Patricio SANCHEZ ROJAS, Les disparus (poésie franco-chilienne), La rumeur libre, 2017

Chronique de Marc Wetzel

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Patricio SANCHEZ ROJAS, Les disparus (poésie franco-chilienne), La rumeur libre, 2017


 

«Les chiens de nos villes

aboyaient

sans cesse

sur les toits des maisons,

Les transistors répétaient

les noms

de personnes recherchées

par la police,

Et les mêmes marches

militaires passaient

en boucle, jusqu’à l’infini.

Alors beaucoup d’amis

très chers ont perdu

la vie

ou la raison » (p. 14)

Les disparus qu’évoque le titre de ce recueil sont donc les milliers d’opposants chiliens enlevés (sans arrestation officielle), secrètement détenus, et neutralisés (c’est à dire à terme tués) sous et par le régime militaire de Pinochet, dès le lendemain du coup d’Etat contre Allende en 1973.

Patricio Sanchez, né en 1959, avait donc dix-sept ans quand sa famille est expulsée du pays en 1977. Son adolescence a donc été témoin des exactions, détentions arbitraires, tortures et meurtres par lesquels le pouvoir dictatorial a assuré son « ordre ». Arrivé en Europe, devenu Français en 1993, s’exprimant ici dans cette langue, il chante le pays brisé de sa jeunesse.

« Il y avait un grand

cimetière

caché

en-dessous de

nos pieds.

C’était ça la réalité

dans ce paysage … » (p. 20-21)

La disparition politico-policière, c’est comme une mort sous X. Le décès n’est pas notifié, la dépouille est introuvable : le deuil même des proches devient une torture, puisque, voudrait-on héroïquement pardonner qu’on ignore même à qui, et la naturelle vengeance s’en veut de devoir décider elle-même que celui qu’elle veut venger est mort. Quand un ravin, un naufrage, un désert insondable, une jungle inextricable emportent présumablement quelqu’un, c’est à dire quand la nature fait littéralement disparaître des victimes humaines de son intensité ou de son immensité, c’est à dire opère des cessations clandestines de vie, l’absence de tout bureau de réclamation concevable en quelque sorte soulage. « La nature, après tout, ne nous a rien promis » dit Alain. Mais la culture, l’histoire, la vie publique – en tout cas leurs représentants institutionnels -, si ! Un Etat doit rendre des comptes précisément parce qu’il tient les comptes. Toute élimination politico-judiciaire assassine le Contrat social. Ce que dit la glaçante ironie de ce passage :

«Les tortionnaires de ton pays

natal font

définitivement partie

du paysage,

Parfois ils rentrent

dans les boulangeries,

le matin,

Ils saluent

d’une façon très

respectueuse

les employés et les vieillards … » (p. 34)

Tout pouvoir qui fait « disparaître » ses citoyens escamote lui-même l’état-civil qu’il assure pourtant, et qui en un sens le constitue. Tous les opposants ne sont pas des anges (mais comment ne pas défendre ardemment, farouchement, radicalement, des causes comme l’éducation gratuite pour tous, la redistribution des terres à ceux qui la travaillent, ou le retour sous souveraineté nationale des ressources minières spoliées ?) ; mais tous les kidnappeurs sont sûrement des démons, puisqu’ils déploient le monstrueux pouvoir de téléguider une fin de destin, d’empoisonner le sursis même de vie, d’être purement et simplement les mortels maîtres-chanteurs de la dignité d’autrui.

« Maintes fois les hommes

murmureront des paroles

absentes,

Mais nous savons

qu’ils sont morts

dignement.

Les amphores sont vides » (p. 28-29)

Mais le disparu ne l’est pas pour tout le monde ; il réapparaît presque aussitôt, s’il n’est pas tué tout de suite, à ses ravisseurs, ou devant ses bourreaux. L’absolue impunité de ces derniers signe la terrible complémentarité entre disparition et torture : la disparition est, pour qui la subit en première personne, une torture de son destin (il est exposé à d’autres en ayant pourtant perdu toute vie publique !). Et la torture est la définitive disparition de la disponibilité à soi (d’autres m’imposent l’unique maîtrise de mon avilissement). Qui est enlevé (ici, administrativement kidnappé !) perd son droit naturel sur la conduite de son destin, et qui est torturé son droit naturel sur le destin de sa conduite. Le disparu, qui est les deux, perd donc tout.

« Au Maire de la ville,

par exemple,

on lui a arraché les ongles,

A l’aide d’une

pince

à dévisser les boulons.

À Nuria, ils lui ont introduit

des rats dans le vagin

En ce temps-là,

tu avais juste treize ans

et tu connaissais déjà

beaucoup

de choses sur la vie » (p. 49)

L’exil, ou la fuite hors de l’Enfer historico-politique, c’est un peu, bien sûr, une disparition préventive, une disparition pour ne pas disparaître, pour pouvoir réapparaître ailleurs (ou autrement). Avec l’expulsion, cesse le droit d’être présent, non d’être visible en général. Aucune épiphanie n’y est certes garantie, mais subsiste l’organisation risquée d’une renaissance possible, qu’exclut la disparition. Ce que dit peut-être énigmatiquement ceci :

« Je maudis le jour

de ma naissance.

Je crache sur le sol

de mes ancêtres.

Mais ta colère est juste

le revers de ta douleur.

Aucun cheval ne broutera

dans ta plaie ouverte.

Les papillons auront choisi

de devenir poussière.

Comme la fleur de l’oranger » (p. 27)

Inévitable question : que peut la poésie contre la barbarie ? La barbarie, c’est la mortelle facilité réductrice (on réduit quelqu’un à sa croyance, et on le décapite ; on réduit des œuvres d’art à des objets de consommation, et on les vandalise ; on réduit le charme à la prostitution, et on le force à se voiler ; on réduit l’opposant politique à un aliéné, et on le décérèbre etc. ) ; que doit donc être la poésie, pour répondre sur ce terrain même ? Surtout pas l’angélisme, qui est comme un aveuglement généreux, qui, à l’inverse de la barbarie (montre A.Comte-Sponville) sauve tout par le haut, mais illusoirement, qui est le mauvais diagnostic du bon sentiment. L’angélisme a l’irresponsabilité d’excuser les intérêts par les idéaux (la barbarie, celle d’accuser les idéaux par les intérêts). La poésie de Patricio Sanchez ne le fait jamais ; elle ne dédouane personne à bon compte. Elle ne dissout pas la terrible haine de la vie dans une illusoire vie de l’amour. Alors que fait-elle, pour lutter contre la disparition ? Peu de choses, mais décisives :

Elle montre et surligne d’abord cette entre-apparition perpétuelle des choses et des êtres que forme le monde, elle cherche dans la révélation d’une interférence ordinaire la promesse pré-humaine d’un témoignage, d’une mémoire partagée, l’amorce d’une responsabilité pour autrui. Une constante évocation de micro-aventures pré-humaines semble pouvoir remédier au tragique cours de l’Inhumain :

« Un cheval, heureux

de nous voir

passer,

se cabre,

en signe de salut.

Je me dis que ce cheval

connaît mieux que

personne

la poussière des horloges » (p. 92)

ou :

« La bouche pleine

de congres et de crabes,

comme ces pélicans endormis

sur les rochers » (p. 59)

Inversement, elle cherche dans la vie sociale ordinaire, pré-politique, les signes d’une défaillance institutionnelle de l’humain, d’une absence à soi, d’un relâchement de vigilance qui préfigurent en quelque sorte la démission perverse de l’intérêt général à l’œuvre dans un programme d’élimination politique :

« J’interroge le contrôleur

du train

sur le prochain arrêt, mais

sa réponse confirme

l’inexistence de cet homme » (p. 91)

Enfin, il y a l’idée délicate, dangereuse presque, mais cruciale, de la valeur de la disparition ; car si le disparu comme tel n’a certes pas plus de mérite que l’homme indemne, non inquiété et présent sans éclipse, c’est pourtant toujours pour son mérite d’avoir fait ou tenté (ou simplement pensé !) quelque chose qu’on fait disparaître quelqu’un. En reconnaissant (et punissant) le contresens (à ses yeux) d’un engagement de vie, l’exterminateur sauve définitivement cette vie qu’il met à part, recèle et broie, du non-sens qui, comme toutes les autres, la guettait. Par exemple, la même répression qui a transfiguré la vie anodine du valeureux cordonnier Pedro González a condamné à l’insignifiance, en l’épargnant, celle, prestigieuse, de son fils Pedrito :

« Son fils, Pedrito

qui a lu

tous les livres

de sa bibliothèque,

A fait des études

d’économie

à l’université de Harvard,

Ensuite, il a créé

une chaîne de

supermarchés de luxe,

Et aujourd’hui,

il possède une

banque de prêt,

Il joue

à la Bourse,

Et il ne se rappelle pas trop

(devant ses enfants

et sa femme)

Que son père était

un grand Monsieur

du Parti

Communiste … » (p. 99)

J’ajoute simplement que la déploration n’est pas le seul registre de ce recueil étonnamment varié, subtil, drôle (« Ainsi que pour mon ami Patrick Sans Chaise/le futur poète/novice de l’Amérique latine …» (p. 126) et surtout profond. Fraternellement et superbement profond.

« Seigneur,

comment dorment-ils

les morts

sans la lune d’octobre ? » (p. 74)

©Marc Wetzel

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