Jupe et pantalon, Julie Moulin ; Alma éditions (298 pages ; 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Jupe et pantalon, Julie Moulin ; Alma éditions (298 pages ; 18€)


Si Amélie Nothomb est connue pour les prénoms tarabiscotés de ses personnages, l’originalité de Julie Moulin réside dans l’attribution de prénoms aux parties de son corps. C’est donc avec les jumelles Marguerite et Mirabelle que débute le roman.

Originalité double car Marguerite nous relate sa venue au monde, une naissance traumatisante, on le devine, pour les parents. Sans être « un atterrissage brutal » comme chez Amélie Nothomb. Julie Moulin nous offre un dialogue savoureux entre jambes et bras, prêts à s’associer, à tenter l’impossible,vu leur retard à marcher .

On imagine la frustration de ces jambes, inutiles, car le bébé rampe, « lustre les sols », joue le « rôle de serpillière ». Comment va se passer la 1ère séance de stabilisation ? Suspense. Rendez-vous donné au parc (à barreaux) d’A. Mais que s’est-il passé pour que le parc soit au rebut dans un placard ? Un fiasco ! A. tangue.

Toute la première partie,le corps avachi d’A semble être une marionnette téléguidée par Camille, « le cerveau », qui donne ses ordres à Boris et Brice « les bras », Babette, « les fesses ». A trois ans, Camille a apprivoisé un « Ensemble solidaire ».

Quand on est bien portant, on oublie ce qu’est le handicap.

Mais le douloureux accident de Marguerite prive sa soeur jumelle de mouvement. Avoir été hospitalisées, condamnées à souffrir explique qu’elles prennent leur revanche, cavalent, skient, nagent, courent, pédalent et poussent « leur corps à outrance ».

Si Marguerite « se poile » au salon de beauté, elle nous divertit aussi lors de cette séance d’épilation. A. affiche ses choix : « Je porte la barbe, moi ! Je suis un sexe moderne », sur un ton quelque peu provocateur.

Mais pour qui « trottinent » – elles ? Elles portent A., business woman hyperactive, qui rappelle tout à fait Aurore, l’héroïne de Serge Joncour dans Repose-toi sur moi.

Elle aussi mariée à un homme qui ne semble pas partager les tâches et lui laisse le fardeau des enfants. Toutes les deux sont proches du burn-out. Leur couple

ne peut qu’accuser le coup à force de faire passer leur carrière avant la vie privée.

Mais quand le boss vous met la pression, confisque tout votre temps, pour Agathe, cela se traduit par des chutes, évanouissement, et le Big Bang, l’implosion.

Ses jambes ne réagissent plus. Tout le corps en surchauffe se rebelle, alerte sur l’épuisement de « son propriétaire ».

Dans la seconde partie, Agathe réagit, entend le message envoyé par son corps.

Mais sur qui peut-elle compter ? Fabien, l’inconnu providentiel de l’aéroport ? Claire, l’amie et collègue ? Sa mère pour la soulager des enfants, qui très vite lui manquent ? Agathe jongle avec les mensonges. Comment va-t-elle pouvoir se relever ? Reconquérir son mari ? A moins qu’elle cherche à renouer avec Fabien, son flirt de jeunesse ? A l’instar du héros de Serge Joncour, Fabien a deviné Agathe, compris qu’elle devait s’aérer l’esprit. Stupéfiante sa métamorphose après cette soirée à l’Opéra Garnier : « Agathe irradie. Elle évolue en apesanteur ». En transe, tout son corps vibre devant la grâce, la souplesse des deux danseurs. Magnifique tableau sur scène et au plafond : Agathe en extase.

L’auteure met en parallèle la vie de deux femmes. Claire, célibataire,sans enfants, valse avec ses amants de passage, mais connaît la solitude en soirée.

Agathe, mère, épouse, business woman, dévorée par son travail et cette vie trépidante, « speed ». Réussir en entreprise doit être notre moteur, croit-on.

Qui envier ? Qui est la plus heureuse ? Comment concilier tous les rôles sans sacrifier mari, enfants et sa liberté ? Sont évoquées les questions de la maternité, des enfants, de l’allaitement. Julie Moulin s’interroge sur la place de la femme dans le couple, au travail. Comment être épanouie, trouver l’équilibre entre travail, missions à l’étranger et famille , rester désirable? Comment ne pas se faire « bouffer » ?

Les héros de Repose-toi sur moi » de Serge Joncour en ont fait les frais : « Le business, c’est soit tu bouffes les autres, soit tu te fais bouffer ».

L’auteur nous immerge dans l’univers implacable des « open spaces », « prison insidieuse », « à la promiscuité intolérable » où le stress gagne le personnel.

Julie Moulin dépeint avec réalisme ce Paris vorace qui absorbe Agathe, « la bouche de métro qui engloutit, broie ». Comme Ludovic dans Repose-toi sur moi

de Serge Joncour, Agathe, qui suffoque dans cette foule hostile,cette « agitation délétère », arpente les rues de Paris. On se croirait dans le Paris de Modiano.

En fin de roman, la canne, indispensable à Agathe, impose sa cadence saccadée.

Agathe découvre les bienfaits de la marche, en silence (« colmater les plaies ») décuplés lorsqu’elle est effectuée en communion avec la nature. La marche décante, purifie permet de s’extraire du tumulte urbain, de s’approprier les paysages, de « goûter à l’espace ». Le corps se réaccorde à l’esprit et au monde. Moments salvateurs qu’elle partage avec Claire et d’autres jusqu’à ce que leurs routes les éloignent.

La fin de leur amitié hors du commun, si précieuse surprend.

Autre source d’évasion et sas de décompression : la lecture, « plaisir jouissif » pour Agathe qui aiguise notre curiosité à retrouver avec avidité ce roman de Mikhaïl Boulgakov ! Une vie démultipliée. Parenthèse poétique quand elle traverse le parc Monceau que « le brouillard couvre d’une écharpe de mousseline blanche ».

Pourquoi ce titre Jupe et pantalon ? On y entend la voix d’une militante féministe, disciple de George Sand. Julie Moulin revendique son statut de femme, « les femmes étant des hommes comme les autres » et dénonce le sexisme. Elle s’insurge contre les clichés séculaires de la femme aux fourneaux, confinée à la vie domestique, reléguée au second plan dans l’espace public, les sociétés modernes.

Si Julie Moulin confie avoir eu besoin de quitter le « franglais » lié au monde de la finance, consciente de ses ravages, elle en a distillé quelques miettes dans ce roman ou expressions. Judicieux, ce jeu de mots « I am pulling your leg » de Mirabelle !

En mettant en scène une héroïne qui vit avec ce traumatisme de la brûlure et de cette greffe, l’auteur montre les dégâts collatéraux indélébiles causés par cet accident.

Elle aborde la question du handicap et de la résilience. L’auteure, elle-même, n’a-t-elle pas eu à subir un coup dur de la vie ? D’où ce pacte et cette conversation avec ses jambes. A chacun de ménager sa monture, d’être attentif, vigilant à ses signaux.

Le corps, comme le rappelle Isabelle Kauffmann dans Les corps fragiles, « n’est

pas un havre de paix mais un monde frémissant en perpétuel remaniement ». « La vie est un cercle » conclut Agathe, au crépuscule de sa vie, atteinte par la déliquescence de son corps (« Mirabelle est prostrée », Boris et Brice « ont la peau fripée »), la voici « traitée comme un enfant ». Et de s’interroger sur le devenir de son âme que la poésie, la musique ont ravie, élevée. Que reste-t-il d’une vie ?

Le ton léger, nourri d’autodérision cède la place au grave.

À noter la présence d’une table des matières grandement appréciable.

Julie Moulin signe un premier roman pétri d’humour, dynamique, kinésique, ce qui est paradoxal vu les périodes d’immobilité forcée et le destin tragique de Marguerite.

Ainsi elle entraîne le lecteur dans un tourbillon endiablé, véloce à en perdre haleine, mais pas de crainte, lui ne chute pas, et reste arrimé au roman. A lire en marchant !

Ou avec, en fond sonore, une musique de Tchaikvoski, une barcarolle.

© Nadine Doyen
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