Barnabé LAYE – Fragments d’errances – ACORIA Editions 2015 –

Chronique de Michel Bénard 

 

Barnabé LAYEFragments d’errances –  ACORIA Editions 2015  – 

21 ½ x 13 ½ – 74 pages.  Préface de Giovanni Merloni. Illustrations photographiques Laetitia Laleye & Colette Senghor.   


 

Afin de m’imprégner comme il se doit de cet ouvrage sensible à la vie globale, je me suis assis seul sous l’arbre à palabres, je me suis rapproché de la mer et de la terre africaine, pour mieux écouter la musique des rêves, et la parole du poète Barnabé Laye. Belle voix africaine.

Ce nouveau recueil « Fragments d’errances » se révèle encore être une pièce d’anthologie, d’ailleurs son préfacier le poète et peintre Giovanni Merloni le confirme : « Barnabé Laye est un poète, un grand poète, mais il  est aussi un écrivain, un grand écrivain. »

Oui, notre ami le poète Barnabé Laye vient de poser son sablier sur la table et regarde s’écouler irrémédiablement les poussières du temps.

Il défie l’épreuve du miroir, mythe ancien, souvenez-vous Narcisse, lié à l’interrogation, à l’éternité, à la remise en question de nos vanités aveugles. Il lance un défi provocateur à l’œuvre incontournable du temps.

Regarder le miroir en face c’est s’affronter à la vie, ne pas lui céder une once de terrain, ne pas sombrer dans l’imposture, ni l’illusion et saisir à bras le corps la réalité, oui :

 

« Un jour il faudra briser la glace. »

 

Il y a toujours ce miracle d’aube, du jour nouveau où la beauté vibre sous la profusion de lumière. Nous l’appellerons l’espérance !

Barnabé Laye souligne avec subtilité l’inconstance de l’homme à la fois ange à ses heures, mais le plus souvent démon, toujours insatisfait, qui lorsqu’il possède un peu de bronze désire déjà ardemment détenir l’or.

Mais ce dernier sait aussi s’illusionner, car il lui suffira parfois d’un simple coin de ciel bleu pour croire au miracle !

Le poète sait qu’il faut nous méfier des fausses paroles, des verbiages hypocrites, des mensonges masqués par les dogmatiques, politiques, moralistes, religieuses, les écrits apocryphes dont même les animaux se détournent.

 

« Il faut oublier dans les décombres

Les prophètes des brûlantes Géhennes

Les prophètes des harems aux quarante vierges

 

Voici venir

Les mots pour incendier les mensonges.

 

Les éléphants s’en vont jouer à la marelle. »

 

Notons cependant que la nature dit vrai, lorsqu’il pleut des soleils, que le désert devient vert et que le ciel s’imprime de bleu.

Le poète ici prend conscience de la valeur du temps et de sa fuite effrénée. Le compte à rebours nous marque implacablement de son sceau.

Nous avançons pareils à des aveugles sur nos « Fragments d’errances » et fragiles espérances.

 

« Gravées sur la peau du temps nos lignes de vie nos errances

Et l’obscur destin qui nous pousse en avant. »

Comme des moines Chartreux ou bouddhistes, il nous faudrait pouvoir entrer en prière, nous fondre dans les lumières mystiques du matin et nous préserver derrière nos rêves.

Le poète qu’incarne Barnabé Laye parle au vent, aux arbres et aux oiseaux, un peu comme Saint François d’Assise, Khalil Gibran ou Rabindranath Tagore,  il se fait détenteur et porteur de mémoire.

Nous surprenons aussi notre ami à jongler avec les couleurs de la vie jouisseuse. Pareils à Rabelais ou Epicure, il a le sens de saveurs fragiles, délicates et volatiles de la vie qu’il met en bouche comme un vin rare, précieux, capiteux, il en savoure les arômes, les finesses, les subtilités de terroirs. Un vieil armagnac et un bon havane peuvent être en certains moments privilégiés les bienvenus, ils sont bien là aussi de merveilleux fragments d’extases.

Et si la poésie était, comme le disait le regretté peintre-philosophe Ladislas Kijno : «…/… savoir encore s’étonner à partir de rien, le grand étendard des signes, une possibilité de ralentir le temps. » Et si la poésie était : « …/… savoir ramasser les feuilles mortes des galaxies perdues, une caresse métaphysique. Si la poésie c’était sortir du désespoir pour nous conduire vers l’Amour ? Si la poésie était l’antidote des catastrophes ? »     

Barnabé Laye se fait peintre d’images sensibles et révélatrices qu’il colore souvent en choisissant chaque mot sur sa large palette en y mêlant ses nuances.

Tendresse, intimes senteurs d’amour, il écrit à fleur de peau sur l’épaule de la bien aimée. Délicatesse émouvante de la métaphore.

 

« Le voyage jusqu’au bout de ton corps

Jusqu’au bout de ton cœur

Jusqu’au bout de nos envols. »

 

Nous quitterons momentanément les chemins de la versification pour ceux de la prose narrative, mais la voix de la poésie est toujours au rendez-vous, éclatante comme :

 

« …/…les roses de sable nées de l’étreinte du sel et du sable dans le ventre chaud de la terre. »

 

Il nous arrive de croiser  quelques textes poétiques quelque peu anecdotiques, comme par exemple celui de Dédé l’indétrônable pilier de bar et ses acolytes, une façon de détourner le drame d’un terne quotidien et de jouer de la dérision.

Ici et là nous rencontrons quelques aventures imprévues, les rencontres furtives du hasard dans le métro avec une jolie inconnue qui disparaît à l’angle d’un couloir. Mais le hasard existe-t-il vraiment ?

Thème récurrent chez Barnabé Laye il y a toujours un retour au jardin de l’enfance, au rêve de sable humide, de grands soleils flamboyants et de paquebots en partance pour des îles inconnues. Tout n’est que gestes simples et naturels, paroles réconfortantes, souffle sur les braises pour raviver la flamme.

Nous sommes les jouets de la temporalité, tout est éphémère, provisoire, la camarde est déjà là avec sa faux en filigrane dans un lointain encore indéfini. La parade est de résolument lui tourner le dos pour retourner vers la lumière et la poésie de la vie si énigmatique.

En admettant que la poésie soit l’arbre de vie ! ?

Vite il faut aller planter un arbre sur le placenta et la délivrance du dernier né de la tribu  et attendre patiemment l’heure de l’éclosion du premier bourgeon.

Barnabé Laye place dans le silence des mots le droit de croire au bonheur des aubes nouvelles, ces mots qui font tomber les masques et teignent de bleu l’horizon et pour qui :

 

«  Seul le bonheur est vrai

Tout le reste est palabre. »

 

Il arrive aux plus vaillants missionnaires humanistes au terme d’un combat pour l’équité, la sagesse, la paix, l’abolition de l’ignorance, la tolérance, d’être saisi de lassitude, avec un peu ce sentiment de se battre contre des moulins, alors les larmes deviennent :

 

« …/… paysages bleus des poèmes

Des silences cachés aux creux des mains enlacées

Filles des extases soudaines et des émerveillements. »  

 

Alors il ne reste plus qu’à reprendre courage, à ne surtout pas marcher à contre sens et selon la devise du grand poète et homme de lettres franco- libanais Salah Stétié : «  Passons outre ! »

Du miroir au masque il n’y a qu’un pas pour aller vers les étoiles qui retombent en poussière apaisante.

 

« Afin que brille au petit matin le soleil de tous les possibles. »

© Michel Bénard 

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