire les mots dont les lettres s’amusent à danser, à s’inverser comme dans un miroir déformant. En cela, je ne dois être guère différente des autres dyslexiques pour lesquels la lecture est laborieuse.

Pourtant en lisant « courants blancs », dès la première escalade, voilà, me suis-je dis, un livre qui propose à tout un chacun de prendre connaissance des courts-circuits qui se produisent au moment de la lecture et m’interdisent de prononcer clairement ce qui s’inscrit dans mon cerveau comme une image. Voilà enfin, un livre qui m’amuse sans se moquer prétentieusement de moi. Un livre qui participe à faire de mon ivresse non plus cette déroute angoissante mais un jeu sur l’espace (mental). Voilà un livre qui pourrait faire prendre conscience à ses lecteurs que les lettres, leurs agencements en mots, et puis ensuite en phrases, en textes, en pages sont aussi une forme d’emprisonnement de la poésie. Sa domestication. D’animal sauvage, on la transforme en esclave, on la force à obéir à une grammaire et pas seulement, on la fait entrer dans la cage d’un texte dont les phrases sont les grillages. Ne pourrait-on pas la laisser libre comme l’air ?

Si les lettres sont les milliers d’abeilles alimentant la trame remuante d’une ruche géante, ma lecture et l’écriture seraient le bourdonnement de milliers d’ailes transparentes. Les jeux entre les sens, sons, formes se ramifient tels les cheveux blancs d’un court-circuit. Les mots imprononçables deviennent les images d’une phrase serpentant dans les labyrinthes des significations. Toutes s’enchâssent les unes dans les autres au point que parfois on s’égare, on se retrouve au point de départ. On partage le sentiment que le temps n’existe plus qu’en tant qu’espace blanc, souffle, respiration du texte.

Le texte plein de formules magiques, de fausses pistes, d’affirmations avides, de correspondances absurdes et fantastiques ressemble à l’océan chahuté dont les vagues sont des phrases, l’écume un souvenir, les lettres, les graines qu’il brasse à l’infini.

Vous l’aurez peut-être compris, « Courants blancs » est un jeu électrisant, un jeu de « hasart », un jeu d’esprit où le texte sorti de tout contexte se matérialise sous la forme parfois angoissante d’une page blanche qu’on a gorgée d’encre noire.

Grains, papier, douleur, cris et crises, respirations, souffles et silences, vides et textures, parole étouffée d’une existence étouffante, certitudes au bord de la suffocation, noirceurs qu’il nous est possible d’imprimer sont autant d’éléments qui permettent à Philippe Jaffeux et à ses lecteurs d’explorer la piste, la voie (voix) qui cherche à se défaire d’une emprise. Si on ne peut écrire, on parle, on enregistre sa pensée comme si elle était le cri d’un animal, le souffle premier d’un humain qui n’est plus réduit à sa simple apparence. Cette voix multiple, aléatoire, anonyme, machinale, mécanique, enjouée court de page en page au travers des livres, au-delà du silence et des vides, elle se reflète dans un miroir dont les cadres rigides ne l’empêchent pas d’être libre.

 « Ses pensées s’écrasaient par vagues successives sur le grain de ses pages écumantes. »

 « Le silence précéda la parole afin que les lettres puissent aussi être vues sans être lues »

 «  Sa feuille était le fruit de 26 branches qui cachaient une forêt de lettres invisible »

 «  Les lettres sont d’autant plus mystérieuses qu’elles libèrent les mots magiques d’une parole enchantée »

 « Les lettres sont aussi des instants qui magnifient la beauté indéfinissable de chaque mot ».

 « Les musiques sont d’abord interprétées par le hasart car chaque son incarne un chaos. »

Voilà quelques phrases comme les fragments impossibles d’un rêve qu’on retrouve dans ce livre pas comme les autres. On devine que l’auteur a su trouver en lui une énergie peu commune pour produire une œuvre à la fois déliée et intensément lucide.

©Lieven Callant

Balade automnale en forêt—–Serge Joncour nous invite « à parcourir des panoramas aux couleurs incendiées ».

Balade automnale en forêt


serge joncour

Serge Joncour nous invite «  à parcourir des panoramas aux couleurs incendiées ».

Rendez-vous avec Serge Joncour

dont on savoure, à la radio, la voix de velours.

Avec L’écrivain national (1), il est de retour.

Plongez dans son roman à suspense, pimenté par l’amour,

dans son décor automnal sans détours.

A votre tour, bien chaussés pour l’enquête à mener,

Arpentez la forêt sur les traces de Dora

qui vous séduira, vous convoquera, vous envoûtera.

A lire fissa, cet incontournable page – turner de la rentrée,

Vous serez piégés, embobinés.

©Nadine Doyen

(1) L’écrivain national de Serge Joncour, Flammarion

Serge Joncour – L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages- 21€)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

index

  • Serge Joncour – L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages- 21€)

Un nouveau roman de Serge Joncour est toujours un événement, d’autant que l’auteur marche sur les pas de Simenon, distille du suspense, tout en conservant son humour.

Ici, Serge Joncour met en scène son double, revisite le métier d’écrivain, évoque les arcanes de la création et explore son rapport avec les libraires et les lecteurs.

Dès la page d’ouverture, le narrateur ferre le lecteur, et le plonge dans l’expectative, en distillant des mots forts: «  cauchemar,fait divers, la folie des pires dérèglements », qui préfigurent le récit. Quel grain de sable va donc tout enrayer?

On suit l’ installation à Donzières, de celui que le maire adoube écrivain national lors de la réception de bienvenue. Le voilà devenu la vedette,l’attraction, « l’objet de toutes les attentions », nimbé de prestige, d’admiration. Mais il inspire bientôt au couple de libraires des sentiments contrastés, compte tenu de ses retards. Il perd de son aura, de sa superbe, le jour où il se présente, méconnaissable, maculé de boue.

Son statut d’idole ne risque-t-il pas d ‘en être entaché?

On découvre les tâches qui incombent à un écrivain en résidence et les situations parfois délicates auxquelles il sera confronté. La séance d’atelier d’écriture s’apparente plutôt à un cours d’alphabétisation. Une rencontre « calamiteuse » en bibliothèque d’où l’auteur étrillé ressort totalement déstabilisé. Il prend sa revanche en brocardant ces « lectrices procureures », les édiles, et leurs raouts dispendieux.

Même en résidence, un auteur n’est pas sédentaire: « bouger ouvre l’esprit ».

Il va s’approprier les lieux, parcourir, « renifler » les environs, suivre «  des routes onduleuses », sillonner « un monde de paix ». Dans la lignée des « nature writers » comme Thoreau ou Ron Rash, Serge Joncour nous immerge dans cette campagne, aux « prairies émeraude », aux confins du Morvan, dans un monde végétal, forestier mystérieux, « aux couleurs incendiées », ou « labyrinthe vert », ressemblant parfois à « un décor sous-marin ». On se croirait dans un tableau de Constable, quand il décrit le chemin qui conduit à un gué, « avec des roches qui affleuraient ».

Très vite, L’écrivain national, qui n’a « rien d’un faisan », va ressentir cet impérieux appel de la forêt, théâtre du fait divers, découvert dans la presse. Il nous embarque dans ses échappées, parfois une véritable odyssée par cette météo hostile.

Plus difficile à suivre quand il enfourche son vélo pour rejoindre un restaurant forestier, mais « Pédaler emplit d’une plénitude aérienne ».

La forêt de Marzy, personnage à part entière, complexe, comme un mandala, offre un cocon protecteur, lénifiant, « un environnement allié » pour l’écrivain ébranlé. Mais n’a-t-elle pas son « no man’sland »? N’est-elle pas aussi le refuge de ces jeunes peu fréquentables, ces «  néoruraux », « ces fous douteux », « ces camés »? « S’y frotter , c’est s’y rayer, dès qu’on les fréquente, on est perdu ». Quel danger court Serge à rôder dans leurs parages? Pourrait-il être inquiété à côtoyer ces « êtes toxiques »?

L’imagination fertile du Serge Joncour nourrit un flot de spéculations dont « Notre écrivain national » s’empare. On suit ses investigations pour cerner la personnalité de la victime, et de cette beauté fatale, « d’une photogénie qui survolait toute lumière », qui l’a subjugué en découvrant sa photo dans le journal local.

Quel lien avec Commodore, l’octogénaire disparu? Avec Aurélik, mis à l’ombre? Dans quelles circonstances le narrateur va-t-il croiser Dora, « cette belle brune, à l’exotisme pas trop lointain »? Comment le connaît-elle? Le lit-elle?

En endossant le rôle de détective, L’écrivain national sera-t-il assez perspicace pour résoudre l’énigme autour de la disparition de Commodore, Car « dans cette affaire, on a tout sauf la victime ». Et si le présumé coupable était innocent? Des magouilles d’élus? Quelles confidences parviendra-t-il à recueillir?

L’auteur pointe alors les failles dans les enquêtes, les erreurs judiciaires et la dérive de la presse. Il radiographie la vie en province, les rumeurs vite colportées.

Quel crédit accorder à celle qui circule à son encontre? Il soulève la question de la production d’énergie renouvelable, source de conflits entre élus. D’un côté, les écologistes, « ces illuminés » farouchement opposés à l’idée que « le bois, c’est l’avenir », de l’autre ceux qui pensent que « la forêt, c’est de l’or qui pousse en dormant ». Il souligne également les dangers de Google et de Facebook.

L’angoisse grandissante du narrateur va gagner le lecteur quand la forêt se fait « plus enveloppante », «  abyssale », d’autant plus oppressante, avec cette « mer d’arbres » dont les branches sont prêtes à vous retenir et « cette masse verticale » surgissant « comme un dragon ». « C’est hypnotisant » pour le protagoniste qui se croît prisonnier de cet « océan végétal », abandonné de Dora. Les arbres lui « foutaient les jetons ».Une peur qui va crescendo, éprouvant « une sensation de perdition totale » à tracer « dans des ténèbres gothiques ».

D’autre part, Serge Joncour imprime à son récit une atmosphère bien singulière avec un autre élément fondamental : une météo au diapason de la tourmente. Il tisse une succession de métaphores: « une marée sonore gigantesque qui gonflait comme une vague », « un fracas de déluge », il pleut « des hallebardes », «  un mur de pluie, les gouttes se fracassaient comme de grosses billes ». De quoi céder à la panique.

A travers son héroïne, Dora, en explorateur des caprices du coeur, Serge Joncour

analyse les mystères de l’attirance. On est témoin des rencontres entre Dora et l’écrivain national, totalement sous le charme, habité, chaviré, vampirisé par la belle étrangère « aux jolis yeux de myope » et « au phrasé singulier » . Pourquoi a-t-elle besoin de lui? Pourquoi lui impose-t-elle le vouvoiement? Pourquoi l’entraîne-t-elle dans cette forêt? Que cachent ces jerrycans à convoyer? Dora serait-elle un danger?

On plonge dans les pensées de celui qui, après avoir été hypnotisé par « cette belle brune », l’a incrustée pleinement en lui. Il s’interroge , « dans un bain de lucidité » devant un tel chamboulement. Les pulsions n’ont-elles pas l’appétit du changement?

Le voilà écartelé entre son désir pour Dora, « la plus complexe des fleurs à cueillir», et « ses sales promesses de ne plus la revoir, de l’oublier ». On devine ses atermoiements, avouant sa crainte de ne pas la revoir. Une voix intérieure n’est-elle pas là pour lui ouvrir les yeux: « de toute évidence, cela finirait mal »? Va-t-il rester sourd aux alarmes? Aux mises en garde des autres, distillées peu à peu? Ne risque -t-il pas de passer « du purgatoire au camp des damnés »? Lequel va triompher?

Serge Joncour avait déjà rendu hommage à la profession de libraire dans Carton. Il récidive, dans ce magnifique hymne aux libraires, ces passionnés qui n’ont d’autres velléités que de nous faire découvrir des livres par milliers, « plonger au coeur d’inconnus… », de sensibiliser leurs lecteurs, garants de l’avenir du libraire et de l’écrivain. Reconnaissance de l’auteur envers ces prescripteurs. Il décline un vibrant plaidoyer pour le livre qui permet de croiser « ces êtres irrémédiablement manqués dans la vie » et une apologie de la lecture: « Lire, c’est voir le monde par mille regards ». Pour satisfaire la curiosité de ses lecteurs, Serge Joncour revient sur la genèse de ses romans, ses sources d’inspiration ( faits divers? Auto fiction?).

Il oppose l’écrit à l’oral, et évoque la trace matérielle laissée par une lettre.

Il y a la lettre dictée, dépositaire d’un secret, celle que l’on préfère ne pas envoyer.

Se dessine en filigrane le portrait de L’écrivain national, double de l’auteur, avec ses doutes, sa sensibilité,sa solitude, qui le rendent si attachant. Un être paradoxal, qui confie son besoin d’être aimé, reconnu, mais qui trouve « encombrant de prendre tant d’importance chez un inconnu ». Il nous impressionne aussi par ses portraits psychologiques des figures féminines. Nadège la rêveuse, Dora, éclipsant les autres par sa « présence presque chimérique », y compris le fantôme d’Héléna. Dora lui inspire des pages sensuelles et une variation sur le baiser à mettre les sens en émoi:

« Embrasser une bouche, c’est plonger dans ce vertige sublime », c’est l’extase, « l’éblouissement » qui conduit à l’exultation des corps, à « l’ivresse de se vouloir ».

L’auteur excelle à montrer le cheminement d’une passion, d’une fascination, d’un envoûtement, nés du pouvoir d’une simple photo et du magnétisme d’un regard , de l’aimantation d’un visage, puis d’une voix, à l’accent étranger, prononçant son prénom.

Dora semble enracinée dans la chair de Serge. Sa bouche, sa voix lui manquent.

La force romanesque est d’avoir planté, dès le chapitre d’ouverture, le décor, les indices qui annoncent le pire, puis d’avoir eu la lumineuse idée d’insérer un fait divers avec une montée en puissance de la peur du héros, face à la violence.

On cède à l’humour de Serge Joncour ( « L’ambiance avait refroidi jusqu’aux cafés », d’une justesse décapante, terriblement magnanime, à ses jeux de mots: « L’auteur d’un crime sans auteur ». Il sait nous divertir par la drôlerie de certaines situations ( « main souillée d’une encre funeste » indélébile, cueillette de champignons simulée, pile de livres qui s’écroule,à l’ hypermarché, glissade dans la boue pour récupérer l’article envolé, accoutrements vestimentaires qui dénotent).

L’écrivain national nous offre une pléthore d’ images ( « un mikado de bûches anarchiques gisait au pied du mur de bois »), dont celles marquantes en forêt et dans le lac; de comparaisons ( « Je me lançai comme un bobsleigh dans ce toboggan terreux ». Dora n’est-elle pas Ophélie? L’écrivain piégé fait penser à Milon de Crotone. En fond sonore, une multitude de bruits: « de succion », « tonitruants » à la scierie, « craquements » en forêt, « boucan assourdissant » de métal, martèlement de la pluie, « brassées de paroles » au marché, « ruissellement de musique ».

L’écriture impétueuse, à haut débit, épouse les dialogues animés des protagonistes, contrastant avec le mutisme de Dora ou « le silence affolant de la grande clairière ».

A l’instar de Dora qui attire L’écrivain national, comme l’épeire dans sa toile captive, Serge joncour nous mène en bateau, nous tient en haleine au fil du récit,farci de chausses-trappes et de fausses pistes jusqu’au stupéfiant et imparable rebondissement, qui laisse pantois.

Voici, Serge Joncour passé maître dans l’art du suspense.

Il narre, avec toujours plus de brio, les tribulations de son héros, montrant que le métier d’écrivain n’est pas toujours un long fleuve tranquille, même adulé.

Mais un auteur n’attend-t-il pas de la vie qu’elle lui « serve des idées »?

C’est en apothéose que se clôt le roman, pimenté par l’amour: « un amour même impossible, c’est déjà de l’amour, c’est déjà aimé, quitte à en prolonger le vertige le plus longtemps possible ». Tel Le tourbillon de la vie de Jeanne Moreau.

«À certains moments de la vie les questions ne se posent plus ». Il n’y a pas de hasards mais des aimantations, d’où cette apparition finale qui le foudroie.

Serge Joncour signe une fascinante et captivante intrigue, prodigieusement bien construite, avec des secrets bien gardés et un coruscant portrait de son héroïne, Dora.

Le lecteur est vite embobiné, hypnotisé, par ce passionnant et vertigineux roman de la maturité et de la liberté d’aimer, empreint de mystère, émaillé de références littéraires( Conrad, Sue) et de fulgurances ( « Vivre, c’est être maître de son feuilleton », traversé d’effluves enivrantes d’ambre et de patchouli. Il dévoile un pan méconnu de la vie d’écrivain. Un page turner, qui réunit tous les ingrédients d’un polar et qui fera date dans l’oeuvre de l’auteur, par l’énergie dont il est habité.

Une réussite digne d’être goncourable. Un vrai bain de jouvence littéraire jouissif. Joncourissime.

L’écrivain national

rime avec MAGISTRAL

A lire fissa, d’autant qu’« en lisant un auteur, même s’il ne parle pas de lui dans son livre, on le sent partout à travers les lignes, on est tout le temps avec lui », dit Dora.

Comme le déclara Serge Joncour dans un de ses tweets: « Un livre se lit et relie », « Un livre, c’est avoir avec soi: « le film, le décor et tous les personnages ».

©Nadine Doyen

Entretien avec Serge Joncour

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

Serge Joncour

Serge Joncour

Entretien avec Serge Joncour à l’occasion de la sortie de son roman:

L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages – 21€)

Propos recueillis par Nadine Doyen

ND:Vous avez déclaré pour des romans précédents que le choix du titre s’avère souvent difficile. Qu’en a-t-il été pour celui-ci? S’est-il imposé d’emblée?

SJ: Oui, dès le départ. J’ai gardé le titre de travail.

ND: La Belgique a son poète national, l’Angleterre aussi, pensez-vous qu’un jour, en France, on puisse aussi avoir « Notre poète national ou écrivain national »?

SJ: Pour moi c’est et ça reste Victor Hugo. Mais à vrai dire l’appellation concerne tous les auteurs qui publient, aujourd’hui, chez un éditeur national…

ND: Le choix de l’illustration du bandeau fut-elle délicate?

C’est toujours délicat de choisir une image qui illustre son livre.

SJ: Je fais confiance à l’éditeur.

ND: Le lecteur ignore le travail en coulisses quant à la finition d’un manuscrit. Pour atteindre la perfection, pouvez-vous évaluer le temps consacré à la relecture et corrections?

SJ: Plus de deux mois. L’équipe Flammarion dirigée par Alix Penent l’éditrice, apporte un grand soin à ces dernières étapes d’un manuscrit devenant un livre. C’est à cette application et cette rigueur qu’on voit qu’un bon éditeur: c’est précieux.

ND: Horace Engdahl souligne le côté ingrat du métier d’écrivain qui « passe des heures et des heures à accoucher de quelques lignes » , bientôt « consommées par le lecteur en moins de deux ». N’est-ce pas le lot de l’écrivain «  cette disproportion flagrante entre lecture et écriture, désir volatil et dur labeur »? Quelle fut la durée de la gestation de ce onzième roman?

SJ: L’image qui me vient souvent à propos de cette disproportion là, c’est un peu comme les bâtisseurs de route ou de voie ferrée… Des années à l’édifier, et on roule à 300 km/h ! Mais il y a un grand plaisir à tracer cette route, à tracer ce chemin où passera le regard et l’esprit du lecteur. Deux années pour celui là.

ND: Inversement, quand vous êtes lecteur, pensez-vous au travail de l’auteur?

Portez-vous une attention particulière à l’écriture ou laissez-vous emporter par le récit? Votre héroïne, Dora, affirme que « pour savoir qui sont vraiment les gens, il suffit de jeter un oeil aux dernières pages ». Pour un auteur, rien de plus sacrilège que de lire la fin. Qu’en pensez-vous?

SJ: Je suis très attentif à l’écriture, toujours, lire un livre c’est d’abord trouver un ton, une voix, qui vous parle plus ou moins. Puis il y a la sinuosité plus ou moins vaillante de l’histoire, de l’intrigue, mais parfois la voix à elle suffit, à convaincre de continuer la lecture… Un livre, c’est très ouvert, et chaque fois différent, chaque livre a son propre dosage, entre fiction et réaliste, entre intrigue et style, les combinaisons sont infinies et c’est bien pourquoi le roman est inépuisable, quelle que soit sa forme.

ND: Votre roman est une vaste réflexion sur la création. Le fait divers qui alimente le suspense de votre roman vient-il d’un article lu dans la presse? Ou est-il déformé? Votre héros se dit réfractaire à piller la vie des autres, soulignant le danger de « se couper d’eux ». Que pensez-vous de vos confrères qui s’emparent de ces sujets?

SJ: Le fait divers est un véritable combustible de la littérature, et de la fiction au sens large.

Ce livre est la combinaison de plein de faits réels, d’anecdotes personnelles, de souvenirs, de rencontres, de personnages réels, de sites réinventés ou géographiquement déplacés, un mélange aussi de souvenirs, de lectures aussi, il faut des matériaux de toute sorte pour bâtir ce roman…

Le fait divers, j’aime le retrouver sous la plume des autres, avec tout de même cette réserve, de ne pas aborder le fait divers à chaud, les vérités sont toujours longues à décanter.

ND: Au coeur de votre roman, on sent, tapie, une certaine violence, qui contraste avec la douceur, la tendresse qui dominaient dans L’ Amour sans le faire.

Il y a L’écrivain national, exaspéré d’être espionné ou soumis aux interrogatoires.

Les circonstances du meurtre et de l’achèvement de la victime.

Et cette machine broyeuse affolante, cette rage à noyer les jerrycans..

Sans oublier certaines scènes d’amour avec Dora, torrides, voire sauvages.

ND: Nos vies sont faites de ça, de périodes plus paisibles et bienfaisantes, et d’épisodes où l’on est beaucoup plus "secoué".

Là j’avais envie de secouer mon personnage, le décor, la forêt. La forêt aux abords de l’hiver, appelle cela en quelque sorte. Je ne voulais pas une forêt idéale au calme profond. Il y a toute une vie dans une forêt, autonome, comme dans un monde à part.

Pareil pour la campagne, je voulais ce contraste entre ce que l’on peut projeter d’une campagne paisible et rassérénante, et ce que mon personnage va en fin de compte y trouver: des hommes, des femmes, des conflits d’intérêt et des enjeux de territoire… ça existe ça, dans la vie. Souvent on se bat pour de simples questions de territoire.

Et le bois, le travail du bois, c’est quelque chose de féroce, abattre un arbre c’est lutter contre les éléments, ça met en oeuvre des machines, des forces, des usines, qui dépassent l’homme….

d’où cette référence amusée à Milon de Crotone à la fin…. !

ND: Ce qui n’est pas sans bousculer le lecteur qui reçoit de plein fouet cette charge. Doit-on y voir la rumeur d’une société plus violente, de tout ce que les médias nous assènent?

SJ: Disons que le monde de la nature, de la campagne traditionnelle, n’est pas moins violent ou ombrageux que l’autre. Le citadin.

ND: Martin Melkonian déclare dans son recueil d’aphorismes , Traces de secours: « L’écriture- pour l’offrande. La lecture-pour la trace. La parole-pour le relais ».

Avez-vous l’impression d’ offrir un cadeau à votre lectorat à chaque nouveau livre?

Quelle trace souhaitez-vous que l’on garde de L’écrivain national?

SJ: Je veux que les lecteurs, si possible nombreux, s’y lancent, s’y baladent, puis s’y fassent peur, et que finalement ils soient rassurés par la présence des autres… tant ils seront nombreux ! Enfin, je rêve là. Mais toujours est-il que c’est un livre que j’ai écrit en pensant au lecteur, le fait de le sentir là, derrière mon épaule, faisait que je pouvais davantage l’emmener là ou là, sur de fausses pistes, élaborer l’intrigue.

ND: Pour vous, les années précédentes, cela semblait irréalisable de commettre un roman de format plus conséquent.

Vous êtes-vous lancé un défi avec L’écrivain national, qui compte 400 pages?

Avez-vous eu besoin d’écouter de la musique pendant la rédaction de votre roman?

SJ: J’écoute de la musique, si je n’arrive pas à susciter assez fortement une émotion, ou une image. La musique comme une béquille. Mais bon, c’est un peu comme l’alcool, ça peut brouiller les choses, ça peut exalter la réalité du texte, lui donner plus de vie qu’il n’en a vraiment. J’écoute par phases, assez peu. Pour celui là en tous cas.

400 Pages, il fallait de la place, du souffle, pour parler à la fois d’un auteur, d’un fait divers, d’une communauté entière aux prises avec ses enjeux et ses rivalités, parler aussi des décors, et de cette vie sociale de l’auteur, de l’écrivain, telle que je la vois aujourd’hui, retranscrire toutes ces rencontres en librairie, en collège, en bibliothèque, ces ateliers d’écriture…

Un écrivain ce n’est pas seulement un être qui écrit, c’est aussi, quelqu’un qui va vers les autres pour parler soit de ses livres, soit pour les faire parler d’eux; les autres… !

ND: Vous situez votre écrivain national en résidence. En ce qui vous concerne, avez -vous rédigé une partie de ce roman en résidence d’auteurs ou non?

Où était-ce? Comptez-vous en faire d’autres?

Parmi les missions que vous avez effectuées, lesquelles sont les plus gratifiantes?

SJ: Oui, j’en ai fait, des résidences plus ou moins longues, et des dizaines de rencontres en librairie, et beaucoup d’ateliers d’écriture aussi, un peu partout. Quelques rares fois à l’étranger.

ND: La nationalité hongroise de Dora vous a certainement été inspirée par vos séjours en Hongrie, je suppose. Parlez-vous quelques rudiments de cette «  langue totalement incompréhensible, pas devinable »?

SJ: La nationalité de Dora est essentielle. Elle est un mélange de réelles personnes, rencontrées en Hongrie, et cet exotisme total de la langue, et d’une certaine façon, de leur regard sur le monde. C’est un pays fascinant, ou le passé insiste un peu, ou des peurs et des rêves cohabitent parfois douloureusement, toujours au bord d’un désenchantement.

ND: Votre « écrivain national » confie ne «  jamais écrire dans les cafés ». Pouvez-vous écrire n’importe où?

SJ: Non !

ND: William Burroughs disait d’un écrivain, «  c’est quelqu’un qui y est allé, sur le terrain ».

Avez-vous parcouru cette forêt de Marzy pour camper le décor de façon si réaliste?

Vous brossez la nature comme un peintre. Quel est votre rapport à l’art?

SJ: Oui, j’aime me balader en forêt. Mes grands parents en vivaient. La forêt dont je parle est en gros, celle du Morvan, avec une scierie que je connais, mais dans le sud-ouest, j’ai déplacé quelques maisons aussi pour les intégrer à mon décor.

C’est un travail de composition aussi, comme un peintre assemblerait plusieurs éléments de décor. J’avais aussi en tête des tableaux de Constable ou Rosa Bonheur. Je suis fasciné par les toiles de Rosa Bonheur, la vie qu’elle met dans les regards de ses boeufs !!! C’est un détail.

Et pourtant, ça vaut le coup d’aller à Orsay, y jeter un oeil…

ND: Vous évoquez la correspondance avec les lecteurs de votre protagoniste, dont certaines qu’il a dû couper. Quant à vous, les échanges avec vos lecteurs tiennent-ils, comme pour Amélie Nothomb, « une place énorme dans votre existence »?

Dans votre roman, L’écrivain national a tissé des relations privilégiées avec quelques lecteurs. On constate qu’elles peuvent être toxiques. Vous êtes-vous parfois retrouvé dépositaire de secrets, de confidences? Ou de devoir couper court à des échanges,comme Amélie Nothomb qui déclare avoir parmi ses admirateurs « des dingues, des furieux »?

SJ: Je ne gère rien, j’en ai bien peur. Pour le reste, bien venus sont ceux qui m’écrivent. C’est au moins le signe que le livre est en vie, quelque part, sous d’autres regards. Un livre c’est étrange. On l’écrit, puis il s’évapore sous forme d’exemplaires; devenu anonyme, mon propre livre devenu anonyme, échappé, parti… Alors qu’un musicien, un cinéaste, un peintre lors du vernissage, eux ils voient le regard que portent les autres, directement, sur leur travail. L’auteur lui ne voit rien. Il est bien rare de tomber sur quelqu’un dans la rue ou un train qui est en train de lire votre livre justement… Alors, le courrier, ça permet de juger de l’effet, c’est un signe de vie que vous envoie ce livre envolé !

ND: Philip Roth constatait en 2013 que « Le nombre des gens qui prennent la lecture au sérieux est en baisse », constatez-vous ce déclin lors de vos rencontres?

SJ: Non.

ND: Vous définissez « vos auditeurs providentiels », lors de vos rencontres, comme « un doux tribunal ». Votre héros sort déstabilisé de certaines rencontres, ce que l’on peut comprendre, vu le procès de ces « quatre zoïles vipérines ». Redoutez-vous les interviews ou les rencontres?

Comment réagissez-vous face à des lecteurs censeurs?

SJ: Non, je ne crains pas ça, au contraire, je le recherche. En général ça se passe bien, mais l’imprévu est toujours possible.

ND: Votre protagoniste multiplie des retards, pouvez-vous vous targuer d’être ponctuel? ( hors des problèmes de transport)

SJ: Je suis ponctuel.

ND: Vous arrive-t-il souvent, comme votre double, de trouver que vous n’êtes pas à votre place?

SJ: Souvent. Mais j’aime bien cette sensation.

ND: « Écrire, c’est se dénoncer », affirme votre héros. Pensez-vous que vos lecteurs seront capables de vous deviner, vous cerner, à la lecture de L’écrivain national?

SJ: C’est évident. Ce personnage m’a emprunté beaucoup, jusqu’à mes vêtements….

ND: Les auteurs ont souvent des objets fétiches. Philippe Jaenada ne voyage pas sans son sac matelot, Katherine Pancol dort avec un calepin et un crayon.

En avez-vous?

SJ: J’en ai tellement que je pars toujours avec une grosse valise. Et bien souvent, j’en trouve de nouveaux sur place…

ND: Vous êtes toujours en mouvement comme votre double qui déclare: « Bouger ouvre l’esprit », n’aspirez-vous pas à une pause? Comment s’annonce votre agenda 2014/2015?

SJ: Des rencontres j’espère, en librairie, et en salon du livre.

ND: A choisir, préféreriez-vous partager le thé avec Agatha Christie ou un whisky avec Alfred Hitchcock?

SJ: Je n’aime pas l’odeur du cigare…. !

Un incommensurable MERCI pour avoir accepté que je vous « grignote » de ce flot de questions, pour reprendre une de vos formules ( page110)?

Et souhaitons à votre roman la consécration qu’il mérite.

Ne manquez pas ce roman prometteur, et une fois découvert , savourez la remarque de Serge Joncour : « J’étais le vibrion septique sous le regard de Pasteur, L’ Amérique dans l’azimut de Colomb », « c’est dire que j’étais entré dans l’intimité studieuse de quelques-uns, que mes livres étaient passés de mon ombre à leur petite lampe, c’est vertigineux quand on y pense ».( page 47)

Pour conclure, Charles Dantzig voit la lecture comme un tatouage, et considère qu’un auteur est sauvé « si le lecteur en retient une, une seule ». Dans ce roman, c’est une pléthore de passages que l’on se surprend à surligner ou à recopier afin de les partager ( « Lire, c’est voir le monde par mille regards… ».

A votre tour de vous laisser hypnotiser par « L’ écrivain national », sauvé des eaux, de ce décor sous-marin, même si son Kangoo n’était pas amphibie.

(1): Lire aussi la chronique de Nadine Doyen sur :

L’écrivain national, Serge Joncour , Flammarion (400 pages – 21€)

Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

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RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

  • Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

Les prénoms semblent inspirer David Foenkinos. Après Bernard, voici Charlotte.

Mais qui est cette héroïne qui a hanté l’auteur pendant des années, au point de marcher sur ses pas, avant de coucher son destin sur papier ?

Comment et où a -t-il débusqué cette graine d’artiste, considérée « un génie » ?

Au fil des pages, David Foenkinos fait des incursions pour nous révéler la genèse de ce roman, qui mit du temps à germer, travail de longue haleine. Il s’était d’abord intéressé à Aby Walburg et sa « bibliothèque mythique », conservée à Londres.

C’est en 2006 qu’il fit cette rencontre providentielle avec Charlotte Salomon au musée d’art et d’histoire du judaïsme Il nous livre ses interrogations, ses doutes, sa quête du Graal pour s’imprégner des lieux où elle a vécu ( son école, son appartement à Berlin, son quartier Charlottenburg, la maison de la riche américaine à Villefranche, le cabinet du docteur Moridis( son protecteur), l’hôtel de Saint-Jean-Cap-Ferrat, La belle Aurore ). Il relate ses difficultés, essuyant parfois des refus ou découvrant que l’accès au jardin de L’Ermitage, autrefois « si accueillant », « à l’allure de paradis », dans lequel Charlotte a communié avec la nature, est « impossible ».

Les photos restent les liens de la mémoire, tout comme les lieux, les murs sont « les témoins immatériels du génie ».

Cet éblouissement, ce foudroiement que David Foenkinos a perçu en découvrant l’explosion des couleurs chaudes , vives, des tableaux de Charlotte, il lui « fallait l’écrire ». On ne peut que le remercier, à juste titre, de ce partage.

Un choc tel que celui de Guy Goffette devant Bonnard.

Le lecteur est cueilli à froid par une ligne du prologue: « Une peintre allemande assassinée à 26 ans, alors qu’elle est enceinte », puis par ces phrases taillées au couteau, ne dépassant pas 73 signes qui déroulent sa vie chaotique, d’errance.

Cela donne un caractère abrupt qui lacère le lecteur, mais lui permet cette respiration

indispensable, comme le confie David Foenkinos : « Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite. », tant c’était oppressant. Il a donc beaucoup tâtonné avant d ‘aboutir à ce style admirable et inoubliable. En un mot : somptueux.

L’auteur remonte le passé de son héroïne (ses grands parents), évoque la rencontre de ses parents, puis son enfance, bercée par la voix de sa mère (« une caresse »), baignée dans le culte du souvenir avec ces visites au cimetière. La mort, elle y est donc confrontée très jeune.N’a -t-elle pas appris à lire son prénom sur la tombe de sa tante?

Orpheline, très jeune, un père accaparé par son travail, elle se retrouve chez ses grands parents en France. C’est une cohorte d’épreuves que Charlotte va traverser. ostracisme, exil, perte de sa grand- mère avec qui elle avait tissé un lien fusionnel, camp de Gurs, humiliation, vie en huis clos, se terrant avec son mari, dénonciation …) Déchirante, cette scène d’adieu , sur un quai de gare, quittant son enfance, son père, et surtout Alfred, « son premier amour », le professeur de chant de sa belle-mère. Toutefois, des parenthèses romantiques ont illuminé sa vie: la promenade en barque sur le lac, « un endroit magique de Berlin » et la musique (Bach, Mahler, Schubert).

Son don pour le dessin devient une évidence, reconnu par un professeur. Elle suit des cours aux Beaux arts, mais le climat antisémite l’oblige vite à se terrer.

Son talent, le docteur Moridis l’avait pressenti, d’où son injonction: « Charlotte, tu dois peindre ». Dessiner devient son exutoire, « nécessaire à la cicatrisation d’une vie abîmée ». Peindre pour ne pas sombrer dans la folie. Emportée par une fureur créatrice, extatique, comme Frida Kahlo, elle se raconte dans ses gouaches.

Elle ajoute « le mode d’emploi de son oeuvre », sous forme de notes explicatives.

Quand le grand-père jette à la figure de Charlotte le secret familial et décline la litanie des suicidés de sa famille, on imagine la gifle que Charlotte prend au point de songer à ajouter son nom à cette liste. Séisme d’autant plus violent qu’elle découvre qu’on lui a menti. Sa vie n’était donc que mensonge, « cette histoire d’ange » un leurre.

On devine l’intention consciente de l’auteur de frapper l’esprit du lecteur.

A travers le destin de cette artiste, David Foenkinos balaye les heures sombres de l’Histoire depuis la première guerre ( « une boucherie des tranchées ») à «  La nuit de Cristal ». Il rappelle qu’ « une meute assoiffée de violence dirige le pays. », en Allemagne, des barbares qui expédient les juifs à Drancy, puis à Auschwitz.

Des phrases phares ponctuent le récit: « Charlotte doit vivre », « La haine accède au pouvoir » ou cette phrase talisman : « La véritable mesure de la vie est le souvenir ».

Malgré la noirceur du sujet, cette biographie romancée de Charlotte Salomon reste

paradoxalement belle tant le regard de l’auteur est poétique , tendre, en empathie.

L’élégance du style impressionne, beaucoup d’implicite, surtout quand Charlotte nous quitte. Une porte se referme, la silhouette de Charlotte s’efface. L’auteur, avec délicatesse, respect, laisse place au non-dit. La littérature est là où le silence, l’indicible l’appellent. Mais on devine la révolte intérieure devant l’inéluctable.

Dans l’épilogue, on retrouve Paula et Albert, dévastés par la tragédie, détenteur d’un bien précieux: les dessins de Charlotte, qui ont fait l’objet d’une exposition avant d’être légués au Musée juif d’Amsterdam.

Si « une oeuvre doit révéler son auteur », dans ce roman on retrouve ce qui fait la touche, le charme,la somptuosité de l’écriture de David Foenkinos : la délicatesse , la pudeur des sentiments, même « Le dictionnaire est parfois pudique », les formules originales (« Il serait capable de se cacher entre les virgules » , voire animistes: « On dirait qu’il est lui aussi en deuil » en parlant du sapin sombre) , les éléments récurrents, à savoir les cheveux ( Alfred y plongeant son visage, tel un tableau de Munch) et les oreilles: « parfaits puits à confidences ».

David Foenkinos a su rendre attachante son héroïne, nous émouvoir et nous faire partager son émerveillement devant ses tableaux aux couleurs si éclatantes qui représentent , comme le confie Charlotte, toute sa vie. Le roman s’achève sur un gros plan de « Vie? ou Théâtre? », pétri de signes.( Souffrance, douleur, aussi espoir.)

David Foenkinos ressuscite son héroïne en lui offrant un tombeau de papier d’une beauté rare, servi par une écriture éblouissante. « La mémoire est la seule revanche sur la mort », confie Martin Suter. Ce roman appartient à la catégorie de ces livres qui agissent même quand ils sont fermés et fait du lecteur  « un pays occupé ». Charlotte, un prénom sauvé de l’oubli qui fédère déjà un actif réseau d’adeptes.

David Foenkinos signe un roman intense, émouvant, qui met en lumière le talent de cette artiste allemande trop méconnue. Un challenge audacieux, incontestablement réussi, marquant une rupture avec les romans précédents, bien qu’entre les lignes cet opus couvait. A lire avec en fond sonore la musique de Schubert ou celle de Sophie Hunger, comme le préconise le talentueux David Foenkinos.

©Nadine DOYEN

Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.

  •     Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.Les Falaises de Wangsisina de Pavan K. Varma traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz – Actes Sud, mars 2014. 240 pages, 21 €.

     

     

« Resserre ton monde et regarde comme il s’étend

Un œil plein de ciel, un monde dans tes bras »

Nida Fazli

Voici un roman rafraîchissant, profond, drôle, d’une haute teneur en vitamines spirituelles, dans la trame duquel viennent très naturellement s’insérer des fragments de ghazal, la poésie indienne :

Ce que nous appelons le monde est un jouet magique :

Un tas de sable quand on l’a, une pièce d’or quand on le perd

Un roman qui propose sans avoir l’air un enseignement précieux, imprégné de sagesse hindoue et de philosophie bouddhiste, en équilibre sur le fil fragile entre dukkha, la tristesse et ananda, la joie.

Au départ, Anand est un jeune et brillant avocat de New Delhi, qui a tout sacrifié à une ambition qui ne le mène à rien, sinon à être le pantin d’un associé moins compétent que lui qui l’humilie et se prend pour le patron. Aussi quand Anand apprend brutalement qu’il est atteint d’un cancer du pancréas et n’en a plus que pour quelques mois, il apprend aussi dans la foulée que sa femme le quitte pour épouser Adi, cet associé justement, dont elle est la maîtresse. D’un coup, tout s’effondre en lui et autour de lui. Passés le choc, la colère et le refus de se savoir condamné et abandonné de surcroît, mourant, par sa femme pour son meilleur ennemi, ce chaos total lui ouvre les yeux sur ce qu’a été sa vie jusque là, le non-sens de sa vie et de l’univers factice dans lequel il évoluait. Il réalise avec cet arrêt obligatoire combien il est passé à côté de tout, pour courir après des chimères, plus qu’amères à l’heure où il s‘en rend compte.

Il n’y a qu’aux êtres condamnés qu’est donnée la lucidité de voir à quel point ce qui leur avait paru important n’est que foutaise.

Anand cependant, nourri de poésie indienne, commence à entrevoir les prémisses d’une paix dans l’acceptation de ce qui est. Aussi, quand son médecin le rappelle pour lui dire qu’en fait, il s’était peut-être trompé, et que suite à une opération, il s’avère qu’effectivement ce n’était pas ce qu’on pensait, c’est comme une nouvelle naissance pour Anand, et cette fois il est bien décidé à vivre vraiment. Pleinement.

Il règle ses comptes, soulage son cœur et ne retourne pas travailler, refuse même de nouvelles offres encore plus avantageuses et comme il en a pour l’instant les moyens, il décide de ne rien faire, laissant ainsi son esprit se tourner vers des questionnements plus spirituels. Il prend enfin ce temps qu’il ne s’était jamais accordé, ni à lui, ni à sa femme, pour flâner, méditer, observer, humer et se laisser guider par l’instant présent. Ses pas le mènent ainsi plusieurs fois auprès du tombeau d’un grand saint soufi indien. C’est là qu’il fera la rencontre de l’ambassadeur du Bhoutan, rencontre qui va le propulser dans une toute nouvelle et très surprenante direction.

C’est là-bas, dans ce pays à la nature extraordinaire, où le bonheur national brut remplace le PIB, où les façades des maisons et des temples s’ornent d’imposants phallus magnifiquement colorés, que sa renaissance va vraiment avoir lieu, grâce à une vallée merveilleuse, à une rivière qui court aux pieds de falaises vivantes et de deux femmes. L’une, Chimi, sera celle qui lui louera une petite maison dans cette vallée et qui l’initiera à l’esprit des lieux. L’autre, Tara, est une Indienne comme lui, qui veut laisser définitivement derrière elle le monde et son lot de douleurs et de déceptions, en devenant nonne dans un monastère tout près de là. Anand va tomber fou amoureux d’elle, mais Tara ne veut pas renoncer à son vœu.

Leur rencontre étonnante avec un disciple de Drukpa Kunley, ce yogi tantrique tibétain du XVIe siècle, connu sous le nom de « fou divin », initiateur irrévérencieux, en apparence, d’une sage philosophie de liberté fondée sur le rire et le sexe, va les bouleverser tous deux et les emmener au plus près de la connaissance de soi et peut-être aussi au plus près d’ananda.

Ô Khusro, la rivière de l’amour suit sa propre loi

Ceux qui l’ont traversée s’y sont noyés à coup sûr

Ceux qui s’y sont noyés l’ont traversée

Amir Khusro

Il n’y a pas à hésiter, c’est un livre dans lequel il fait très bon plonger !

©Cathy Garcia

 

Pavan K. Varma

Pavan K. Varma

 

Diplomate, essayiste, traducteur, Pavan K. Varma est aujourd’hui ambassadeur de l’Inde au Bhoutan. Actes Sud a déjà publié Le Défi indien (2005, Babel n° 798), La Classe moyenne en Inde (2009) et Devenir Indien (2011). Les Falaises de Wangsisina est sa première incursion dans la fiction.

Virginia Woolf, « La promenade au phare »

La promenade au phare

  • Virginia Woolf, « La promenade au phare », roman traduit de l’anglais par M. Lanoire, préface de Monique Nathan, stock, Livre de poche, 1927.

La promenade au phare s’ouvre sur un tableau, celui que tente de peindre Lily Brescoe, le portrait de la famille Ramsay dans sa propriété de vacances au bord de la mer. Lire ce fabuleux livre de Virginia Woolf revient à entreprendre la fabuleuse traversée de phrases comme des vagues ou des coups de pinceaux toujours de plus en plus précis, onctueux de matière, de couleurs, d’ombres et de lumières. Lire revient à envisager l’écriture comme s’il s’agissait de se mettre à peindre un tableau. Un tableau en trois dimensions qui prend comme point de départ la question : « Irons-nous demain faire une promenade au phare ? » ou autrement dit « Quel est le but de la promenade qu’est la vie ? » « S’agit-il vraiment d’atteindre le phare, le but final qui illuminerait la vie et qui semble si difficile à atteindre tant les tumultes, les difficultés rencontrées en chemin semblent le plonger dans la brume ? »

Les personnages du roman ont a répondre aux mêmes défis que nous les lecteurs, trouver la voix qui nous libère et nous permet malgré les contraintes qu’impose la société, l’éducation, l’épreuve de la maladie, de la guerre, du temps qui passe à atteindre cet endroit intime au plus profond de soi qui comme un phare est l’axe autour du quel tourne notre identité personnelle.

Le livre comprend trois grandes parties dont la première, « La fenêtre » dresse le cadre, rassemble des personnages dans lesquels on ne peut s’empêcher de retrouver le reflet de Virginia Woolf elle-même. Mrs Ramsay mère attentive et attentionnée envers ses huit enfants et la neuvième plus dépourvue Lily, épouse à la fois sensible et soumise à son époux Mr Ramsay, maitresse de maison bienveillante et attentive pour ses hôtes. Rien n’altère l’harmonie dont elle est responsable. Mr Ramsay est un père absent et quelque peu tyrannique, époux égoïste dont l’amour propre doit toujours être rassuré par la sympathie qu’il demande à sa femme. Dans cette première partie, la trame générale de l’histoire, ne cesse de s’enrichir de phrases qui comme des éclats du temps qui passe, qui constitue aussi ce qu’il y a de plus éphémère et pourtant si nécessaire à accomplir la vie quotidienne. Virginia Woolf met bout à bout, ou superpose, ajuste les éléments de son roman, les phases d’une lente méditation inondée de poésie où l’action a si peu de place.

La deuxième partie du livre fait une parenthèse de dix ans. Dix ans pendant lesquels on apprend la mort de Mrs Ramsay et de deux de ses enfants, dix ans pendant lesquels la maison de vacances se vide, se détériore pour nous confronter à l’inéluctable fuite du temps et au chaos que vie et mort se mélangeant orchestrent sans que nous puissions avoir le moindre impact sur lui.

La troisième partie Le Phare, semble reprendre la phrase non terminée de la première partie, Lily Brescoe et avec elle, Virginia Woolf et ses lecteurs reprennent les pinceaux pour terminer le tableau commencé dix ans plus tôt. Saurons-nous rétablir l’harmonie perdue ? Alors que Mr Ramsay sur le bateau dont il a confié la barre à son fils James atteint le phare, Lily termine son tableau. Mais vu du phare, la maison n’est plus qu’un point qu’il est presque impossible de reconnaître comme le point du départ du voyage et le bateau vu du jardin lorsqu’il atteint le phare n’est plus qu’un trait très mince qui pourtant finit par symboliser une réconciliation, une réponse à un espoir. La vie s’écoule, nous échappe, et la mort nous surprend, nous suspend jusqu’à ce que la vie nous embarque à nouveau sur ses vagues et nous balance d’un petit miracle quotidien à un autre.

Quand paraît « La promenade au phare », Virginia Woolf a 45 ans et est une auteur reconnue et appréciée et des critiques et des lecteurs. Elle a publié « Croisière », « La nuit et le jour », « La chambre de Jacob » et surtout « Mrs Dalloway ». Elle dira de « La promenade au phare » qu’il est probablement le meilleur de ses romans. Je partage cet avis tant ce roman m’a révélé quelques principes fondamentaux de la création littéraire qui consistent à laisser évoluer librement de phrase en phrase le lecteur autour d’une structure stable et claire dont on aura supprimé toute lourdeur superflue comme pour une plante à laquelle on souhaite de grimper légèrement vers la lumière. Toute lecture est un travail d’écriture, écriture qui progresse à côté de celle de l’écrivain qui comme un jardinier laisse grandir dans notre jardin personnel une fleur étrange et imbibée d’un univers qui régale l’existence.

©Lieven Callant