Philippe Vilain ; La littérature sans idéal ; Grasset (158 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Vilain ; La littérature sans idéal ; Grasset (158 pages – 16€)


La fable choisie par Philippe Vilain pour introduire son sujet est inattendue mais atteint son objectif : nous alerter sur le déclin de la littérature. Il vient ainsi rejoindre André Blanchard, citant Léautaud qui présente Wilde, Van Gogh « comme des êtres en marge certes, sauf que c’en est une d’excellence, en dehors de la médiocrité de la vie courante » et « il ne faut pas se lasser de songer à eux et de les aimer ».

Philippe Vilain, lucide, dresse un état des lieux de la littérature peu optimiste.

Par « désenchantement », il entend l’indifférence face à « la paupérisation de l’écriture ». Il déplore que maints auteurs n’accordent pas leur priorité au style.

Il dénonce aussi « un fétichisme futile de la marchandise », visant ces page turners et best sellers à des fins mercantiles. Ce qu’il recherche c’est une voix singulière, qui le fasse vibrer. Parmi ses bonheurs de lecture, « ces réussites d’écritures, poétiques, stylistiques », on trouve des auteurs confirmés : Serge Joncour, Jérôme Garcin, Dany Laferrière, Emmanuel Carrère, Vincent Almendros.

Philippe Vilain s’offusque du formatage de l’écriture qui aboutit à « une parole industrielle, vulgarisée » en littérature contemporaine.

Dans le premier chapitre, il décrypte l’injonction relevée dans des revues : comment se débarrasser de Voltaire, Proust ? Il montre l’absurdité de « vouloir liquider les classiques », d’autant que dans les arts, au contraire, Renoir (le cinéaste), Monet (le peintre) restent des références.

Pour l’essayiste, ce sont les auteurs de la génération de Modiano, d’Annie Ernaux, qui n’hésitent pas à revendiquer l’héritage de leurs figures tutélaires.

Antoine Compagnon pointe justement cette carence de « maître spirituel ».

Par contre, on se cherche des modèles, « une fraternité d’écriture ». Ainsi Michel Houellebecq devient « le grantécrivain contemporain » dont il importe de trouver l’ascendance de son œuvre. Philippe Vilain montre comment des auteurs (P. Bergounioux, Lydie Salvayre, P.Michon) rendent certes un hommage à des figures illustres mais visent à « inscrire le moi dans l’histoire », à mettre la focale sur des « vies minuscules ». Ainsi leur « parentèle ne meurt plus », mise en lumière par leur « panthéon culturel ».

On assiste à la multiplication d’idoles, de « stars de proximités », issus de milieux variés (cinéma, sport, chanson, médias …) dans cette quête de la notoriété.

Le personnage du roman L’idole de Serge Joncour, devenu Superstar à l’écran, incarne « une image et des valeurs insignifiantes de la société ».

Philippe Vilain voit dans ce besoin de se forger « des modèles consommables » une sorte de « nihilisme littéraire », l’« abaissement des âmes ».

Dans le post-réalisme, l’oeil voyant devient « subjectivant », tout en se plaçant au coeur du réel, parfois « apocalyptique », étayant son propos avec le roman de F. Beigbeder sur le 11 septembre. Si la littérature post-réaliste reconnaît « sa soumission à l’image », les mots ne possédant pas « la puissance des images », l’auteur va « inventer d’autres images, va « recréer » l’événement « par son imaginaire ». Philippe Vilain souligne cette « fascination pour le déclin de l’homme, ses drames, ses malheurs », « le désenchantement du monde », à travers les romans de C. Angot, A. Ernaux, R. Jauffret, A. Bosc, P. Claudel, etc… Il y subodore « la crainte du silence et de l’enlisement », d’aboutir au « degré zéro de l’histoire ».

D’où ce besoin de « vérifier, à chaque instant, la vitalité de son histoire » en captant le moindre soubresaut, conflit, symptôme.

Philippe Vilain définit notre époque comme « égocentrée » et décline ce qui entre dans la « littérature focale du présent » : la biofiction, l’autofiction, le docufiction.

Il met en garde contre la littérature « post-réaliste » qui vise à « réinventer subjectivement » « des événements spectaculaires, des sujets sensationnels ».

Ne risque-t-elle pas « de concurrencer le journalisme », « de bégayer une actualité déjà hypermédiatisée » ?

L’autofiction, que Philippe Vilain appelle la « selfication des esprits », d’autant plus répandue que l’époque se veut « soucieuse de reconnaissance » permet « de refonder sa mythologie personnelle » tout en s’autorisant à « romancer à la première personne ». On retrouve C. Angot, N. Bouraoui, M. Nimier, etc…

A ce sujet Dominique Noguez déplore le fait qu’une goutte de fiction, véridique, rende le tout fictif d’où le mot roman mentionné sur la couverture.

Il est à noter que notre imaginaire est « lié à la mémoire affective et à la capacité à ressourcer les souvenirs », ou « ressusciter des voix », comme chez A. Wiazemesky (Une année studieuse), J. Garcin (La chute de cheval, Olivier) ou C. Laurens.

Toutefois, nous savons notre mémoire « capricieuse » ou « défaillante », ce qui conduit à « esthétiser sa mémoire, à s’inventer ».

Philippe Vilain s’étonne de l’engouement pour les adaptations cinématographiques de la littérature. Y aurait-il « faillite des mots par rapport à l’image » ? Il suffit parfois qu’ un best seller, comme La délicatesse de David Foenkinos, devienne le coup de cœur d’un réalisateur pour devenir un film.

Dans le chapitre final, l’auteur dresse un aperçu des conséquences de « la mutation culturelle ». On relève en particulier la « spectacularisation de l’écrivain pour tous », « la standardisation des textes pour un lectorat de masse », « l’assujettissement de la littérature à la culture de divertissement ». Mais le plus alarmant, n’est-ce pas cette loi du marché, misant sur la « best-sellérisation » au détriment de la valeur intrinsèque ?

Philippe Vilain sous-entend que les « littéraires », « avec l’ambition de faire œuvre » existent mais restent minoritaires et met en parallèle cette invasion d’écrivains auto édités, lancés par le net, qui contribue à « la médiocrité de la production », à son nivellement. Il analyse sur quoi se construisent la notoriété et la reconnaissance d’un écrivain, la visibilité sur les réseaux sociaux étant un atout.

Pour exemple, A. Martin-Lugand et son « succès mondial ».

Qu’en est-il du statut d’écrivain ? Fait-il encore rêver ? Les ateliers d’écriture font florès, répondant à ce « fantasme social attractif et prestigieux de devenir écrivain ».

Philippe Vilain fait remarquer que « l’écrivain du dimanche » n’est pas prêt à s’investir quotidiennement, sur des années. Il fustige « le principe d’indifférenciation des écrivains » qui conduit à « une dissolution de son statut ».

Il décortique la relation triangulaire : auteur/lecteur/critique, insistant sur le rôle prépondérant du lecteur, « un roi tyrannique » qui s’arroge le droit de critiquer.

Il nous invite à réfléchir sur notre façon de lire afin de ne pas réduire la lecture à une passive « pratique familière de consommation ».

L’interrogation de Philippe Vilain « Pourquoi lire ? » fait écho au recueil éponyme de Charles Dantzig. Ne lit-on pas un livre « pour danser avec son auteur » ? Si la lecture a encore des beaux jours, l’auteur est quelque peu hérissé devant la pléthore de critiques émanant de non professionnels, sur le net ? Il fustige les abus (bashing, diffamations) dont peuvent être victimes des écrivains, émanant souvent d’anonymes.

L’auteur émet des réserves quant à la « surmédiatisation » d’un roman ou d’un auteur, soumis à la « dictature de l’opinion », « du buzz », constatant dans ce cas « une baisse de la confiance des lecteurs ». D’où cette idée avancée, relevant de l’utopie, de classer « selon la valeur littéraire estimée », puisque

« toute valeur a un prix »

Même si cet essai n’ a pas « d’ambition exhaustive », Philippe Vilain témoigne d’une connaissance approfondie des œuvres citées et donne un ample panorama de la littérature contemporaine, destiné à prouver que « la littérature a troqué son idéal littéraire contre un idéal marchand », comme il le confie dans des interviews.

Espérons que ce percutant plaidoyer pour le style fasse des émules. A noter que le Prix du Style a récompensé M.H Lafon, C. Minard, O. Rolin, S. Chalandon.

Tel un lanceur d’alerte, Philippe Vilain livre un essai à charge dans le but de sauvegarder une qualité à la littérature. Au lecteur de bien choisir ses lectures.

Pour l’auteur , « Lire est une nourriture essentielle, spirituelle, existentielle » qui suppose de la curiosité pour comparer, de la patience pour approfondir » afin de combiner « plaisir intellectuel » et « enrichissement » personnel.

©Nadine Doyen

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