La guerre, et après… de Colette Klein, Ed. Pétra, Paris, nov. 2015

Chronique de Claude Luezior

DSC_0845Colette Klein, La guerre, et après…, Ed. Pétra, Paris, novembre 2015

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En fait, cet ouvrage est constitué de deux textes où père et fille entrelacent leurs plumes. Colette Klein a en effet repris les notes du Journal du temps perdu dans lesquelles son père Charles, prisonnier français lors de la seconde guerre mondiale en Allemagne, a lui-même consigné son quotidien et ses réflexions. Ces lignes sont complétées par des sanguines. Tel un écho à ces malheurs, l’écrivaine, elle, évoque ses propres difficultés d’être et particulièrement la perte de son amour, Pierre, en 2010.

Le style des deux auteurs est tout à fait différent. Celui de Charles est narratif, véhiculaire, terrien. Colette est poète, introspective, symboliste, mais également philosophe. On lit ainsi un témoignage, d’une part, un texte littéraire, de l’autre : poésie en prose, parfois scandée, noire, toujours acérée : Sortie de la nuit avec le désir d’y retourner (…) Dormir ne délivre pas de la mort.

Si le thème dominant est une indicible souffrance, celle-ci est dans la séparation de sa famille, dans le froid et les privations, les rebuffades et l’angoisse de la survie et des bombardements pour le prisonnier. Elle est bien davantage existentielle chez la fille et trouve son paroxysme dans l’absence de l’être tant aimé.

Ce qui frappe le plus, c’est l’attitude complètement divergente de ces deux êtres face à la misère d’exister. Le premier survit grâce à son étonnante capacité de résilience, avec ces petits riens qui lui permettent de subsister : un morceau de charbon chapardé, un dessin troqué contre un morceau de pain, toute une

série de choses insignifiantes mais qui donnent juste assez d’énergie pour aborder le lendemain. Des bribes d’amitié, également. Je dis bien « bribes » car les groupes d’ex-soldats (en fait, de numéros) sont fragmentés, transbahutés de la campagne à la ville, dans différentes tâches auxquelles ils doivent se soumettre. Comment peut-on ne pas s’écrouler sous le poids d’une dépression dans ces circonstances? Il paraît que les gens, happés par un instinct de survie, alors que tout s’écroule autour d’eux, dépriment moins en temps de guerre qu’en temps de paix. Ce dont je ne suis d’ailleurs pas sûr. En tout cas, j’admire infiniment ces personnes qui ont su tirer des bribes de lumière hors du magma, hors du chaos.

Colette Klein, elle, n’a pas directement vécu le conflit majeur, puisqu’elle est née en 1950, mais son itinéraire intérieur est semé de doutes, d’embûches, de voiles déchirés, bien avant son grand deuil, d’ailleurs. Comme si elle avait à payer, a posteriori ou par procuration rétroactive, les affres de la folie humaine. C’est qu’elle a une âme de poète, une sensibilité à fleur de peau. Elle est également artiste-peintre : Les silhouettes osseuses des charniers sont tellement photographiées en moi que depuis toujours je les régurgite dans mes tableaux. L’horreur cauchemardesque envahit et taraude ses nuits : Des crânes s’entassent sur des crânes. / Des tibias s’entassent sur des tibias. Le silence lui-même ne cicatrise pas : La densité de la nuit ne se mesure pas au nombre d’étoiles, mais à la violence du cri même et surtout si personne ne l’entend. Pourtant, elle n’a pas vu ces scènes atroces de ses propres yeux. Son père, non plus. Mais retrouver ce texte (…) a fait resurgir mes démons et m’a incitée à raconter ma propre guerre : contre ce monde, contre moi-même. Colette ressent de manière diffuse une sorte de culpabilité du fait même qu’elle appartient à cette race humaine qui a dénaturé le monde. Cette violence de sentiments est ravivée, rallumée, exacerbée par l’immense perte de son amour, Pierre, qu’elle

chérit par dessus tout et auquel elle s’adresse avec force mais également avec une tendresse infinie.

Il est entendu que nombre d’artistes et d’écrivains ont peint et dépeint les martyrs, leurs plaies d’écorchés : Tout a déjà été dit et par les plus grands auteurs, grave Klein en liminaire. Je me permets de ne pas en être sûr. Certes, les livres-témoignages à propos de la guerre sont légions et ceux des camps de la Shoah, par exemple, sont encore bien davantage trempés dans l’horreur et la cendre. Une des forces du présent ouvrage est néanmoins l’apposition de ces deux éclairages (père-fille) mais surtout de ces deux manières d’être face à la souffrance. Comme si cette dernière, dans son versant psychique à long terme, était encore plus insupportable.

En une manière de « chute » (ou d’épitaphe à sa quête), Colette Klein va jusqu’à mettre en cause sa propre démarche d’écriture dont l’aspect « thérapeutique » ne lui semble même pas évident :

Il ne sert à rien de dire et redire le cauchemar…

Et si cela me permettait, malgré tout, de me réveiller, de changer de monde (et non de changer « le » monde), de trouver (et non de « retrouver ») la vie (car sa blessure est interne, intrapsychique, vissée en elle depuis toujours…)

Car, paraît-il, il faut survivre.

Survivre ?

À tout prix ?

Un livre à lire, en tout cas : à tout prix.

©Claude Luezior

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