Michel HOUELLEBECQ – Non réconcilié – Anthologie personnelle 1991-2013 – préface d’Agathe Novak-Lechevalier, Poésie/Gallimard 2014, 224 pages.

Chronique de Marc Wetzel

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Michel HOUELLEBECQ – Non réconcilié – Anthologie personnelle 1991-2013 – préface d’Agathe Novak-Lechevalier, Poésie/Gallimard 2014, 224 pages.


« Nous avions traversé le jardin aux fougères,
L’existence soudain nous apparut légère
Sur la route déserte nous marchions au hasard
Et, la grille franchie, le soleil devint rare.

De silencieux serpents glissaient dans l’herbe épaisse,
Ton regard trahissait une douce détresse
Nous étions au milieu d’un chaos végétal,
Les fleurs autour de nous exhibaient leurs pétales.

Animaux sans patience, nous errons dans l’Éden,
Hantés par la souffrance et conscients de nos peines,
L’idée de la fusion persiste dans nos corps :
Nous sommes, nous existons, nous voulons être encore,

Nous n’avons rien à perdre. L’abjecte vie des plantes
Nous ramène à la mort, sournoise, envahissante.
Au milieu d’un jardin nos corps se décomposent,
Nos corps décomposés se couvriront de roses » (p. 185)

Michel Houellebecq le poète ne discute jamais (après deux cent pages, il n’a encore rien demandé à personne ; et personne strictement ne s’est adressé à lui). Ce n’est pas qu’il soit spécialement seul et suffisant ; c’est qu’il est une monade sans comptes à rendre, free-lance, ou comme créée pour être à son compte.

« Je tournais en rond dans ma chambre,
Des cadavres se battaient dans ma mémoire ;
Il n’y avait plus vraiment d’espoir.
En bas, quelques femmes s’insultaient
Tout près du Monoprix fermé depuis décembre »  (p. 157)
Et logiquement : il parle pour tous, mais à personne. Il constate autrui :
« Certains sont séduisants et partant très aimés ;
Ils connaîtront l’orgasme.
Mais tant d’autres sont las et n’ont rien à cacher,
Même plus de fantasmes ;

Juste une solitude aggravée par la joie
Impudique des femmes ;
Juste une certitude : « Cela n’est pas pour moi »,
Un obscur petit drame » (p. 44)

De même le poète ne se décrit jamais (il n’a pas de couleur ni de longueur de cheveux ; son poids répond aux situations ; il roule tous feux éteints parce qu’il est la lumière). Il est comme une caméra subjective, née comme ça (sans souvenir d’avoir un jour dû commencer à « tourner ») ; il est né (en tout cas à lui-même) organe d’observation, espion voyant. Et une caméra cachée aussi, mais sans effort de s’estomper, il l’est par simple chance de paraître insignifiant ; la Providence lui a donné d’être quelconque sans port particulier de masque. Il est partout chez lui parce que personne ne le voit nulle part changer quoi que ce soit à quoi que ce soit. Qui s’étonne, qui s’occupe d’un fantôme, en plein désert ?

« Au bout de quelques mois
(Ou de quelques semaines)
Tu t’es lassée de moi ,
Toi que j’avais fait reine.

Je connaissais le risque,
En mortel éprouvé ;
Le soleil, comme un disque,
Luit sur ma vie crevée. » (p. 138)

Il agit, comme il s’indigne, infiniment peu (il ne ramasse pas les balles perdues des enfants, il n’entre pas dans les épiceries réelles, il ne baille même pas quand il s’ennuie), mais a-t-on jamais vu une monade (même émancipée) bêcher son jardin, tourner un volant pour se garer, rajouter du petit-bois ? C’est un ingénieur, mais en vacances. Un médecin-légiste, mais retraité. Je crois bien qu’il s’arrange strictement pour arriver avant, ou après, les situations. Ce timing évite tout autant courage et lâcheté. Quand on en est à assembler les wagons du réel (quand c’est l’heure encore de former le convoi), le voyageur de commerce et le terroriste attendent, ensemble et normalement, sur le quai. Houellebecq est donc là, sur le banc, non pas avec eux (toute solidarité extérieure le gonfle), mais bien tous les deux (par précaution, ou embarras de choisir son camp). Il est un peu tout le monde (ce qui, forcément, brouille les initiatives, et égare les interventions), mais ça lui va bien :

« Le réseau des nerfs sensitifs
Survit à la mort corporelle
Je crois à la Bonne Nouvelle,
Au destin approximatif.

La conscience exacte de soi
Disparaît dans la solitude.
Elle vient vers nous, l’infinitude ;
Nous serons dieux, nous serons rois » (p. 206)

La vieillesse fait peur à l’amour, mais elle l’a oublié :

« Les vieux savent pleurer avec un bruit minime,
Ils oublient les pensées et ils oublient les gestes
Ils ne rient plus beaucoup, et tout ce qui leur reste
Au bout de quelques mois, avant la phase ultime

Ce sont quelques paroles, presque toujours les mêmes :
Merci je n’ai pas faim, mon fils viendra dimanche,
Je sens mes intestins, mon fils viendra quand même.
Et le fils n’est pas là, et leurs mains presque blanches » (p. 49)

L’amour, lui, a la conversion facile, et bombe le torse devant la nostalgie :

« Le dimanche étendait son voile un peu gluant
Sur les boutiques à frites et les bistrots à nègres ;
Pendant quelques minutes, nous marchions, presque allègres,
Et puis nous rentrions pour ne plus voir les gens

Et pour nous regarder pendant des heures entières ;
Tu dénudais ton corps devant le lavabo,
Ton visage se ridait, mais ton corps restait beau,
Tu me disais : « Regarde-moi. Je suis entière,

Mes bras sont attachés à mon torse, et la mort
Ne prendra pas mes yeux comme ceux de mon frère,
Tu m’as fait découvrir le sens de la prière,
Regarde-moi. Regarde. Mets tes yeux sur mon corps » (p. 64)

Quels que soient le lieu et le moment de vie, on sent qu’il a, de justesse, survécu à l’épisode précédent. Ça n’est jamais la grande forme. Quand il est dans le réel (et ça arrive), c’est qu’il s’y est traîné. Il a, c’est vrai, la politesse de fermer la porte derrière lui (pour limiter l’arrivée de tombereaux de sang, d’odeurs insoutenables ; c’est comme un paravent courtoisement jeté en travers d’un sillage infernal). Étant une famille à lui tout seul, il garde logiquement ses secrets pour lui !

« La lumière évolue à peu près dans les formes ;
je suis toujours couché au niveau du dallage.
Il faudrait que je meure ou que j’aille à la plage ;
Il est déjà sept heures. Probablement, ils dorment.

Je sais qu’ils seront là si je sors de l’hôtel,
Je sais qu’ils me verront et qu’ils auront des shorts,
J’ai un schéma du cœur ; près de l’artère aorte,
Le sang fait demi-tour ; La journée sera belle.

Tout près des parasols, différents mammifères
Dont certains sont en laisse et font bouger leur queue ;
Sur la photo j’ai l’air d’être un enfant heureux ;
Je voudrais me coucher dans les ombellifères » (p. 124)

Dans une remarquable préface, Agathe Novak-Lechevalier monte littéralement à bord du Michel Houellebecq et fait visiter ce navire amiral de lui-même, la flotte de cet unique exemplaire, – comme en radoub à l’horizon ! – sensation merveilleuse d’un post-it collé sur du vent, qui vaut toutes les boussoles. Défilent intelligemment, de notre auteur (saisi judicieusement où il se tient, c’est à dire encalminé dans l’infini), son génie du télescopage, le cynisme innocent, l’intérêt exclusif pris par son langage pour ce qu’il n’est pas, ses postures se dépassant les unes les autres – Baudelaire en Porsche, Lamartine en baskets, Neil Young en Buster Keaton, Héraclite en TGV -, l’ingénuité profonde (de celui qui se réjouit de mourir assez vite pour pouvoir ne pas capituler, de celui chez qui les mots de Dieu sont restés en travers de la gorge et qui en profite pour les essayer en lui, d’un gagnant de Loto remerciant follement les milliers de perdants de l’avoir financé), la clownerie payée pour structurer le désastre, l’amour qui pour monter à bord du don cherche la passerelle, l’apocalypse polie s’essuyant les pieds sur le paillasson. Que les préfaces sont belles quand elles sont utiles ; et qu’elles sont utiles quand elles nous montrent exactement ce qui nous aurait aveuglés ! Car la préfacière a raison pour Baudelaire, pour Lamartine, pour Neil Young etc.

« Le train s’acheminait dans le monde extérieur,
Je me sentais très seul sur la banquette orange
Il y avait des grillages, des maisons et des fleurs
Et doucement le train écartait l’air étrange.

Au milieu des maisons il y avait des herbages
Et tout semblait normal à l’exception de moi
Cela fait très longtemps que j’ai perdu la joie
Je vis dans le silence, il glisse en larges plages.

Le ciel est encore clair, déjà la terre est sombre,
Une fissure en moi s’éveille et s’agrandit
Et ce soir qui descend en Basse-Normandie
A une odeur de fin, de bilan et de nombre » (p. 191)

La poésie de notre auteur est un manuel de survie à usage unique. Houellebecq, pour parler aussi franchement que lui, se sait certes peu doué pour le sacrifice, pour l’écoute, pour le serment ; mais il aide ceux (et nous sommes nombreux) qui préfèrent être restés en vie demain à se poser la bonne question, à se concentrer sur une formulation décisive. Et ce serait, je crois, quelque chose comme : « A quelle ressource déterminée de soi (l’intelligence ? le style et l’art de plaire ? le sens de l’humour ? etc.) faut-il s’attacher à travailler d’abord, pour obtenir d’insister, pour savoir toujours, le moment venu (et les malheurs font qu’il vient toujours !) se rétablir dans le courant des êtres » ? Car, et cet égoïsme universaliste a quelque chose de généreux, il s’agit bien d’aider à retrouver un havre (p. 202), dans l’absolue intimité d’un travail sur soi. La méthodologie du paumé se tient portes ouvertes !

« L’être de perception est semblable à une algue,
Une chose répugnante et très molle
Foncièrement féminine
Et c’est cela que nous devons atteindre
Si nous voulons parler du monde
Simplement, parler du monde.
Nous ne devons pas ressembler à celui qui essaie de plier le monde à ses désirs,
À ses croyances
Il nous est cependant permis d’avoir des désirs
Et même des croyances
En quantité limitée.
Après tout, nous faisons partie du phénomène,
Et, à ce titre, éminemment respectables,
Comme des lézards

Comme des lézards, nous nous chauffons au soleil du phénomène
En attendant la nuit
Mais nous ne nous battrons pas,
Nous ne devons pas nous battre …» (p. 88-9)

Houellebecq est une sorte de pseudonyme biologique, comme un fruit volé par Michel Thomas dans l’arbre généalogique même ; c’est le nom de jeune fille de sa grand-mère paternelle. Elle l’avait recueilli et élevé au quasi-abandon par ses parents. Il a pris, comme auteur, le nom d’origine de la mère de son origine. Et la mère de l’Antéchrist (son géniteur fut, comme on va voir, une belle saloperie) ne lui fut pas une Antimadone !

« Mon père était un con solitaire et barbare ;
Ivre de déception, seul devant sa télé,
Il ruminait des plans fragiles et très bizarres,
Sa grande joie était de les voir capoter.

Il m’a toujours traité comme un rat qu’on pourchasse ;
La simple idée d’un fils, je crois, le révulsait,
Il ne supportait pas qu’un jour je le dépasse
Juste en restant vivant alors qu’il crèverait.

Il mourut en avril, gémissant et perplexe ;
Son regard trahissait une infinie colère ;
Toutes les trois minutes il insultait ma mère,
Critiquait le printemps, ricanait sur le sexe … » (p.52)

On lira la fin, – c’est à dire sa fin – dans le livre.
« A quoi bon s’agiter ? J’aurai vécu quand même, … » (p. 53)

Notre Nerval en bermuda n’aime pas deviner tout seul ; tant mieux pour nous !

 

©Marc Wetzel

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