Traversées n°73 à Albi en compagnie d’Abdellatif Laâbi et les littératures du Maghreb

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Serge Joncour – L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages- 21€)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

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  • Serge Joncour – L’écrivain national – Flammarion ( 400 pages- 21€)

 

Prix des lecteurs du Maine Libre, reçu au salon du Mans, octobre 2014.

Pour ceux qui auraient manqué ce roman incontournable, déjà conseillé en septembre. Antidote à la morosité garanti.

Ci-dessous, un aperçu de ce qui fait l’attrait de L’Écrivain national.

Serge Joncour met en scène son double, invité en résidence à Donzières, et nous dévoile les coulisses du métier d’écrivain, les diverses missions à effectuer (ateliers d’écriture, lectures…).

Le narrateur nous plonge dans l’expectative dès le chapitre d’ouverture, en distillant des mots forts : « cauchemar, faits divers, la folie des pires dérèglements ». Quel grain de sable va donc tout enrayer ?

Adoubé « écrivain national » par le maire lors de la réception de bienvenue, le narrateur se retrouve la vedette, « l’objet de toutes les attentions », nimbé de prestige. Mais il inspirera bientôt au couple libraire des sentiments contrastés, compte tenu de ses retards. Il perd de sa superbe le jour où il se présente, méconnaissable, maculé de boue. Son aura ne risque-t-elle pas de se ternir ? Loin d’être sédentaire, il s’approprie, sillonne les environs, aux confins du Morvan, suit « des routes onduleuses ». Ainsi, il nous immerge dans cette campagne aux « prairies émeraude », dans un monde végétal (« labyrinthe vert ») ou forestier « aux couleurs incendiées » d’automne.

La force romanesque est d’avoir inséré un fait divers, dont « Notre écrivain » s’empare. On suit ses investigations pour cerner la personnalité de la victime et de cette beauté fatale dont la photo parue dans la presse l’a subjugué. Quel lien avec Commodore, le disparu ? Avec Aurélik, incarcéré ?

Dans quelles circonstances Dora croisera-t-elle l’écrivain ? Comment le connaît-elle ? Le lit-elle ?

L’imagination fertile du narrateur nourrit un flot de spéculations. Sera-t-il assez perspicace pour résoudre l’énigme autour de la disparition de Commodore, en endossant le rôle de détective ?

Et si le présumé coupable était innocent ? L’auteur pointe alors les failles dans les enquêtes, les erreurs judiciaires, et les dérives de la presse. Il radiographie la vie en province, les rumeurs vite colportées : quel crédit accorder à celle qui circule à son encontre ? Il brocarde les raouts dispendieux des édiles. Il soulève la question de la production d’énergie renouvelable, source de conflits. Car les écologistes, « ces illuminés », militent farouchement contre l’idée que « le bois, c’est l’avenir » alors que pour le camp adverse «  la forêt, c’est de l’or qui pousse en dormant ».

A travers son héroïne, Dora, en explorateur du cœur, Serge Joncour analyse les mystères de l’attirance. N’est-il pas vampirisé, chaviré, habité par « la belle brune » aux «jolis yeux bleus de myope » ? Pourquoi a-t-elle besoin de lui ? Que cachent ces jerrycans à convoyer ? Quel danger court Serge à la fréquenter ? Pourquoi lui impose-t-elle le vouvoiement ? Pourrait-il être inquiété ?

Face à toutes les mises en garde, on devine ses atermoiements et sa crainte de ne pas la revoir.

L’auteur excelle à monter le cheminement d’une passion et d’une fascination nées du pouvoir d’une simple photo et du magnétisme d’un regard, de l’aimantation d’un visage, puis d’une voix, à l’accent étranger, prononçant son prénom. Dora lui inspire des pages sensuelles et une variation sur le baiser à mettre les sens en émoi. « Embrasser une bouche, c’est plonger dans ce vertige sublime », c’est l’extase, « l’éblouissement » qui conduit à l’exultation des corps, à « l’ivresse de se vouloir… ».

Ses portraits psychologiques des figures féminines impressionnent. Dora, à la fois fragile et « intraitable et glaçante » éclipse toutes les autres par sa « présence presque chimérique ».

On est témoin de la montée en puissance de la peur du héros, face à la violence. Cette angoisse grandissante gagne même le lecteur quand la forêt se fait « plus enveloppante », « abyssale », d’autant plus oppressante qu’il se sent prisonnier dans cette « mer d’arbres », et abandonné de Dora.

Serge Joncour imprime à son récit une atmosphère bien singulière avec cette météo hostile (il pleut « des hallebardes »), cette succession de métaphores autour de l’eau et en faisant de la forêt de Marzy un personnage à part entière. L’auteur pose un regard de peintre (à la manière de Constable) et de poète sur les paysages, dans la lignée des « nature writers » comme Thoreau ou Ron Rash.

L’œil du lecteur y moissonne une pléthore d’images (« un mikado de bûches anarchiques gisait au pied du mur de bois »), dont celles marquantes en forêt, et l’expédition nocturne au lac. Son oreille capte une multitude de bruits (« de succion », « tonitruants » à la scierie, « craquements » en forêt, « boucan assourdissant » de métal, « brassées de paroles » au marché, « le ruissellement de musique », le martèlement de la pluie…). Serge Joncour sait nous divertir par la drôlerie de certaines situations (la cueillette des champignons simulée, la pile des livres qui s’écroule, accoutrements vestimentaires…) et ses comparaisons imagées (« Je me lançai comme un bobsleigh dans ce toboggan terreux »). Dora n’est-elle pas Ophélie ? L’écrivain piégé fait penser à Milon de Crotone. On cède à son humour (« L’ambiance avait refroidi jusqu’aux cafés », d’une justesse décapante, terriblement magnanime, à ses jeux de mots : « L’auteur d’un crime sans auteur ».

A l’instar de Dora qui attire L’écrivain national, comme l’épeire dans sa toile captive, Serge Joncour nous mène en bateau et nous tient en haleine au fil du récit, farci de chausse-trappes, de fausses pistes, jusqu’à ce rebondissement imparable, laissant le lecteur piégé, pantois. Voici Serge Joncour passé maître dans l’art du suspense. Il narre, avec toujours plus de brio, les tribulations de son héros, montrant que le métier d’écrivain n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Mais un auteur n’attend-t-il pas de la vie qu’elle lui « serve des idées » ? C’est en apothéose que se clôt le roman, pimenté par l’amour : « un amour même impossible, c’est déjà de l’amour, c’est déjà aimer, profondément aimer, quitte à en prolonger le vertige le plus longtemps possible ».

Dans ce roman, Serge Joncour met en exergue le trio écrivain/libraire/lecteur, et autopsie leurs liens. Il décline un hymne aux libraires, un vibrant plaidoyer pour le livre qui permet de croiser « ces êtres irrémédiablement manqués dans la vie » et une apologie de la lecture. Il évoque la genèse de ses romans, ses sources d’inspiration, la trace matérielle laissée par l’écrit, une lettre.

Serge Joncour signe un passionnant et vertigineux roman de la maturité et de la liberté d’aimer, empreint de mystère, émaillé de références littéraires (Conrad, Sue), de fulgurances (« Vivre, c’est être le maître de son feuilleton »), traversé d’effluves enivrantes d’ambre et de patchouli. Il nous offre une captivante et fascinante intrigue, prodigieusement bien construite. Des secrets bien gardés, le lecteur embobiné. Un page turner qui réunit tous les ingrédients d’un polar réussi, qui fera date par l’énergie dont il est habité. Un vrai bain de jouvence littéraire.

Joncourissime.

L’écrivain national rime avec MAGISTRAL.

 

A lire fissa, d’autant qu’« en lisant un auteur, même s’il ne parle pas de lui dans son livre, on le sent partout à travers les lignes, on est tout le temps avec lui », dit Dora.

Comme le déclara Serge Joncour dans un de ses tweets: « Un livre se lit et relie », « Un livre, c’est avoir avec soi: « le film, le décor et tous les personnages ».

©Nadine Doyen

Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

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RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2014

  • Charlotte- David Foenkinos – roman nrf Gallimard ( 221 pages- 18,50€)

Un rappel pour les retardataires, d’autant que son auteur David Foenkinos décroche à la fois Le Renaudot et Le Goncourt des lycéens 2014. Félicitations.

A noter que c’est la première fois qu’ un auteur réussit ce doublé.

Que de chemin parcouru depuis le no 57 de Traversées (Hiver 2009- 2010).

Relisez ses nouvelles dans le no 72, juin 2014 et laissez-vous « charlottiser ».

Les prénoms semblent inspirer David Foenkinos. Après Bernard, voici Charlotte.

Mais qui est cette héroïne qui a hanté l’auteur pendant des années, au point de marcher sur ses pas, avant de coucher son destin sur papier ?

Comment et où a t’il débusqué cette graine d’artiste, considérée « un génie » ?

Au fil des pages, David Foenkinos fait des incursions pour nous révéler la genèse de ce roman, qui mit du temps à germer, travail de longue haleine. Il s’était d’abord intéressé à Aby Walburg et sa « bibliothèque mythique », conservée à Londres.

C’est en 2006 qu’il fit cette rencontre providentielle avec Charlotte Salomon au musée d’art et d’histoire du judaïsme. Il nous livre ses interrogations, ses doutes, sa quête du Graal pour s’imprégner des lieux où elle a vécu (son école, son appartement à Berlin, son quartier Charlottenburg, la maison de la riche américaine à Villefranche, le cabinet du docteur Moridis (son protecteur), l’hôtel de Saint-Jean-Cap-Ferrat, La belle Aurore). Il relate ses difficultés, essuyant parfois des refus ou découvrant que l’accès au jardin de L’Ermitage, autrefois « si accueillant », « à l’allure de paradis », dans lequel Charlotte a communié avec la nature, est « impossible ».

Les photos restent les liens de la mémoire, tout comme les lieux, les murs sont « les témoins immatériels du génie ».

Cet éblouissement, ce foudroiement que David Foenkinos a perçu en découvrant l’explosion des couleurs chaudes, vives, des tableaux de Charlotte, il lui « fallait l’écrire ». On ne peut que le remercier, à juste titre, de ce partage.

Un choc tel que celui de Guy Goffette devant Bonnard.

Le lecteur est cueilli à froid par une ligne du prologue : « Une peintre allemande assassinée à 26 ans, alors qu’elle est enceinte », puis par ces phrases taillées au couteau, ne dépassant pas 73 signes qui déroulent sa vie chaotique, d’errance.

Cela donne un caractère abrupt qui lacère le lecteur, mais lui permet cette respiration indispensable, comme le confie David Foenkinos : « Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite », tant c’était oppressant. Il a donc beaucoup tâtonné avant d’aboutir à ce style admirable et inoubliable. En un mot : somptueux.

L’auteur remonte le passé de son héroïne (ses grands-parents), évoque la rencontre de ses parents, puis son enfance, bercée par la voix de sa mère (« une caresse »), baignée dans le culte du souvenir avec ces visites au cimetière. La mort, elle y est donc confrontée très jeune. N’a -t-elle pas appris à lire son prénom sur la tombe de sa tante ?

Orpheline, très jeune, un père accaparé par son travail, elle se retrouve chez ses grands-parents en France. C’est une cohorte d’épreuves que Charlotte va traverser : ostracisme, exil, perte de sa grand- mère avec qui elle avait tissé un lien fusionnel, camp de Gurs, humiliation, vie en huis clos, se terrant avec son mari, dénonciation…). Déchirante, cette scène d’adieu, sur un quai de gare, quittant son enfance, son père, et surtout Alfred, « son premier amour », le professeur de chant de sa belle-mère. Toutefois, des parenthèses romantiques ont illuminé sa vie : la promenade en barque sur le lac, « un endroit magique de Berlin » et la musique (Bach, Mahler, Schubert).

Son don pour le dessin devient une évidence, reconnu par un professeur. Elle suit des cours aux Beaux-arts, mais le climat antisémite l’oblige vite à se terrer.

Son talent, le docteur Moridis l’avait pressenti, d’où son injonction : « Charlotte, tu dois peindre ». Dessiner devient son exutoire, « nécessaire à la cicatrisation d’une vie abîmée ». Peindre pour ne pas sombrer dans la folie. Emportée par une fureur créatrice, extatique, comme Frida Kahlo, elle se raconte dans ses gouaches.

Elle ajoute « le mode d’emploi de son œuvre », sous forme de notes explicatives.

Quand le grand-père jette à la figure de Charlotte le secret familial et décline la litanie des suicidés de sa famille, on imagine la gifle que Charlotte prend au point de songer à ajouter son nom à cette liste. Séisme d’autant plus violent qu’elle découvre qu’on lui a menti. Sa vie n’était donc que mensonge, « cette histoire d’ange » un leurre.

On devine l’intention consciente de l’auteur de frapper l’esprit du lecteur.

A travers le destin de cette artiste, David Foenkinos balaye les heures sombres de l’Histoire depuis la première guerre (« une boucherie des tranchées ») à « La nuit de Cristal ». Il rappelle qu’ « une meute assoiffée de violence dirige le pays. », en Allemagne, des barbares qui expédient les juifs à Drancy, puis à Auschwitz.

Des phrases phares ponctuent le récit : « Charlotte doit vivre », « La haine accède au pouvoir » ou cette phrase talisman : « La véritable mesure de la vie est le souvenir ».

Malgré la noirceur du sujet, cette biographie romancée de Charlotte Salomon reste

paradoxalement belle tant le regard de l’auteur est poétique, tendre, en empathie.

L’élégance du style impressionne, beaucoup d’implicite, surtout quand Charlotte nous quitte. Une porte se referme, la silhouette de Charlotte s’efface. L’auteur, avec délicatesse, respect, laisse place au non-dit. La littérature est là où le silence, l’indicible l’appellent. Mais on devine la révolte intérieure devant l’inéluctable.

Dans l’épilogue, on retrouve Paula et Albert, dévastés par la tragédie, détenteurs d’un bien précieux : les dessins de Charlotte, qui ont fait l’objet d’une exposition avant d’être légués au Musée juif d’Amsterdam.

Si « une œuvre doit révéler son auteur », dans ce roman on retrouve ce qui fait la touche, le charme, la somptuosité de l’écriture de David Foenkinos : la délicatesse , la pudeur des sentiments, même « Le dictionnaire est parfois pudique », les formules originales (« Il serait capable de se cacher entre les virgules », voire animistes : « On dirait qu’il est lui aussi en deuil » en parlant du sapin sombre), les éléments récurrents, à savoir les cheveux ( Alfred y plongeant son visage, tel un tableau de Munch) et les oreilles : « parfaits puits à confidences ».

David Foenkinos a su rendre attachante son héroïne, nous émouvoir et nous faire partager son émerveillement devant ses tableaux aux couleurs si éclatantes qui représentent, comme le confie Charlotte, toute sa vie. Le roman s’achève sur un gros plan de « Vie ? ou Théâtre ? », pétri de signes.(Souffrance, douleur, aussi espoir.)

David Foenkinos ressuscite son héroïne en lui offrant un tombeau de papier d’une beauté rare, servi par une écriture éblouissante. « La mémoire est la seule revanche sur la mort », confie Martin Suter. Ce roman appartient à la catégorie de ces livres qui agissent même quand ils sont fermés et fait du lecteur « un pays occupé ». Charlotte, un prénom sauvé de l’oubli qui fédère déjà un actif réseau d’adeptes.

David Foenkinos signe un roman intense, émouvant, qui met en lumière le talent de cette artiste allemande trop méconnue. Un challenge audacieux, incontestablement réussi, marquant une rupture avec les romans précédents, bien qu’entre les lignes cet opus couvait. A lire avec en fond sonore la musique de Schubert ou celle de Sophie Hunger, comme le préconise la talentueux David Foenkinos.

 

©Nadine DOYEN

Rose-Marie François, Trèfle incarnat, Préface de Philippe Jones, Le Cormier, 64 pages, 16 € , 2014.

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  • Rose-Marie François, Trèfle incarnat, Préface de Philippe Jones, Le Cormier, 64 pages, 16 € , 2014.

 

Dans vingt poèmes d’une longueur fixe de dix-sept vers, Trèfle incarnat propose une dérive inspirée par les œuvres de Francis Bacon et de Paul Klee. Elle renvoie pour chacun d’eux à des œuvres spécifiques des deux artistes. Néanmoins il ne s’agit en aucun cas de descriptions mais de l’évocation de sensations : l’expression poétique ramène à la picturale afin d’en révéler la puissance et nous familiariser avec la complexité des peintures.

 

L’espace poétique créé par Rose-Marie François ouvre bien des interrogations et suggère comment formes et couleurs libèrent ce qui semble s’étendre librement en un espace strict. Tout joue dans cette problématique sur le décalage. La poétesse saisit la puissance de l’artifice de Klee, de l’organique chez Bacon. Trèfle incarnat reste sur une ligne de crête : imaginaire et réel, abstraction et figuration, artifice et fait de nature créent par la poésie même des lieux étranges entre l’image et le monde proposés par les deux peintres.

 

A travers de tels poèmes, l’émission des formes et des couleurs traduit et détourne un état du réel ou une peau physique. Rose-Marie François montre combien les travaux de Bacon et Klee sont animés par un imaginaire en labyrinthe qu’elle, en tant que poétesse, reprend à son compte. Elle sait que ce qui « va de soi »,  masque ce qui est. Il faut aller au plus profond. Ce déplacement impose un complet dépassement. Il fait surgir l’autre et le monde en soi dans sa complexité.

 

Trop souvent le réel avale. La poétesse comme « ses » deux artistes le digère. Ou si l’on préfère elle métamorphose deux œuvres où une insatisfaction perpétuelle crée des trous à combler dans les corps. La créatrice rassemble une sorte de faire absolu qui chaque fois pousse les œuvres un peu plus loin. Ce qu’elle évoque  fait évoluer des œuvres que l’on croit connaître et prouve qu’en elles il existe  toujours une autre vague à estamper ou à endiguer, une autre paroi à creuser.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

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  • Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

Dans la préface, Philippe Delerm dit de Walser qu’il est une chanson, sans doute parce que les différentes nouvelles reprises ici sous un seul titre impriment à la lecture différents rythmes auxquels on ne peut qu’adhérer comme s’il s’agissait de chansons.

La vie du poète est une vie de nomade. Une vie qui se laisse guider par les chemins avec pour ultime but la recherche d’une liberté. Une liberté certes mais pas n’importe laquelle, pas celle qui mène à l’oisiveté détachée de toute réalité mais celle exigeante qui le rapproche de la nature, de ses convictions d’être humain, de la conscience qui le révèle à lui-même. Car le poète, Robert Walser au gré de cette mosaïque qu’on devine presque autobiographique a totalement compris les conséquences directes et les exigences liées à d’une telle vie: intégrité, rigueur, solitude, mise en marge de la société qui ne peut supporter qu’on questionne ses fondements. Car un des rôles du poète est justement la remise en question perpétuelle des structures, des idiomes et des lois de la société établie et bourgeoise qui au contraire du poète ne voyage pas, ne découvre pas, ne rêve pas et n’invente rien.

Chaque nouvelle surprend par son rythme, ses évocations sublimes de la nature telle que le marcheur la rencontre, ses tournures amusées, ses légères ironies joyeuses. Si des thèmes reviennent et harmonisent entre elles les nouvelles, Robert Walser leur rajoute à chacune l’ingrédient magique et souvent original qui fait basculer le lecteur au-delà d’une réalité tout en simplicité et pureté vers une recherche plus profonde d’une autre réalité. Réalité poétique, réalité excentrique à porté d’âme.

Ce livre est intéressant pour les aspects que je viens d’évoquer mais aussi

pour rappeler aux auteurs trop vaniteux et empressés de se voir récompensés par la critique et les prix que le poète est avant tout un homme démuni, humble, pauvre, sauvage dans le sens où rien ne le domestique, rien ne le rend satisfait. Car il a conscience que jamais, il ne sera en mesure de posséder comme on possède un trésor ce à quoi il consacre sa vie loin des sentiers battus. Il se place en porte-à-faux. Il avance parmi des hommes qui ne le reconnaissent pas et ne veulent pas entendre parler du futur qu’il annonce. La conscience et la lucidité acquises au gré des errances du poète Robert Walser consacrent la vie dans ce qu’elle a de plus instantané, de plus pur et de plus naturel mais aussi la fragilisent car elles le font souffrir à cet endroit rendu sensible qu’il partage avec le restant des hommes dans les confins impossibles et inaccessibles à l’existence. Un questionnement ultime reste sans solution, sans réponse, en suspens. La promenade comme le poème et le cosmos qu’il contient ne se trouve pas de fin.

©Lieven Callant

Ovide, « Remèdes à l’amour », traduit du latin par Xavier Bordes, éditions des Mille et une nuits, 1992

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  • Ovide, « Remèdes à l’amour », traduit du latin par Xavier Bordes, éditions des Mille et une nuits, 1992. prix 2,80€ (en seconde-main 0,30€)

Dehors, il pleut, le ciel est sombre, la lumière apocalyptique et moi, je suis là à l’abri parmi des milliers de livres dont certains sont à eux seuls capables d’éclairer les nuits de pleines journées et de calmer les pires intempéries automnales. Un bouquiniste récolte pour le plaisir de nombreux habitués des perles, écrits oubliés, écrits médiatisés, écrits éternels. Reliures précieuses, reliures décousues d’avoir tellement servi, livres devenus vieux et pourtant encore vierges, aucune lame n’a encore défait les pages des cahiers, on trouve là dans ce nid hétéroclite, l’aiguille dans la botte de paille.

Ovide. Je le retrouve dans une traduction de Xavier Bordes. Lu des années avant alors que j’étudiais non sans peine le latin, j’étais adolescente. Ovide et je retrouve une sensation chatoyante, une langue savoureuse, raffinée. Ovide et la poésie comme je la rêve car on ne la trouve plus. Elle ne se fabrique plus et pourtant elle me laisse un goût étourdissant, jamais nostalgique, grinçant, ou poussiéreux. Je ne lis pas ses vers pour partager le message qu’Ovide adressait à ses contemporains car beaucoup de références m’échappent. Je lis Ovide pour la langue qu’il invente. Là, réside tout l’intérêt de ma lecture. Rien ne me semble terni, surfait.

Remèdes à l’Amour devrait nous apprendre (ou apprendre aux lecteurs contemporains d’Ovide) à désaimer. La recette formulée par le moyen de la poésie m’apprend finalement que l’Amour ne doit pas être « monothéiste », ravageur, intransigeant, fanatique mais au contraire ouvert, assertif, ne mordant ni notre propre liberté, ni celle de l’autre, de l’aimée. On vainc l’amour malade, honteux, jaloux monstrueusement possessif par l’amour consenti avec conscience et confiance, nuancé, suave comme un poème bien agencé.

Un agréable texte écrit par Xavier Bordes éclaire astucieusement la lecture en contextualisant les écrits d’Ovide. Une biographie retrace les éléments importants de la vie de l’auteur. Une bibliographie nous incite à poursuivre nos lectures. Un seul bémol, j’aurais aimé retrouver juxtaposé à la très bonne traduction le texte original.

©Lieven Callant

Rome Deguergue, À bout de rouge, Fasano – Paris, Schena – Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures »

  • Rome Deguergue, À bout de rouge, Fasano – Paris, Schena – Alain Baudry et Cie, 2014, « Biblioteca della Ricerca », section « Écritures », n. 8, 2014, 40 p.

a bout de rouge

À bout de rouge, autant dire à bout portant ! Ce titre est-il une énigme à résoudre ? Polysémique, il renverrait au peintre russe Nikifor évoqué dans le texte et qui peindrait, à bout de rouge. Doit-on entendre d’un communisme moribond ? Ou bien encore comme une manière de remettre en scène « la parole rouge » via la voix off ou bien encore via celle du personnage central, ce M. Loyal improbable qui délie la puissance sibylline de mots utiles à stigmatiser les maux issus de plus grandes folies humaines, trop humaines...

Quatre relectures plus tard, nous nous mettons à rentrer ou tout du moins penser être un peu rentré dans ce texte œuf brouillé et pelote de laine, empreint de dérision, de dérisoire. Was ist DADA ? On fait l’effort de penser dada, donc ce qui équivaut à ne pas penser du tout et se laisser porter par un texte baroque, véhiculé par des personnages clownesques, hors jeu, hors norme, hors temps, hors tout.

Les personnages principaux forment le trio « RYX » en vraie / fausse recherche, plutôt pommé sous « l’arbre de la connaissance » qui se dresse sur la scène, une balançoire accrochée à l’une de ses branches, et nous rappellent que les mots sont mensongers, qu’il faut se méfier du langage qui peut tuer. Ainsi en est-il après l’indigestion de mots, éprouvée par le personnage « R ». Pas simple ce trio (triangle) : « R » sorte de M. Loyal évanescent, omniscient, peut-être plus abruti que les deux autres « Y » et « X ». Grotesques ces deux-là, mais comme les fous ou bouffons régaliens, très lucides et pertinents, malgré les apparences.

Nous nous prenons encore à réfléchir nos pensées en Marcel Duchamp, Tristan Tzara, Franz Kafka, Max Ernst etc. Mais nous butons encore sur ce texte. Et ne parvenons pas à trouver l’unité, un sens logique. Tout simplement parce qu’il n’y a aucune logique, aucun sens réel, sinon celui de souligner une fois de plus l’absurde de notre monde en errance et perdition via le regard élargi et la volonté de l’auteure. Regard donc dématérialisé, voire intemporel. Ironie, jeux de mots inappropriés ou justement appropriés jalonnent ce texte pressenti pour être joué sur scène.

Tout ici souligne le ridicule, la vanité de notre société capitaliste, libérale, réactionnaire, bobo, bourgeoise, conditionnée, formatée, aseptisée. Et Rome Deguergue – mine de rien, vient mettre un grand coup de pied dans cette fourmilière d’individus asservis et moralisateurs telle une dénonciation mais aussi une consolation face à la noirceur des âmes humaines.

L’irruption de la peinture, la danse, l’écriture, la poésie, bref les arts pluriels, ainsi que certaines paroles de compagnons de route et autres littérateurs, stigmatisent sans doute ici quelque tentative destinée à faire rempart à la bêtise, l’égoïsme, la cruauté ambiantes. Dérision de l’uniforme, des médailles en chocolat, des illusions grotesques, apologie de la bêtise. Rien n’y manque.

Pourtant, au fil de la énième lecture nous sommes toujours bousculés, désaxés, décalés, en marge, sans être forcément marginalisés. Nous subissons une purge et nous nous trouvons en pleine incohérence destructive. En rupture de ban. Et l’on aime certaines tirades comme celle-ci : « Je rêve d’une musique d’ameublement pour HABITER le présent & les espaces vides de Giorgio de CHIRICO ». Ou bien encore celle-ci, qu’en pleine réflexion / travail, il vaut mieux : « Ne pas faire l’amour. Épuisant pour les neurones ! Dévastateur ! ». On se prend à hocher la tête, car la Thora qui dit le contraire via ses scribes nous raconte souvent des inepties comme la majorité des religions et heureusement, tel que le rapporte le poète grec, Odysseus Elitys, que : « La poésie corrige les erreurs de dieu ». Ou bien encore pour ironiser un peu que « Dieu est l’asile de l’ignorance ». Merci, Spinoza !

Alors, afin de visualiser l’aspect scénique et dramaturgique, dont on n’a pas toujours le mode d’emploi, malgré les deux proposés par le personnage « R », nous nous mettons en mode absurde et là tout semble se décomplexifier. Nous discernons mieux à quoi peuvent servir les ruptures de rythmes, la musicalité dissonante, les jeux de l’inversion, les expressions déjantées, les dialogues farfelus et l’acidité espiègle en matière de mise en scène et en espace.

Nous pouvons ainsi reconnaitre dans ce livret, comme une invitation, une carte blanche possible à l’adresse de l’éventuel (elle) metteur en scène qui oserait prendre le risque de créer la pièce. Un pari osé, n’ayons pas peur de le dire, mais un pari qui peut être transformé, si le dit, la dite, metteur en scène joue d’une sorte de supra absurde avec virtuosité et nonchalance à la fois. À contre-courant des arcanes sociétaux. Société aliénante / aliénée qui se prend tellement au sérieux et plonge lamentablement vers un échec programmé, ce qui rend les efforts en quête de points de repères et de véritables valeurs – encore plus pathétiques.

Pourrait-on classer ce livret dans une expression d’écriture « intuitiste » ?

©Michel Bénard.

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

La Patagonie de Perrine Le Querrec, préface de Jean-Marc Flahaut, Ed. Les Carnets du Dessert de Lune

  • La Patagonie de Perrine Le Querrec, préface de Jean-Marc Flahaut, Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, novembre 2014. 103 pages, 13 €. ISBN 9782930607054

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Lire Perrine Le Querrec c’est prendre un risque, prendre le risque de se faire engloutir. Les mots ici deviennent matière, tantôt gluante, paralysante, tantôt rêche, étrangleuse, tantôt lourde, étouffante, tantôt acérée, tranchante, de la matière sombre, grouillante et tremblante, puis soudain ils ont des ailes et tentent de s’échapper vers la lumière. Vers la Patagonie.

Ou bien ils s’écrasent. La pâte-agonie.

Il y est question d’enfance, de violence, de peur et de désespoir ravalés, d’extrême solitude. « Son enfance sent toujours le carnage ». Quelque chose qui ne se voit pas de l’extérieur, quelque chose que l’on peut trimballer en soi toute une vie, qui nous dévore de l’intérieur et personne ne s’en aperçoit. Personne ne s’en est jamais aperçu. Alors les mots tentent de donner consistance à cette grande béance, de faire apparaître l’indicible, l’invisible, tentative qui elle-même écartèle : faire à la fois apparaître et disparaître à jamais. Fuir.  « Il ne faut pas fermer la porte mais la claquer derrière soi et partir pour toujours ».

Les mots deviennent des encres à colorer le silence pour y faire apparaitre les non-dits, « la parole interdite embusquée derrière la porte close/la parole refusée bâillonnée en-dedans au dehors », des acides pour dissoudre ces murs qui retiennent les secrets qui rongent l’âme, des chimies diverses et variées pour que remontent de sous la terre tous les cadavres enterrés, les vers dissimulés. Toute la saleté enfouie.

On n’est pas dans l’écriture, on est dans l’alchimie, pour dégager la pierre passée au cou de celle qui se noie sans eau, pour dégager la pierre à écrabouiller le cœur. On ne lit pas Perrine Le Querrec, on avale, on mâche une réalité qu’elle nous enfourne, bouchée après bouchée, une réalité figée comme « sauce froide sur les tripes abandonnées dans l’assiette. »

De la douleur brute, interdite, non autorisée, non accueillie, à laquelle les mots ont ordre de donner forme, pour avoir prise sur elle, pouvoir la saisir à pleines mains et la briser, la détruire, l’achever en pleine tête.

Être fillette, puis femme, puis mère, la fillette enfermée dedans. Les nœuds gordiens de la famille. Le passé, le présent et le futur «l’effort du restant de sa vie ». Et ce sentiment de décalage permanent avec le dehors, avec l’autre. Incompréhensible. Alors il ne faut pas que ça se voit : « Tu es dehors. La tête haute. Les gens te saluent. Tu es des leurs. »

C’est cette chose avec laquelle on ne peut pas tricher qui donne tant de consistance, de densité, de force et de beauté, de magnificence même, à la langue de Perrine Le Querrec et la lire fait du bien. Peut-être pas à tout le monde, peut-être faut-il ce quelque chose en soi qui fait écho et que personne ne voit, dont personne ne s’est jamais aperçu. Un bien fou pour un mal fou. 

Ce petit quelque chose qui remonte à la genèse de l’être et qui fait que l’on est toujours au bord et « pas de cou autour duquel elle pourrait jeter ses bras pour s’accrocher, comme en a droit toute personne qui se noie. »

Toujours « trop près du bord. » et au loin pourtant, l’espoir encore d’une libre et vaste Patagonie.

© Cathy Garcia, La cause littéraire, novembre 2014

Perrine Le Querrec est née à Paris en 1968. Ses rencontres avec de nombreux artistes et sa passion pour l’art nourrissent ses propres créations littéraires et photographiques. Elle a publié chez le même éditeur Coups de ciseaux, Bec & Ongles (adapté pour le théâtre par la Compagnie Patte Blanche) et Traverser le parc. Elle vit et travaille à Paris comme recherchiste indépendante. http://entre-sort.blogspot.be/

« La Patagonie » de Perrine Le Querrec  vient de paraitre dans la collection Pleine Lune et est disponible dans les bonnes librairies ou chez l’éditeur en téléchargeant le bon de commande ; BdC La Patagonie.pdf ou via le site : http://dessert-de-lune.123website.be/354029100/product/99…

Perine Le Querrec aura le plaisir de vous présenter ce titre et d’autres du 22 au 23 novembre au salon du livre de Mon’s Livre à Mons en compagnie de Charlotte Berghman qui signera « Grains de fables de mon sablier » livre de Jean-François Mathé qu’elle a illustré, Patrick Devaux qui signera « Les mouettes d’Ostende » et Pascal Blondiau qui signera « Dès l’instant » Entrée libre et gratuite. Programme complet sur www.monslivre.be

 

 

La Lisibilité de la Traduction, textes réunis par Christophe Gutbub

  • La Lisibilité de la Traduction, textes réunis par Christophe Gutbub, Pur Éditions, Presses Universitaires de Rennes, collection La Licorne, publié avec le soutien de l’université de Poitiers

1415024664Format : 15,5 x 21 cm
Nombre de pages : 184

ISBN : 978-2-7535-3466-7

Disponibilité : en librairie
Prix : 17,00 €

 

 

La présentation du livre: http://www.pur-editions.fr/couvertures/1415025075_doc.pdf

Les auteurs:http://www.pur-editions.fr/couvertures/1415025067_doc.pdf

Le sommaire:http://www.pur-editions.fr/couvertures/1415025058_doc.pdf

L’introduction:http://www.pur-editions.fr/couvertures/1415025049_doc.pdf