Benoît Duteurtre, Livre pour adultes, nrf Gallimard (243 pages – 19,50€)

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2016




Chronique de Nadine Doyen

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Benoît Duteurtre, Livre pour adultes, nrf Gallimard (243 pages – 19,50€)


C’est un plaisir de retrouver les lieux de prédilection de Benoît Duteurtre, l’admirateur de Marcel Aymé, « l’optimiste désenchanté », qui possède le talent de passer l’époque au scalpel et de capturer l’extinction d’un monde de manière subtile.

Benoît Duteurtre consacre ce récit à sa mère, et égrène une mosaïque de souvenirs.

L’auteur reprend le chemin de son enfance et dresse un portrait touchant de la figure maternelle. Il évoque avec délicatesse la période de la maladie et témoigne de son admiration devant l’abnégation et le dévouement du personnel soignant. Cette mère, à « l’optimisme résolu » lui a inculqué ce précepte, « aux vertus apaisantes » : « Ne regrette jamais les choses auxquelles tu ne peux plus rien ».

Qui se souvient de la famille Coty ? Question qui taraude Benoît Duteurtre, faisant le triste constat qu’« en deux générations, cette famille avait retrouvé l’anonymat ».

Il reste la littérature pour combler cette béance : parler d’eux pour les faire durer.

N’est-ce donc pas à lui de la ressusciter ?

Évoquer ses grands-parents, oncle, c’est aborder la vieillesse avec son lot de souffrances, la déliquescence des corps, les maisons de retraites et thanatos, thème déjà abordé dans L’ordinateur du paradis, mais aussi revivre des moments forts.

Il dresse, avec nostalgie, l’inventaire de tout ce qui a disparu : le moulin, la scierie, une maison de repos, le bar épicerie qu’il a tenté de sauver, les fermes (qui ne répondent plus aux normes à cause des directives draconiennes de Bruxelles, des contraintes d’hygiène en vigueur qui génèrent des suicides), les ponts de pierre.

Il pourfend « l’agriculture industrielle, l’élevage intensif », cause de « pandémies ».

Et il dépeint une galerie de portraits des villageois, des sagards, honore la mémoire de certains, égrenant un émouvant chapelet de nécrologies.

Dans le chapitre III, on retrouve L’auteur de Polémiques, « mamanphobe, bébéphobe, familophobe, poussettophobe » ! C’est le même ton satirique qu’il adopte. Installé sur une plage d’ Etretat, son fief estival, l’auteur des Pieds dans l’eau croque, tel un dessin de Sempé, ses contemporains d’un ton satirique.

Il devise même sur leurs destinées. Il ne cache pas ses opinions sur ces parents désireux de « fonder une famille », de quoi s’attirer leurs foudres. Son esprit malicieux suggère même un « examen » préalable afin qu’ils pèsent bien la charge qui leur incombera. Il se plaît à rappeler que donner la vie, c’est aussi donner la mort.

Il n’est donc pas surprenant que ses amis « constituent sa véritable famille », suivant l’exemple de sa mère qui « affirmait cette primauté des amis sur la famille ».

L’auteur confie son attachement irrémédiable à Victor, cet ami comédien surnommé « le chat », car il aime « ronronner » devant « le feu qui crépite ».

Il confesse éprouver à son égard un « besoin vital ». Ensemble jusqu’à l’au-delà.

Les mélomanes retrouveront tout au long du roman l’animateur de France Musique, Benoît, qui a « cette obsession des destins perdus » et nous étonne à débusquer des artistes oubliés. Les airs se déroulent : Stravinsky, Mozart, Schubert, Roussel.

Benoît Duteurtre n’est pas un sédentaire même si les Vosges sont son refuge et la côte normande sa destination immuable d’août. Étretat, « bonheur de l’été »,à contempler le soleil qui « commence à dorer la falaise » ou les vagues qui « déroulent leurs torsades, dans un bouillonnement d’écume où passent les goélands argentés ».

C’est en tant que conférencier qu’il nous embarque à bord de l’Amadeus, pour une croisière musicale sur « le beau Danube bleu » qu’il voit plutôt vert. Benoît Duteurtre,qui excelle dans la satire de la modernité, compare dans ce chapitre les croisières de luxe du temps du Normandie à celles à bas prix où « le service fait défaut ». Pour le critique musical de renom, Vienne évoque le Concert du Nouvel An, qu’il présente en direct à la télévision.Mais pour les « tour-operators », c’est un autre orchestre, « spécialisé pour les groupes » qui a exaspéré Victor au point de partir à

l’entracte. « Le style d’interprétation » ressemblait trop aux « danses du balai » « dans les mariages ». Il souligne avec ironie la frénésie de ceux qui ne regardent qu’à travers le prisme de leurs iPhones les fresques du plafond!

Avec autodérision, il relate sa galère pour trouver des chaussures en Slovaquie.

Et de constater la suprématie de l’anglais, lui, dont les parents avaient « eu la fâcheuse idée de lui faire étudier l’allemand », aussi bien à Bratislava qu’à Prague.

Il pointe le fossé des classes (rentier germain/ seniors) selon le luxe du bateau.

Il voit avec amertume la fin des croisières autour de la musique classique faute d’une clientèle aisée et mélomane.Il décline ce qui l’insupporte dans ces voyages : « rester groupés », préférant arpenter les ruelles à son gré.

Benoît Duteurtre nous déboussole en relatant la découverte inouïe d’une tribu, ce qui a enflammé les réseaux. La deuxième expédition constituée de l’équipe de scientifiques, de la journaliste et du stagiaire (dont le professeur conférencier occulte le nom, bien que le premier à avoir établi le contact) nous conduit dans un territoire hostile (ronces, cascade à traverser avant d’arriver à la caverne). Dès la parution du premier volet du feuilleton, les médias s’emballent, les réactions fusent sur la toile,des idées se concrétisent par une charte pour protéger cette civilisation, une sénatrice écologiste, féministe, « militante du droit des minorités » outrée, choquée, démissionne du « comité d’éthique ».Le narrateur a réussi son coup, le lecteur tenu en haleine, devant ce déchaînement, guette l ‘épisode suivant, mais il est privilégié, il n’a pas à attendre une semaine ! Si l’escale viennoise s’achève en apothéose avec le concert, le feuilleton La tribu atteint un climax à couper le souffle ! A travers l’épilogue surprenant et incroyable, amené comme la chute dans une nouvelle, l’auteur souligne les travers de notre société corsetée par les interdictions et pointe comment une information relayée à grande échelle peut berner une large audience.

Le retentissant succès de la journaliste Daisy Bruno pour le reportage ci-dessus lui facilite l’accès à l’île grecque de Michael Works. Que penser de ce milliardaire qui a

imposé la vidéosurveillance, l’absence de voitures ? Est-il un gourou ou un prophète ?

Ne dévoilons rien de son projet pilote pour mieux savourer cette truculente sotie !

Benoît Duteurtre, parisien depuis 1988, passe en revue toutes les transformations de son quartier, s’adaptant « aux normes du pittoresque organisé ». Il ironise sur le Paris plage et « la pollution renforcée ».

Même si le narrateur a dû dire adieu au rituel de la fenaison, au royaume enchanté du grenier à foin, au pot de lait tiède, il a conservé des plaisirs enfantins : « mettre les pieds dans l’eau », s’allonger « parmi les fougères odorantes » ou « plus rustres » : couper son bois , ramasser du petit bois pour cette maison, « surplombée par la cime dentelée des sapins », que les lecteurs de Chemins de fer reconnaîtront.

Si le temps est assassin, la mémoire est la seule revanche, pour faire durer. L’auteur rend hommage à tous ces disparus qu’il a connus, dédie son roman à David Rochline.

Benoît Duteurtre livre un roman plus intimiste, à la veine autobiographique, plein de larmes rentrées, hanté par la mort, la fuite du temps, notre finitude, où se côtoient un cortège d’émotions, d’anecdotes et fables. Le ton grave du début laisse place à une plume roborative, poétique : « grelots de la rivière » et pétrie d’humour.

Le roman se clôt par une liste des « enchantements » de l’écrivain, un hymne poétique et nostalgique aux Vosges, à cette chère vallée, son « paradis » où il vient se ressourcer et écrire. Savoir s’émerveiller devant les beautés de la nature, la splendeur des paysages, n’est-ce pas un viatique de jouvence ?

Sachons gré à Benoît Duteurtre qui, lui, ne « garde pas ses souvenirs » mais les partage et nous réjouit d’étincelles de bonheur. On prendrait volontiers un verre de gentiane en compagnie de l’auteur pour prolonger la conversation.

© Nadine Doyen

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