Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel (188 pages 16,90€)

Chronique de Nadine Doyen

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Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel (188 pages 16,90€)


Amélie Nothomb réitère avec les contes de Perrault, et après Barbe bleue, choisit de nouveau un titre éponyme. On le sait, l’auteure accouche d’un roman chaque année, cette fois ce sont ses figures féminines qui donnent vie. Naître peut s’avérer « un atterrissage brutal ».

Nous voilà propulsés dans la vie de deux couples, tout jeunes parents, pas encore aguerris aux besoins des bébés. On connaît l’art d’Amélie Nothomb pour le choix des noms : Dédodat, « cadeau de Dieu », est le premier né, un bébé « sur mesure », un prodige, très mature. Mais pourquoi ses parents sont-ils si « pétrifiés » au point de songer à se cloîtrer ? Quant à la kinésithérapeute dont Déodat tombe amoureux, elle a pour nom : Leyde et pour prénom Saskia comme la femme de Rembrandt.

Vient ensuite Trémière, « l ‘enfançonne, irréelle de beauté », aux « traits de poupée de porcelaine ». Un prénom qui surprend l’infirmière. Mais quand « Lierre », le père, féconde « Rose », la rose grimpante ne pouvait que s’appeler Trémière.

La romancière entrelace les trajectoires de ces deux familles et de leurs progénitures.

Elle s’essaye à décrypter les circonvolutions de leur cerveau et à percer le mystère de ces « énigmes lumineuses » que sont les enfants comme l’affirme Daniel Pennac. Le cas Déodat est effectivement peu commun, les rôles sont comme inversés, c’est Déodat qui jauge « cette espèce qui s’extasie pour rien ». Il les cerne si bien qu’il modèle son comportement en fonction de leurs réactions.

Ne sont-ils pas ridicules les parents qui baragouinent leur jargon personnel étoffé de mimiques, leur parler « mamanais » ?

Pour la narratrice « L’enfance est un miracle ». Elle ausculte la relation filiale et montre qu’un enfant peut s’adapter, s’attacher à une autre personne que la mère.

Mais elle -même n’a-t-elle pas tissé un lien intense avec sa nounou japonaise ?

Elle analyse la fibre maternelle de Rose et d’Énide.

Que penser de Rose qui confie sa fille Trémière à sa grand-mère Passerose ?

Quand on sait que celle-ci chiromancienne, personnage récurrent chez Amélie Nothomb, vit dans « une ruine somptueuse » qui se délabre comme le château du

Comte Neuville, on peut craindre pour l’enfançonne.

Si Déodat aime son parc, Trémière y végète et accuse du retard pour marcher et parler. Pourtant c’est bien en compagnie de sa grand-mère qu’elle veut rester, tant leur fusion est intense. Un secret les relie, celui du coffre à bijoux.

Nous suivons la croissance, les premiers pas et l’acquisition du langage, leur éducation, leurs résultats scolaires. Les problèmes surgissent quant aux relations avec les autres, surtout dans la cour de récré, une mini jungle. Déodat découvre la cruauté, la méchanceté, « le sadisme de ses congénères », les moqueries à l’école (comparé à un « troll », surnommé « Déodorant ») et l’ostracisme. Comment aider les plus vulnérables à se défendre ? En leur apprenant à surprendre par le « judo verbal ».

Pour exemple, les réparties de Déodat, pleines d’esprit : son corset « un système de surveillance relié à une cellule de sécurité ».

De même, il ne peut pas comprendre qu’un canari soit en cage. Son éveil aux oiseaux est né quand il reçut « une substance blanchâtre » et devint « L’Enfienté ». Il y vit « un message divin » et reçut ce signe comme « une illumination ». En autodidacte, Déodat cultive sa passion dévorante avec les planches oiseaux des dictionnaires tout émerveillé par la « profusion de couleurs et de grâce ». Puis, le cadeau de Noël de sa mère : « Les oiseaux du monde » devient sa bible. A six ans seulement, il décida de calquer sur les oiseaux « leur noble indifférence à l’homme », au risque de devenir autiste. Un moyen de mettre à distance « la bassesse des hommes » et leur violence. Mais Déodat Eider, n’est-ce pas un nom prédestiné ?

Son QI exceptionnel soulève la question de l’intelligence. Est-elle innée ?

Mais l’environnement social n’a-t-il pas aussi un impact dans la construction d’un être, l’acquisition du langage ?

Trémière n’est pas épargnée, elle aussi martyrisée par ses camarades, humiliée, affublée d’un sobriquet « Trémière la crémière ». A l’ère des réseaux sociaux, les propos délétères circulent vite et fragilisent la victime.

En résumant leur scolarité, Amélie Nothomb soulève la question de l’orientation des enfants après le Bac. Ne pas leur imposer le choix de l’adulte, mais les laisser libres.

Les parents de Déo ne conçoivent pas de contrecarrer le souhait de leur fils, mais ne

sont pas compris par l’école. Son intérêt pour les oiseaux se confirme et le conduit à « une thèse de doctorat sur la huppe fasciée ». Cette passion rappelle « la femme oiseau » d’Isabelle Kauffmann, qui sous « ses vêtements amples, portait deux petites aîles qui bruissaient imperceptiblement quand elle montait ou descendait des escaliers ». La notoriété de Déodat est à associer à Alain Bougrain-Dubourg.

Pour finir l’écrivaine déroule le fil de la vie sentimentale, des premiers émois des deux protagonistes. Tous deux vont connaître des déceptions (divorce) et les affres de la rupture : « En amour, il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie ».

Amélie Nothomb met en exergue la résilience de Déodat, qui s’adapte à son handicap, sa différence et sait trouver « un modus vivendi » pour le surmonter.

Si Pétronille avait des affinités avec le chat, Amélie Nothomb semble s’être exhaussée pour rejoindre son héros métamorphosé par les oiseaux. D’ailleurs dans une interview,

elle confie avoir avec eux beaucoup de points en commun : « diurne, nocturne », allant jusqu’à s’ identifier à un oiseau de proie : « une buse ».

La romancière oppose la télévision aux livres. Peut-on grandir sans télé ? Vivre sans télé ? Déodat, le seul à ignorer ce loisir que ses parents considèrent comme « l’invention du Diable » veut en juger par lui-même. Le deal passé avec Axel lui permet de combler cette carence. Son enchantement fait vite place à l’ennui.

Ce roman est un hymne aux livres. Si pour Charlie Chaplin, « Une journée sans sourire est une journée perdue », pour tous les dévoreurs de livres comme Déodat, des heures sans livres sont « des heures perdues ».

Amélie Nothomb montre comment un livre peut bouleverser une vie.

La romancière, en habituée des plateaux, nous plonge dans les coulisses d’une émission de télé réalité et dénonce les pratiques de certains animateurs qui abusent de leur invitée, sous prétexte qu’elle a une tête de linotte. Sous les traits de Trémière, on devine d’autres stars de la réalité dont les paroles font le tour des réseaux !

Quand Amélie Nothomb est invitée, le champagne de luxe va de pair.

Mais le boire sans « compagnon de beuverie » n’est pas envisageable pour les deux protagonistes à moins que la sérendipité joue en leur faveur.

Le récit se termine par une réflexion autour de l’épilogue dans les romans d’amour.

Que privilégier ? Une « Happy end » ou pas ? Un fin ouverte ou pas ?

Amélie Nothomb rend compte de ses observations après avoir lu tout Balzac, à savoir que « Le pont aux ânes de la littérature, c’est évidemment l’amour » !

Alors au lecteur d’être perspicace ? Pour quelle solution aura-t-elle opté ?

Les aficionados d ‘Amélie Nothomb pourront débusquer le mot récurrent de quatre lettres qu’elle se plaît à distiller avec malice dans ses romans.

L’auteure dénonce également ce diktat de la transparence (sujet abordé par Mazarine Pingeot dans son essai) qui conduit les paparazzis à traquer leur proies. Toutes deux refusant de voir l’espace privé violé.

Amélie Nothomb ponctue son récit de réflexions pertinentes, voire philosophiques sur l’intelligence et la bêtise, le beau et le laid, soulignant le rayonnement de la beauté intérieure. Puis, comme l’a constaté Arthur Dreyfus : « Le grand bonheur reste que les très beaux ne recherchent pas (uniquement) des très beaux ! Si l’on en croit Monica Belluci, la beauté peut faire souffrir. Pour Charles Dantzig, « La beauté est un malheur. Elle engendre la haine. L’être beau a bientôt le sentiment d’avoir usurpé quelque chose. Elle est belle, et n’y peut rien ». « Il est entendu par les autres, pour se la rendre supportable, qu’elle est signe de bêtise. »

Par son ode aux oiseaux, à la pratique du « birdwatching », nul doute que la romancière va recueillir l’adhésion des militants de la ligue des oiseaux.

Saluons sa belle inventivité langagière, son humour, ses jeux de mots (huppe, gens huppés) et ses dialogues enlevés.

Si « L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire », le talent de la romancière réside dans son imagination imparable et ses univers singuliers.

Amélie Nothomb, toujours aussi pétulante, signe un vingt-cinquième roman allègre, jouissif, aérien et aviaire, qui dévoile les subtils entrelacs qui forgent le destin.

Amour, humour et champagne, des ingrédients qui donnent des ailes à l’auteure.

De quoi ne pas être distancée par son roman qui vole déjà de ses propres ailes !

©Nadine Doyen

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