Henri RODIER – De l’absence de jour aux premiers contreforts de l’enfance – Clapas, juin 2017, 82 p.

Chronique de Marc Wetzel

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Henri RODIER – De l’absence de jour aux premiers contreforts de l’enfance – Clapas, juin 2017, 82 p.


Ce long titre dit quelque chose de précis, et pourtant de très mystérieux. L’absence de jour, c’est, radicalement, la vie intra-utérine, où la lumière est impossible, car elle y serait mortelle, invivable, contre-créative. C’est la préhistoire maternelle de la vie exposée. Les premiers contreforts de l’enfance, ce sont, semble-t-il, les toutes premières marches d’approche de la maturité, à la fois les essais et les étais qu’on élève pour pouvoir justement un jour s’élever en adulte, une sorte de piémont bricolé de la future force d’être. On est au pied de ce qu’il faudra être, on est comme l’appui nain, mais décisif, d’un géant qui s’ignore et qu’on vient pourtant devenir. Cet étrange titre de recueil semble donc indiquer une période de formation de la possibilité de soi, comme l’ère d’une advenue en propre, s’étendant d’un travail dont on va naître (où une matrice nous équipe de ce qui permettra de la quitter) à cet autre travail (c’est ainsi que je comprends contreforts de l’enfance) qui devra mourir à l’enfance sans la tuer. Valéry dit quelque part qu’on naît mille pour mourir un ; mais notre poète nous précise ici qui l’on dut d’abord être de zéro à mille !

« On est la fourmi qu’une paille sauve de la noyade
Le grillon attendant que les garçons soient partis
Le palais au bout de la galerie qu’un briquet illumine
On est les garçons et la petite fille venue d’ailleurs
L’attente de ce qui vient de naître
Et le deuil aussi de ce qui a disparu
On est le surcroît de silence et le contentement
L’incertitude d’être au monde
Le micocoulier le couvert la timbale
La petite fille qui ne veut pas grandir » (p. 66)

Henri Rodier est un auteur aigu et profond; s’il est volontiers secret, c’est moins pour faire des chichis que par une sorte de solidarité avec les secrets nécessaires de la nature (car la nature doit son dynamisme universel à ce que toute chambre d’elle se tient comme antichambre d’une infinité d’autres, où les choses se tiennent séparées de ce qu’elles permettent. La sorte de santé transversale de la Création exige cet intense cloisonnement, marginalement poreux) ; s’il est allusif (et il l’est, rendant parfois sa lecture douloureuse, même si jamais malheureuse !), c’est aussi parce que les correspondances dans la nature sont forcément allusives – les êtres et les éléments constamment s’y évoquent sans pouvoir par principe se nommer : la sympathie universelle n’est effective qu’ inarticulée. Mais c’est aussi un auteur réaliste (il n’aime que le réel, ou, en tout cas, il n’aime la beauté, la vérité, la justice même, que réelles, qu’ayant leurs clauses de présence sur elles, que s’avérant comme elles ont dû se former !) et un auteur pragmatique même : le pragmatisme, c’est la connaissance du prix d’usage et d’échange des choses et des êtres dans leurs situations propres. Henri Rodier a comme la métamorphose scrupuleuse (par exemple, s’évader de son état reçu, c’est bien, mais il faut alors ne pas oublier ceux qui vivent de notre prosaïsme, et pour eux, dans l’intervalle, veiller à se faire remplacer !), et l’irréalité près, non de ses sous, mais des nôtres (le comptable total est comptable de tout). La poésie a pour lui le double devoir de rendre utile la nostalgie et partageable la contemplation, comme on le voit dans cette merveilleuse page, qui condense trois des thèmes (la différence générique, l’expérience cruciale, le perplexe miracle de tout réveil) que je souligne ensuite :

« Les couverts du pique-nique
Sortent d’un panier en osier
On lèche le plat
Un cycliste passant sur la nappe
Dresse une roue sabot crotté
La source coule goutte à goutte
Il faut des heures pour remplir la carafe
La fille qui d’un regard se défile
Réajuste un tissu en sortant d’un fourré
Des dormeurs s’étonnent d’être réveillés » (p. 13)

Situation-type, en effet, de toute prime enfance : la division des sexes . Les garçons vont en groupe d’aventuriers (ils escaladent platanes et clochers, ils explorent cavités et galeries, ils s’endorment de fatigue au bout de ce qu’ils découvrent), mais les filles, non. Elles vont plutôt par une, s’égarent dès qu’elles hésitent, discutaillent les conditions de leur puberté, surveillent de près ce qu’elles incarnent. Elles ne se démènent pas voir des passages secrets, elles. C’est que, suggère l’auteur, ces passages secrets (p. 12) que les garçons ont et cherchent, les filles les sont et défendent. Le devoir d’intrusion sera le grand rendez-vous mâle (qu’il ne peut à peu près découvrir qu’en voyeur), alors que l’enceinte à profaner est le destin de fécondité femelle (toute virginité est assez lucide pour se deviner elle-même). Mais le jeune embryon n’a pas encore dessiné, ou déployé, son propre sexe. Chacun de nous, quand ce stade lui advint, a traversé ce moment indistinct, hybride, où à la fois il eut et fut ce passage secret de vie. La nostalgie la plus profonde n’a logiquement pas de sexe :

« Pourquoi ne pas refaire le voyage
Ne serait-ce qu’une fois essayer
Passer les seins l’endroit des hanches
Au porche du ciel prendre un billet d’adieu… » (p. 34)

ou

« Comme un double de soi
Ne naissant jamais tout de suite
Tu chanteras petite sœur
La musique que les anges diffusent
À ceux dont l’incertitude de vivre
Commence dès la naissance
Par la présence d’un autre séjour » (p. 74)

Seconde situation-type : les premières fois fondatrices. La réalité irréductible de l’expérience tient à ça : il faut, étant enfant, percevoir on ne sait encore quoi pour savoir un jour percevoir. Et désirer on ne sait comment ni pourquoi pour savoir un jour comment et pourquoi désirer. Il faut être passé par là pour savoir qu’on est ici. Et ça marche, comme chacun en oublie le prodigieux paradoxe : on n’apprend à nager qu’en se noyant mieux, à écrire que dans le garde-à-vous des gribouillis, à parler qu’en invectivant son propre babil. Personne, semble dire notre auteur, n’a jamais appris l’essentiel : il n’y a pas de manuel concevable pour faire une courte échelle, attraper un pompon forain, baisser la voix ou lécher un plat. Ce n’est pas inné (car pas de foire, pas de pompon ; pas de plat, pas de coup de langue), mais ce n’est pas non plus acquis (l’on sait tout de suite comment réunir des mains sous un pied, ou mâcher ses propres sons pour passer à la confidence) ; c’est ce qu’on fait pour apprendre à le faire, et dit pour apprendre à le dire etc. L’expérience est toujours ce qu’on doit vivre pour apprendre à le vivre, ce dont on ne peut réchapper qu’en l’affrontant. Toute l’histoire des conditions nécessaires, mais non-suffisantes, naît là.

«Quand un garçon fait la courte échelle
Aux baies précoces d’un préau
L’air devient si léger que l’école
Où l’on revient le soir
Retrouver une fillette endormie
Prend l’allure d’une ruelle
Où l’on passe la nuit à rêver » (p. 35)

Troisième situation-type : la quotidienne fin du monde du sommeil. Elle ne dérange personne (ni soi, car on n’y est plus ; ni le voisin, car son absence à soi est autre) ; mais le sommeil humain indique une très forte leçon, à savoir : pour en finir avec l’attente (car on ne se repose qu’à ce prix, on doit réduire à zéro sa hantise de l’avenir), il faut rendre l’attention même impossible (c’est à dire annuler sa propre présence à ce qui est). Pour mourir à l’avenir (épuisant) du monde, il faut mourir à l’avenir même de soi. Mais ce jeu entre dormir et mourir va profond : comme on ne se voit pas dormir (ou l’on rêve, et se voit vivre ; ou l’on ne rêve pas, et voir n’est pas vécu), on ne voit mourir qu’autrui (le frigo refermé ignore qu’il s’est s’éteint). Mais alors, on peut toujours dormir tranquille (c’est pourquoi on ose s’endormir dans un monde aux yeux pourtant braqués sur nous !) ; puisque toute mort propre est inconnaissable, seuls les inconnus nous semblent réellement mortels !!

« Elle avait dit de ne pas avoir peur
Que la fin du monde c’était chaque jour
Pour quelqu’un qu’on ne connaît pas
Les autres pouvaient dormir tranquille
Ils n’avaient pas de souci à se faire
Et lui il avait entendu mourir au lieu de dormir
Il avait eu la crainte de devoir tout quitter
Comme un voleur sans dire au revoir » (p. 60)

J’ajoute franchement que le monde de Henri Rodier est d’une rare complexité et d’une sorte d’infatigable délicatesse. Dans « Introduction au geste impensé d’un caillou » (Clapas, 2016), l’humble et opaque inertie d’un galet servait d’appui à une formidable méditation sur ce que, dans l’univers, chaque règne (minéral, vivant, pensant, conscient, divin) peut attendre, latéralement et immémorialement, du suivant, et quelle vitesse propre d’un ordre vient transfigurer celle d’un autre (comme l’érotisme est (p. 18) une sorte de ralenti minéral dans la fougue de chairs se hélant l’une l’autre, ou comme l’inspiration est (p. 22) le vol en retour au nid d’oiseaux dans la bouche d’un saint). Voilà bien une idée de poète, incongrue et fulgurante : c’est parce qu’un caillou n’a définitivement de vie qu’à venir qu’il attend les vies qui, un jour auront les gestes de le manier, et les rassemble (p. 30) déjà autour de leur usage de lui !
Je pense sincèrement qu’il y a quelque chose de génial dans la fervente obscurité de cet auteur ; mais que chacun plutôt lise et juge le long effort troublant de son œuvre !

« Ainsi ce qui vient plus tard est d’un seul tenant
La réalisation d’un amour parfait
Pour contrepoint le dedans d’une inexistence
Puisant au fond d’un puits
Le contraire d’un sexe extérieur » (p. 56)

©Marc Wetzel

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