Jacques GUIGOU – Sur la page de gauche – Éditions de L’impliqué (2016)

Chronique de Marc Wetzel

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Jacques Guigou

Jacques GUIGOU – Sur la page de gauche – Éditions de L’impliqué (2016)


« Plus que le son strident de la sirène de la mairie avertissant d’un risque de bombardement de Vauvert par l’aviation britannique, c’est le séjour immobile et prolongé sous l’escalier de la maison Trabuc qui augmentait sa peur » (p. 172)

« Par la porte entr’ouverte du salon où a été installé le lit de malade de sa grand-mère Marthe, il aperçoit sa mère passer à la flamme d’un coton alcoolisé des ventouses en verre et les poser sur le dos de l’alitée dont la peau est soulevée par chacun des verres » (p. 140)

« Le corps à demi penché dans le vide, il aimait se laisser glisser du grand escalier de la maison Trabuc. Ce matin-là, déséquilibré par la courbe, il tomba la tête la première sur le carrelage. Lorsqu’il émergea du coma, son père, assis sur les marches de la terrasse, le tenait dans ses bras. Les lamentations de sa mère le firent tressaillir » (p. 8)

« Saumon, tel est le totem qu’ont prévu de lui attribuer les chefs des Éclaireurs unionistes. Opposant de l’intérieur au scoutisme et pressentant l’imminence de la cérémonie, il se rend introuvable » (p. 31)

« Il rédige une dissertation de philosophie. Son père entre dans sa chambre – fait rare – et lui demande si, après son baccalauréat, il envisage d’entreprendre des études de théologie. Sa réponse est immédiate : non » (p. 73)

« Une fois installé au bureau de l’estrade, prêt à donner son cours, il repoussait parfois le premier mot d’une à deux minutes et prononçait alors sur un ton psalmodique : « Ça suit son cours, ça suit son cours » (p. 65)

***

Jacques Guigou (né en 1941, ex-universitaire gardois et sociologue critique), c’est un poète : on sait qu’il sait ; mais, comme c’est un poète, il ne sait pas ce qu’il sait.

Je vois en lui, dans ce merveilleux recueil rassemblant des centaines de fragments de vie, trois vraies originalités au moins.

* D’abord, il est rare comme un intellectuel intelligent, je veux dire un intellectuel que ça n’empêche pas d’être intelligent.

Être intellectuel, c’est produire des idées (ou en tout cas les reproduire) ; être intelligent, ce n’est pas nécessairement produire du réel (on peut être intelligent et contemplatif ; on peut être subtil et patient).

Non, être intelligent, c’est savoir qu’on est produit par le réel. D’où les nombreux accidents, surtout au départ, dans l’enfance, quand de toute façon le réel nous produit plus vite qu’on ne peut le produire en retour, et plus secrètement qu’on ne pourrait le surveiller.

Et des accidents d’enfance, Jacques Guigou en a eu à foison, et s’en est comme structuré. Des rampes d’escalier qui tournent plus vite que celui qui les chevauche, et c’est le coma. Une intense piqûre de vive qui montre que, certes, le jeu est une pêche, mais que la pêche n’est pas un jeu. Des échardes de bambou se fichant dans les narines. Des fléchettes prenant pour cibles ses paupières. Un épanchement de synovie refaisant de chaque agenouillement un chemin de croix. Mais même plus grand, les aléas sont au rendez-vous : un accident de bagnole en tentant de débusquer le repaire héraultais du mathématicien Grothendieck … mais il réagit bien, il apprend vite : quand on lui jette un œuf, il cesse de s’habiller en blanc. C’est ça, être intelligent : on voit bien que c’est le réel qui est à la manœuvre, mais on repère son volant. On n’aime pas la force, mais on s’en instruit ; on n’aime pas la virtuosité, mais on en profite pour l’admirer ; on n’est pas masochiste, mais on profite de souffrir en apprenant à même la douleur ; on brûle ses échecs, mais, tant qu’à faire, on s’éclaire avec.

Savoir que le réel nous produit, c’est savoir aussi que la nature se produit ; avant la technique humaine, et sa gestion rationnelle, il a bien fallu que la nature se débrouille toute seule pour surgir et durer. Et voir que la nature se produit, c’est saisir qu’elle n’a que la nécessité et le hasard pour se faire ; parce qu’elle a usage du hasard pour se produire, la nature est par principe imprévisible, puisqu’elle se renouvelle avec les seuls moyens du bord, qui eux-mêmes interfèrent et errent ; Être intelligent, c’est savoir que la nouveauté n’est pas comme pour nous une question de mode, de prestige, de look, mais, pour elle, de vie ou de mort. S’adapter à l’imprévisible, voilà le premier versant de l’intelligence. Le second, c’est saisir que la nature doit se produire elle-même pour exister, et donc doit aller chercher en elle-même (car la Providence n’existe plus, et l’homme pas encore), dans ses entrailles, ses arcanes, sa propre universalité intime, de quoi, à chaque moment, à chaque ère, se dépêtrer d’elle-même et se soutirer une suite. C’est ça qui lui donne sa complexité de principe, car il faut qu’elle ait tout (et même le Tout) en magasin, dans ses réserves. Si elle n’accède pas à son infinie arrière-boutique, c’est fini, la chaîne d’auto-production de la Nature s’arrête ; le second versant de l’intelligence est là : savoir que la nature est complexe, et c’est donc s’adapter à la complexité en tentant de la ramener non à du simple (la nature simplifie ses voies, mais suite à des procédures extraordinairement élaborées !) , mais à du tout aussi compliqué, mais déjà su, un peu jadis fréquenté, à de la complexité déjà prise sur le fait.

Jacques Guigou est donc un homme qui sait que le réel le produit et la nature se produit ; ça n’a l’air de rien, mais chez les intellos, c’est rare. C’est prendre comme chefs de cabine, respectivement Spinoza et Empédocle. Ça tangue formidablement, mais au moins, c’est le Devenir réel qui nous porte !

* La deuxième originalité, sentie, de Jacques Guigou, c’est que habituellement, dans la méthodologie des sciences (Dilthey), on distingue la nature (matérielle, déterminée, inerte) qui est à expliquer (par causalité régulière, par déterminisme) et le monde de l’homme (de la société, du langage, de l’histoire etc.) qui est à comprendre (parce qu’il y a des intentions et des jugements, c’est à dire de libres représentations de la situation, à la base de son activité, et qu’on ne peut pas saisir ce que fait un homme si on ne prend pas en compte ce dont il se saisit en lui-même (idées, valeurs, buts …) pour avancer, bref, si on ne s’efforce pas d’aller voir dans son esprit comment se place ce qui se passe, donc si on ne tente pas de comprendre). Eh bien, cette respectable vulgate : on explique la nature, mais on comprend l’homme – Jacques Guigou la renverse, et pas par fantaisie ni provocation, mais par exigence et vocation. Car il est à la fois un professionnel des sciences humaines et un poète.

Donc d’un côté, il explique franchement l’homme (en n’hésitant pas à dire que les sciences humaines, justement, sont des sciences, et qu’il y a donc des lois de fonctionnement de l’humain) – parce que l’homme est moins libre qu’il ne le croit, et que même la série des figures disponibles de sa liberté est déterminée ; de l’autre côté, il pense (c’est à dire il éprouve) qu’il faut comprendre la nature, justement parce que, on l’a dit, elle se produit elle-même, elle ne peut compter que sur ses propres forces et ressources, elle puise dans son quant-à-soi avéré et robuste, et saisir ça, c’est la comprendre, c’est la prendre depuis elle, depuis son réservoir et ses ressorts. Et c’est un poète qui n’hésite donc pas à dire que les sciences naturelles sont … naturelles !

Et puis c’est dire que l’homme, au fond, n’est pas du tout inexplicable, au contraire. On voit sa vulgarité, sa perversité, sa vanité, bref, la rouille et la lèpre de sa machinerie intime, on les voit comme le nez au milieu de la figure … Ce qu’on dit des Français (à savoir qu’ils se distinguent tous par ce qu’ils montrent, et se ressemblent tous par ce qu’ils cachent – même si les Allemands se rassurent un peu vite en disant que pour eux, c’est l’inverse ! …), on peut le dire, pense Jacques, de tous les hommes, en tout cas de tous ceux qui laissent aller leur humanité au lieu de la faire advenir.

Les ressorts intérieurs de l’homme sont en effet peu mystérieux : l’homme se préfère à son voisin, il a plus facilement peur de sa mort qu’il n’a honte de sa vie, il laisse volontiers ses voisins s’exploiter les uns les autres pourvu que la rente lui en revienne etc. Mais, pour relier les deux aspects, on peut dire que l’homme est facile à expliquer, mais que sa nature, justement, comme toute nature, est difficile à comprendre, et en particulier sa puissance même d’explication, le surgissement en lui d’un pouvoir explicatif, d’un pouvoir d’éclairement critique, bref, l’existence en lui d’un désir d’expliquer et de s’expliquer est incompréhensible.

Ce qui est à comprendre, donc, c’est comment un être dispose de lui-même. Pour la nature, on voit très bien comment ses causes disposent de ses effets, comment ça marche, mais beaucoup moins ou pas du tout, comment elle dispose de ses causes mêmes, de ses propres facultés de produire ce qu’elle est, comment elle s’est mise en état de marche ! La nature se produit par la guerre qu’elle se mène, et par les vaincus (et à la fin, tout le monde est vaincu) qu’elle recycle, mais d’où lui vient ce savoir stratégique, cette aptitude à faire vivre son usage même de la mort, c’est mystérieux. Il suffit d’un savant pour voir comment les moteurs de la nature (ou de la société) fonctionnent, mais il faut un poète pour deviner dans quel atelier intérieur à elle elle a bien pu les mettre au point. Voilà le programme de vie de Jacques Guigou : hanter utilement les ateliers de formation de la Nature comme de l’Histoire !

* La troisième surprise, c’est le lieu de fréquentation quasi-exclusif de ce poète : le littoral. Pour lui, l’endroit le plus significatif, le plus prégnant, le plus représentatif de la Planète, c’est le littoral, c’est le mouvant arrangement frontalier entre terre et mer. C’est là que le sublime se passe.

Pour lui, les deux éléments restent distincts : la pêche sous-marine n’est pas son truc ; la pêche de surface, sur barque ou chalutier, oui. L’homme y transporte son travail de terrien à la surface de l’eau, il flotte et fait ce qu’il peut, sur ce sol fluctuant pour remonter des thons rouges de cette obscure masse en apesanteur. Mais dans le strict respect de la logique propre de chaque élément :

La mer ne travaille pas. Elle fait plein de choses, mais elle n’a pas recours au travail (à l’organisation de la progression du monde par gestes discontinus) pour subsister, se réguler, alors que la terre, si. C’est clair : les poissons (et généralement les animaux de mer) ne se servent pas, au contraire des terrestres et de nous, de leur propre corps comme d’un instrument de travail. C’est que la mer, dit le poète, ce n’est pas une terre liquide ; non, c’est autre chose.

C’est un milieu profond, je veux dire, au contraire de la terre et de son grand air, de ses étagements bien découpés dans le vide, la profondeur de la mer est immanente et continue (comme les plongeurs sous-marins obligés, eux, à des sas de décompression, le savent bien par contraste), – s’il y avait par impossible des immeubles sous-marins, ils seraient sans étages ni escaliers, et c’est pourquoi ils sont impossibles ! ! – alors que la profondeur sur terre, même si elle peut être parfois plus intéressante, est toujours, elle, discontinue et vertigineuse, et déclic de transcendances plus ou moins factices et complaisantes. La mer, non ; elle est profonde pour elle-même, et non pour l’idée qu’on se fait d’elle, comme pour nos ravins, gratte-ciels et avens, non, elle est prise, elle, dans sa propre profondeur.

Jacques Guigou assiste au mystère immanent de la mer depuis le littoral. Il l’arpente infatigablement, et, comme un renard qu’il est s’adressant au corbeau qu’il est aussi, il se tient à peu près, je crois, ce langage :

Sur mer, à bord d’un vaisseau, la vie est autre. L’obéissance et la mutinerie vont l’une et l’autre de soi. Il faut obéir sans réserves au pilote, parce qu’il sait mieux que nous ce qu’il fait, et que, comme nous sommes « embarqués », nous ne ferons quoi que ce soit que s’il le fait. Si on plaisante, si on délire, aux fers ! Mais, en même temps, dès que le capitaine cesse de savoir ce qu’il fait, à l’instant même où il cesse de savoir mieux que nous ce qu’il faut faire de nous tous, alors il devient vital de le jeter, lui, à fond de cale, ou par-dessus bord. Eh bien, notre homme du littoral est comme un Janus des vents de terre et de mer.

Quand il se retourne vers la terre, il y comprend l’ordre des travaux croisés, l’exploitation dépassable, facultative, de l’homme par l’homme. Quand il tourne le dos à la mer, Jacques Guigou est logiquement marxiste, car sur la Terre entendue comme usine socio-historique, il faut l’être ; il faut veiller à ce que le moteur de l’Histoire ne saute pas à la gueule de ses wagons et usagers, et veiller aussi à ce que la Lutte des classes se termine si possible mieux que les Évangiles.

Mais quand le poète Jacques Guigou se retourne vers la mer, il comprend la terre, je veux dire, la planète Terre, non comme atelier économique et laboratoire social,

mais comme vaisseau spatial, qui vogue, souverainement, sur une mer de vide. Et là, tout aussi logiquement, il n’est plus du tout marxiste, il devient une sorte d’anarchiste cosmique, à la fois totalement loyal à la Capitainerie multi-séculaire de la Nature et totalement rebelle à sa sourde et muette nullité.

Tel apparaît notre drôle de savant intimiste et notre drôle de poète pragmatique. Il écrit autrement sur les pages gauche et droite, voilà tout. Il veut ici expliquer à quoi joue la liberté, et là il veut comprendre à quoi se joue la nécessité.

Quand par exemple le cercueil de sa mère se bloque dans le virage de l’étage, il pardonne au réel, sachant bien qu’un escalier n’est pas d’abord fait pour les morts. Et nous, nous lui pardonnons son insolente intelligence, son goût vachard des bons mots, l’impitoyable acuité de ses relances, et même les orgueilleuses remontrances de son rire. Car il désire la vérité, et il aime désirer : voilà deux qualités rarissimes.

Et quand si souvent il nous cloue le bec, au moins il ne se prend pas pour le silence. Ce qu’il égratigne et ponce, c’est notre rouille, c’est pour nous laisser nous repeindre.

« Ferme la porte – demande mon père à ma mère -Un courant d’air est plus mortel qu’un coup de revolver, car lui, il ne vous rate jamais » (p. 111)

Héréditairement, donc, il aime moins la réplique qui tue que celle qui ressuscite.

©Marc Wetzel

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