Tanizaki Jun’ichirô, Louange de l’ombre, Éditions Philippe Picquier, Collection Gingko, traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, janvier 2017, 106 pages, 13€

Chronique de Lieven Callant

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Tanizaki Jun’ichirô, Louange de l’ombre, Éditions Philippe Picquier, Collection Gingko, traduit du japonais par Ryoko Sekiguchi et Patrick Honnoré, janvier 2017, 106 pages, 13€


« Louange de l’ombre », écrit pour un public japonais, a été publié la première fois en 1933. Le texte a été traduit en français pour la première fois en 1977. Depuis de façon générale, ce texte occupe « la place d’un chef-d’œuvre absolu en ce qu’il dévoilerait au monde les fondements de l’esthétique japonaise authentique sous l’angle du clair-obscur. »

Pour moi qui découvre l’existence de ce texte, j’ai tout d’abord été charmé par la puissance du titre comme si on allait me proposer de faire un pas de côté et de ne regarder que ce qui en apparence ne se regarderait pas. L’ombre.

D’un point de vue artistique: admirer les œuvres les plus enfuies. D’un point de vue personnel : partir à la découverte du non-dit. Plonger dans les profondeurs de ce qui me passionne : l’écriture. L’écriture d’un monde non pas à partir de ce qu’il a de plus visible et stupidement accessible mais grâce à la compréhension de ce qu’il cache. Comprendre le monde et l’observer à partir de sa face sombre, sa matière noire dont on ne fait que présumer l’existence au vu de son influence massive et souvent silencieuse sur le monde visible plongé dans la lumière jusqu’à ce qu’il s’épuise et se noie.

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La Belgique de nuit et vue de l’espace. © Twitter / Thomas Pesquet La Belgique de nuit et vue de l’espace. © Twitter / @Thom_astro.

 

Le petit pays que j’habite ne connaît pour ainsi dire pas l’obscurité tant il est pollué par les éclairages publics.Nos autoroutes illuminées la nuit, cette orgie de lumières orange se voit depuis la station orbitale. Elles ne montrent finalement que notre arrogance et l’inutilité de tels procédés. Difficile dans de telles conditions, d’observer la nuit venant, le ciel étoilé. Il m’est non seulement impossible de jouir de la nuit totale mais il est aussi périlleux de regarder la lumière tremblotante provenant des astres.

Il est certain que Tanizaki ne se limite pas à condamner comme je viens de le faire l’utilisation excessive de la lumière électrique qui gomme et détruit toutes les nuances et à simplement se montrer nostalgique, à regretter les traditions japonaises en train de disparaître au profit d’un confort occidental. Tanizaki procède de la même manière qu’un graveur sur bois. Il creuse la lumière et l’évacue pour mettre en relief les ombres, les faire parler et nous révéler leurs saveurs dans toutes ses variétés.

L’architecture occidentale qui rend surtout hommage à la lumière par ses larges ouvertures vitrées est comparée à l’architecture traditionnelle des mai-sons japonaises où cloisons de papier washi, constructions de bois et utilisations d’essences sombres, toit dépassant largement au dessus des ouvertures et autant de techniques ancestrales acheminent non pas la lumière mais les ombres vers le chœur de l’habitation.

L’obscurité retient la fraîcheur, apporte la fraîcheur du jardin, de l’ombre d’un buisson. Dans l’obscurité naît l’idée. L’obscurité enveloppe la beauté, la pré-serve en canalisant le regard tout en douceur.

Successions d’étoffes engagent avec le corps des femmes de longues discussions secrètes afin que la peau du visage paraisse plus blanche. Les ombres évoquent le corps, les courbes. La sensualité vient de cette rencontre entre la sphère brumeuse de l’ombre et l’imagination.

« …la blancheur de ce visage est au delà de l’humain. Plus exactement, cette blancheur n’existe pas. Ce n’est que le jeu de la lumière et de l’ombre, dont l’existence est limitée à l’instant même. »

Tanizaki en me posant cette question: « Avez-vous vu « du noir illuminé ? » C’est sensiblement différent du noir d’un chemin dans la nuit noire : on l’aurait dit constitué d’une poudre dense de cendres fines dont la moindre particule était chargée de l’éclat de l’arc-en-ciel » me laisse deviner l’importance et l’impact que peut avoir un questionnement s’il ne se limite pas à ce que son esprit est susceptible d’éclairer pour le conforter dans ce qu’il connaît ou aperçoit.

L’ombre se goûte et sa saveur est celle d’une accumulation de couches de couleurs, des matières qui se superposent. Tanizaki évoque le théâtre Nô surgissant des ombres pour révéler sur une scène éclairée les couleurs du quotidien. Les jades transposent et contiennent la lumière pour nous révéler la souplesse fondante de l’opalescence, saveur qu’on retrouve jusque dans la cuisine japonaise.

« La lumière tamisée permet l’apparition d’un territoire stupéfiant où la distinction entre l’ombre et la lumière n’a plus cours. »

À propos des fresques et peintures plongées dans l’ombre, Tanizaki écrit que « non seulement la question des motifs indiscernables n’est plus le problème, mais au contraire on ressent que c’est cette indistinction qui convient à la perfection. Autrement dit, dans cette situation, la peinture n’est qu’une « sur-face », timide, réceptacle de la lumière fragile et vacillante. » et plus loin il précise cette idée par cette autre remarquable phrase :

« La beauté ne réside pas dans les objets mais dans le jeu d’ombres qui se crée entre les objets dans le clair-obscur ».

Louange de l’ombre ne fait pas qu’établir les bases d’une esthétique du clair-obscur mais implique un rapport au monde différent bien loin de ceux qu’on tente avec obstination à nous imposer en nous dépossédant de nos racines profondes au profit d’une superficialité grossière. Une écriture qui tend à gom-mer les nuances, à nettoyer la poésie de « son reflet mat, comme endormi », « de sa vague opacité au sein même de sa transparence » dans le but de la faire fanfaronner aux rythmes saccadés d’une syntaxe détruite et malhabile m’ennuie et me détruit.

Je prône une poésie de la nuance, une poésie de la suggestion et de l’accumulation de sens, une poésie de la connaissance. Une poésie de l’obscurité et non pas la poésie de l’obscurantisme.

Louange de l’ombre se termine ainsi:

(…) il n’y a rien à faire d’autre que de marcher vaillamment en laissant les vieux sur place. Cependant (…), il faut que nous sachions : tout ce que nous sommes en train de perdre, nous aurons à le porter sur notre dos à jamais. Et si j’écris cela, c’est parce que je me demande s’il ne nous resterait pas quelques moyens de compenser ces pertes dans l’art et la littérature par exemple. Je voudrais retenir de la voix, ne serait-ce qu’à l’intérieur du territoire de la littérature, ce monde clair-obscur qui est en train de s’effacer. Je voudrais allonger l’avant-toit du sanctuaire qu’est la littérature, assombrir ses murs, plonger dans le noir ce qui est trop visible, en éliminer les décorations intérieures inutiles. Je ne demande pas que toutes les rues deviennent ainsi, mais ne pourrait-on garder ne serait-ce qu’une maison sur ce modèle? De quoi cela aura-t-il l’air? Eh bien, éteignez donc un peu la lumière, pour voir. »

©Lieven Callant

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