MYSTÈRES DE CATHÉDRALE Saint Nicolas de Fribourg, Claude Luezior, photographies de Jacques Thévoz Bibliothèque Cantonale et Universitaire Fribourg. Novembre 2016.

Chronique de Nicole Hardouin

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MYSTÈRES DE CATHÉDRALE

Saint Nicolas de Fribourg

 

Claude Luezior, photographies de Jacques Thévoz

Bibliothèque Cantonale et Universitaire Fribourg. Novembre 2016.


Deux hommes épris de la même dame, cela peut paraître incongru vu le titre de cet ouvrage !

Et pourtant l’écrivain fribourgeois Claude Luezior et le photographe Jacques Thévoz ont le même amour passionné pour une grande dame de pierre, axe de leur cité : la cathédrale Saint Nicolas. Dame de pierre, plus exactement de molasse, « on la dit calcarifère, mêlée d’argile et de quartz. Sandstein : pierre de sable. Intemporelle, tendue à l’extrême, elle puise à jamais dans sa fragilité, force et véhémence. » Tous deux en quête de ses échos et vibrations fouaillent le réceptacle des ans.

La B.C.U. a souhaité relier le riche fond photographique de J. Thévoz (1918- 1983) aux textes de C. Luezior (né en 1953). L’un écrit avec son appareil photographique, l’autre photographie avec sa plume. Ils ne se sont pas connus et pourtant ils sont parfaitement complémentaires. Leurs émotions, leur sens artistique crée une parfaite symbiose. Leurs regards, leurs écrits font partie du patrimoine fribourgeois. (Prologue de la B.C.U.)

Les textes de C. Luezior ne sont pas forcément le miroir des photos de J. Thévoz qui saisit le regard malin, satanique, pénétrant du Père fouettard un jour de la fête de St Nicolas, fête dont on ne peut vraiment dire si elle est sainte ou si elle rivalise avec celle de Noël, vingt mille personnes vous l’attesteront et préfèreraient se faire brûler en place de Grève plutôt que de l’abjurer, les petiots l’attendent juchés sur des épaules, impatients dans leur candeur. Mais il faut bien le dire, tous sont redevenus des enfants. Le photographe retient les yeux lumineux de ces enfants émerveillés, regard étonné, réjoui, bouche entre-ouvertes laissant apercevoir des quenottes prêtes à croquer les fameux biscômes. La Madone des Centaures n’a pas échappé non plus à la plume et à l’appareil photo : bénir une moto ou un side-car ! Les grenouilles de bénitier n’en reviennent toujours pas !

Ce maillage des deux artistes repose sur le même enthousiasme, la même tendresse pour ce vaisseau qu’ils humanisent. Tous les deux cherchent et trouvent l’éclat obscur de l’Informulé.

Cette cathédrale est métissée, peut-être une enfant naturelle de l’art européen, multiculturelle elle est placée sous le patronage d’un émigré turc : St Nicolas de Myr, l’architecte a des racines genevoises, les vitraux ont été conçus par Mehoffer, le Klim polonais, et plus récemment par le français Manessier, les stalles sont savoyardes, son plus bouillant prédicateur, contemporain de Montaigne, est le hollandais Pierre Canisius. Les stucateurs Moosbrugger sont autrichiens, ancêtres du côté maternel de l’écrivain, ils ont écorché leur paume et laissé un morceau de leur âme. Cet édifice a joint en une gestation séculaire le génie de tous ces artistes ainsi que le talent des compagnons issus d’une grande Europe.

Si Claude Luezior, dans ses descriptions, excelle dans la tendresse il peut avoir des traits à humour grinçant. Comment rester de marbre devant le confessionnal : être confessionnal à l’heure actuelle n’est pas une sinécure…Je dois l’avouer : je suis presque au chômage. Alors que faire ? dites moi votre avis, venez me le confesser.

L’écrivain émet parfois des regret , la chaire semble vide pour toujours, le prête est descendu dans la foule, finies les effluves et turbulences qui roulaient comme tonnerre sous l’orage. Quant au bénitier il génère un texte savoureux : S’avance la bigote à la peau parcheminée, elle hydrate les flétrissures de son cœur en vue de la dernière ligne droite, juste derrière les doigts de la fleur de pavé, suit la main droite du besogneux trempant ses cals jusqu’à la paume et celle du colonel qui hésite entre signe de croix et salut… Et pour le plus grand bonheur des lecteurs, l’auteur sourit, un grain de folie au bout de la plume avec des mots bouffonnants quand il jongle avec les brûle–cierges, les reliques, les troncs, les dalles… Cet humour lui vaudra certainement, dans les temps les plus reculés possibles, quelques grésillement de flammes, à moins que et, c’est fort possible, St Pierre hilare le tire de ce brûlant passage.

Mais C. Luezior sait aussi se faire humble, courber échine dans la chapelle des pénitents, devant le groupe du calvaire. Le visage du crucifié est chef d’œuvre d’amour. De la pierre crue monte une respiration. Et un peu plus loin, face à la Poutre de Gloire : au-delà d’une grille close, la forme pantelante d’un Christ dans son sacrifice : celle de Dieu ouvrant ses bras sur notre croix. Là plus de flammes, Luezior ne brûlera pas de son encre, il est pardonné ! Il a su retenir les frémissements, la plénitude de l’Essentiel.

C. Luezior et J. Thévoz se sont coulés dans les veines de cet édifice pour décrypter les armoiries du temps, ils les ont observées comme renard à l’orée d’un hallier. Ainsi leur coup d’œil, l’élégance du dire, la cathédrale relie nos voix et scelle nos regards.

©Nicole Hardouin

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