Jessica L. Nelson, Debout sur mes paupières ; Belfond (18€ – 298 pages)

Chronique de Nadine Doyen

9782714474216

Jessica L. Nelson, Debout sur mes paupières; Belfond (18€ – 298 pages)


Avant d ‘attaquer la lecture, commencez par détacher le marque-page offert.

Merci au concepteur pour cette idée géniale. La couverture convoque par la beauté sidérante de l’icône. Ne dévoilons pas son identité, mais vous l’avez reconnue !

Le titre peut interpeller, il est emprunté au poème d’Éluard que Jessica L.Nelson met en exergue. L’auteure frappe fort en nous offrant 2 fins.

La « FIN », qui ouvre le roman, insère un fait divers (notez la date : 22/01/17 !) relatif à la « Belle au banc dormant ».Et on a « faim » de la suite, pressés d’arriver à « la vraie fin. »

Si un livre peut changer une vie, ici c’est une photographie de Man Ray qui déclencha la vocation de l’héroïne pour la sculpture, ainsi que le film culte de Cocteau : « Le sang d’un poète » dans lequel une statue « de chair et non de marbre » s’anime.

Jessica L.Nelson déroule le parcours de son héroïne Elisabeth M., sa famille, sa reconversion de danseuse en sculptrice. Elle remonte son passé jusqu’à son mariage et son installation à Paris. Dans « sa nacelle de femme mariée » elle se sent muselée. Son mari devient « mortellement ennuyeux », leur fils Ulysse est confié à Célestine.

L’écrivaine nous implique, nous apostrophe par des injonctions : « Observons », « gentil lecteur » ou par cette proximité : « notre brunette », « notre héroïne ».

Elle entrecoupe son récit « in progress » par des échanges avec son éditrice, Céline, laissant transparaître ses doutes, ses dilemmes, ses tâtonnements.

Certaines auteures se plaisent à dire lors d’une nouvelle publication, qu’elles viennent d’accoucher , montrant ainsi le labeur que ce livre a demandé.

C’est ainsi que Jessica L. Nelson met en parallèle la genèse d’une oeuvre artistique, l’écriture d’un livre et la gestation d’un enfant, montrant ce que « produire » signifie.

On devine la volonté de la narratrice de réhabiliter Lee Miller, cette « icône libre », « cette créature fantasque et surprenante », qui la fascine, « hante ses nuits » et devient un modèle pour Elisabeth. Tant de points communs entre elles deux (pères tyranniques, quête de beauté, ennui chronique), mais aussi avec Jessica L. Nelson.

Tout en se livrant à des digressions, elle glisse un indice rappelant que son but est de montrer la descente, la « lente dégringolade » de cette « femme.. » vers la folie.

Les pages insérées du journal d’Elisabeth de 2007 laissent transpirer les angoisses d’être mère, l’appréhension face à de telles responsabilités. La voici taraudée à l’idée de sacrifier sa vocation de sculptrice, la préparation de son expo. Elle confie à son journal sa première liaison à quinze ans, puis laisse échapper sa vision du couple sans enfant, rappelant ces militantes du « No kidding », qui veulent s’épanouir.

C’est en présence d’une amie qu’elle fait le test de grossesse et qu’elle cède aussitôt à la panique.Comment l’annoncer à cet « ange » de mari, juste au moment où il a prévu d’investir dans un appartement, au moment où une promotion lui offre un poste à New York. La narratrice restitue les réactions opposées du couple.

Pour Elisabeth, c’est un tel tsunami intérieur qu’elle s’adresse à son « vermisseau »!Propos touchants, attendrissants de la future mère, contradictoires par ailleurs.

Par moult détails, l’auteure insiste sur les traumatismes que certaines femmes peuvent subir durant leur grossesse et à l’accouchement. Avec empathie, elle nous plonge dans la détresse de l’héroïne qui distille son ultime dialogue avec sa « princesse ».

Vibrante cette litanie de « Je me souviens » et cette conclusion : « Je suis l’assassin de ma création ». Car comment surmonter une telle épreuve ?

Le rapport au corps : « cette jolie machine à huiler et entretenir » est une thématique obsédante, peut-on subodorer, pour la narratrice. N’a-t-elle pas écrit sur l’anorexie ?

Jessica L. Nelson soulève le problème pour une femme de concilier le rôle de mère, d’épouse et d’artiste, s’interroge sur le temps consacré à ses proches. Que penser de cet éloignement d’Elisabeth, phagocytée par son modèle ? N’est-elle pas égoïste à priver son fils, Ulysse, de son amour ? Or « nous courons tous après l’amour ».

Elle est devenue « une biche cabrée » toujours en fuite, au grand dam du mari.

Quant à l’exposition elle guette le regard des autres sur son travail. Thème déjà abordé dans « Tandis que je me dénude ». Elle montre que toute création est un véritable combat. Que ce soit avec les mots ou la glaise, la pierre, le créateur tâtonne, puis dompte sa matière, la pétrit ou la façonne, la cisèle, la modèle. Pour cette « work-addict » son atelier lumineux, « son cocon » devient son « home » quotidien.

La narratrice rend hommage à toutes ces artistes féminines qui se sont imposées, notant qu’elles sont sans enfant : Virginia Woolf, Frida Kahlo, Karen Blixen, Jane Austen. Veut-elle sous-entendre que la création exige la solitude, l’isolement et que l’enfantement d’une oeuvre n’est pas sans douleur, même pour un écrivain ? Ne faut-il pas de l’opiniâtreté, de l’obstination pour réussir, se surpasser ?

Bientôt les trois figures féminines vont se superposer,une vraie osmose, au point de les confondre comme la narratrice elle-même : « Je suis l’Auteur, je suis Elisabeth, je suis Lee, qui suis-je ? ». Force est de constater qu’ « un artiste se fait dévorer par sa création, son sujet ! Pour créer il faut se confondre ». Écrire emprunte à l’amour ce qu’il a de plus intense. Écrire, c’est faire acte de chair. On songe à Camille Claudel, même énergie créative, même fougue, même furie destructrice glissant vers la folie.

Jessica L.Nelson s’interroge sur le génie et la pérennité de l’artiste. Ne faut-il pas créer à tout prix, laisser des traces ? Ne serait-ce que pour entrer dans le who’s who ?

L’épilogue, qui a pour cadre la Closerie des Lilas, est une pirouette déstabilisante, car deux victimes devisent. Elisabeth, l’héroïne, qui s’estime trahie, exige des démentis auprès de l’éditrice.Celle-ci concède ne pas avoir été assez vigilante, mais son écrivaine revendique sa liberté de choisir le destin de ses protagonistes et rappelle que « les auteurs sont des vampires qui aspirent l’intimité de ceux qui les entourent » et courent « après l’amour du public ». Des mystères s’expliquent.

Insolite cette présence du chat noir « et un peu blanc » ! Finies les interrogations sur « les deux touffes de poil qui avaient viré au blanc » ! Ce n’était pas le stress, ni un virus qui avait « grisaillé » le pelage de son « fidèle compagnon » et confident.

Jessica L Nelson signe un roman, hypnotique,complexe, dense, troublant, dans lequel elle décortique l’emprise progressive, de plus en plus dévorante de Lee sur l’héroïne et sur la narratrice. Une obsession insidieuse, telle une « maîtresse possessive ».

Quand il quitte ce trio féminin, le lecteur est subjugué, sous le charme !


NB : Que Cocteau soit omniprésent dans ce roman est nullement étonnant, puisque Jessica L Nelson, cofondatrice des éditions des Saints Pères, a publié Le mystère de Jean l’oiseleur.

©Nadine Doyen

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