Geneviève ELVERUM – Maman Sauvage – L’oie de Cravan (Montréal) – déc. 2015)

Chronique de Marc Wetzel

mamansauvage
     Geneviève ELVERUM – Maman Sauvage – L’oie de Cravan (Montréal) – déc. 2015)


La biographie est simple, et terrifiante : une jeune (née en 1981) Québecoise multiplement douée (illustratrice, musicienne, poète), mal grandie (un père « abstrait », une mère… concrétissime – comme le raconte si franchement sa B.D. « Susceptible »), part vivre avec son homme (le musicien Phil Elverum) sur la côte Nord-Ouest des États-Unis (dans un endroit si isolé, confie-t-elle, que seule une famille sans enfants peut s’offrir la lubie d’y vivre), y tombe enceinte, s’amuse de promener son ventre dans ce désert d’eau et de silence, accouche (le 19 janvier – « dernier jour possible pour une Capricorne » – 2015) d’une petite Agathe, se sait quatre mois plus tard atteinte d’un inopérable cancer du pancréas, et meurt le 9 juillet 2016, à 35 ans.

Son mari poste le 10 un mot de deuil où il la décrit, dans ses derniers jours, « le corps mettant son veto à toutes ses espérances », les poumons noyés, et disparaissant dans ses propres yeux (il écrit exactement, si je traduis bien : « se soustrayant à tous regards en s’éclipsant dans le sien »).

Le mince recueil « Maman Sauvage » publié fin 2015 par les Canadiens de l’Oie de Cravan, est la chronique enjouée, libre, drôlatique, d’une grossesse encore ordinaire, comme d’une vie qui ardemment creuse un puits qu’elle devine à sec. En page 71 et dernière de ce recueil, une photo d’elle (vive brunette, fine, déjà trop impatiente pour rêver) et de son bébé (serein et doux) dans un neutre cabinet médical, en face d’un poème « Tout » –  la montre comblée et perplexe.

Et en effet tout ici ravit l’âme et arrache le cœur.

Par la sobre authenticité :

« J’avoue, en parcourant
les rues mouillées ce soir :
je crains la tragédie.

Québecoise assez grande
vivant aux États-Unis
transporte cargo précieux
a peur des voitures et des fusillades
cherche l’aisselle de son homme
pour se réfugier » (p. 35)

Par la prophétique précision :

« J’ai le pied droit enflé
le pied gauche aussi
mais le droit est plus gros.

Le docteur m’a dit
de ne pas m’en faire
que c’est sans doute dû
à la position du bébé.

J’ai l’air d’un dessin animé
avec mon pied montgolfière.

L’acuponctrice s’en est occupée,
quelque chose de liquide
en est sorti. »   (p. 52)

Par la souveraine honnêteté :

« J’aimerais travailler encore un peu
mais j’ai la peau tout étirée
et j’ai (toujours) mal aux côtes.

Penchée sur ma table
je suis un peu découragée
il y a le poêle
l’homme
et le lit.

Le nid.

Une date dans l’infini
pour laquelle il faut être prête » (p. 33-4)

Par l’ingénu sang-froid :

« Je me pense plus ourse
que le reste des ours.
Pour trouver la paix
je dors »  (p. 10)

Par la baroque gratitude :

« Tous les animaux du monde
sont mes amis.

En tant qu’ex-végétarienne
je tiens à remercier
du fond du cœur
le hamburger
le souvlaki à l’agneau
les tacos aux crevettes
le poulet au beurre
et la soupe au saumon.

J’ai eu besoin ces derniers mois
de protéines et de sang.
Je ne vous oublierai jamais
promis »   (p. 31)

Par le fraternel confinement :

« Mon silence
ma façon de rester
chez moi
et de foutre la paix
à tout le monde
sont fatigants.

Ma paix
les fatigue »  (p. 12)

Par une sorte de furieuse indulgence, et d’incollable compassion :

« Votre chien
s’est fait frapper
par une voiture
ce matin.

Personne n’était surpris.
C’était un chien débile
qui a frôlé la mort plusieurs fois
en courant après
des chats
des écureuils
des lièvres
et en attaquant
des chiens
beaucoup plus gros que lui.

Après trois jours
passés à pleurer
la mort du chien
nous a tous coupé
le sifflet.

Je ne sais pas quoi dire.
Je voudrais vous donner
mes condoléances les plus sincères
mais je suis encore secouée
par les attaques
de l’autre soir.

C’était un chien débile.
Vos attaques étaient débiles.
Mais je suis triste pour vous
quand même »  (p. 17-8)

Par un quant-à-soi revenu de tout :

« Mon aura doit être brune
les gens doivent la sentir de loin (…)

Il dit que je suis née sous un nuage de caca.
J’ai pensé m’en être débarrassée (du nuage)
en mai quand les nouvelles étaient bonnes. (…)

Quand ça frappe trop dur,
il faut me décoller
comme de la gomme noircie
sur le trottoir »   (p. 20-1)

Par une amère ferveur :

« C’était Noël
et on l’a à peine remarqué.
Il faisait chaud, il pleuvait.
J’ai pris une marche dans la forêt
pas trop loin
parce que j’ai constamment
envie de pisser.

C’était un petit peu déprimant
mais aussi facile à faire.
J’aurais voulu de la neige
un air de féerie
mais à la place
on a eu la réalité :

Un bébé qui s’en vient
dans un monde où les gens
se parlent et s’écoutent mal
et où il fait
de plus en plus chaud »  (p. 50)

Par l’administratif humour, enfin, à l’Accueil de la Maternité :

«La veille du grand jour
(ce qu’on croyait être le grand jour)
la mère et la doula sont allées à l’hôpital
à pied
à six heures et demie du matin.

Les deux ricanaient
dans le noir, comme des bandits,
contournant l’hôpital
excitées à l’idée de cette naissance
programmée
la mère déjà plus légère.

Le père les a rejointes à la réception
avec la valise, les sacs, les collations.
La mère a tendu sa carte-santé
elle a signé son nom.

Un bébé
s’il vous plaît »  (p. 62)

On conçoit mal plus déchirante trajectoire, mais au moins ici le destin, comme admirablement annoté, aura mérité d’être sa propre porte.

On peut voir sur Internet les images et dessins de Geneviève Gosselin-Castrée (qui signe ici Elverum), pressés et malicieux (l’élégante couverture du recueil est signée d’elle).

On peut aussi y entendre la chanteuse (par exemple dans une arrière-librairie japonaise), et ses compositions : quelque part entre le Velvet, Janis et Tim Buckley, aussi simultanément légère et grinçante que serait la voix d’un œuf, psalmodiant une sorte d’inquisitrice résurrection, comme quelqu’un dont la constante fébrilité saurait simplement qu’il n’existe pas de siège pour la liberté, (et le regard ailleurs, qu’il n’y a pas de miroir pour la conscience ; et l’aérienne réflexivité, qu’il n’y a pas de chair pour la raison !).

Geneviève ne se formalisait jamais que bien d’autres aient pu, comme elle le note magnifiquement (p. 36), telle ou telle « semaine, la choisir comme problème ». S’étonnerait-elle donc, notre pétulante et rude poète, (confidente terrassée de ce qui seul importe, et en ce moment même espiègle aède du Purgatoire) de devenir solution ?

©Marc Wetzel

Publicités