Nicolas Gogol, Le Portrait, traduit du russe par Wladimir Berelowitch, avec une postface de Jérôme Vérain, Éditions Mille et Une Nuits, 1992.

Chronique de Lieven Callant

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Nicolas Gogol, Le Portrait, traduit du russe par Wladimir Berelowitch, avec une postface de Jérôme Vérain, Éditions Mille et Une Nuits, 1992.


Ils sont nombreux qui comme moi aiment se réfugier les jours pluvieux dans les boutiques du centre de Bruxelles qui vendent d’occasion livres, disques (vinyles), vieilles cartes postales et bandes dessinées, vieux posters et anciens jeux vidéos.

Pour un peu d’argent, on peut se défaire des livres qu’on n’aime plus ou acquérir au contraire ceux qu’on désire depuis longtemps dans une version épuisée qui n’existe plus nulle part parce que l’auteur n’est plus à la mode ou alors parce qu’on l’aura jugé trop ancien que pour nous apprendre encore quelque chose de nouveau.

Mais les siècles et leurs repères historiques occupent dans mon esprit une zone floue que je n’ai jamais vraiment cherchée à mettre au clair. La durée est une donnée toute relative pour moi. Je ne me dessine aucune ligne du temps sur laquelle je serai en mesure de placer les auteurs anciens, les auteurs contemporains. Bien souvent il me semble que les plus récents usurpent la place des plus anciens quand je pense à ce qu’est la modernité. Mon sentiment est que les grandes œuvres ne se démodent pas. Elles gardent toujours la pertinence qui les a fait naître même si depuis le sujet a été traité plusieurs fois par bien d’autres auteurs.

La nouvelle de Gogol présentée sous ce format est particulièrement agréable à lire. Petit, le livre se dissimule facilement dans la poche, se résume à l’essentiel: le texte. Une brève analyse qui a pour but principal de replacer l’œuvre dans son contexte original tout comme la courte biographie qui reprend les dates importantes dans la vie de l’auteur sont d’une intelligente utilité.

Le papier quelque peu jauni du livre d’occasion exerce sur moi un charme mystérieux qui présume que le livre a vécu plusieurs vies, qu’il a pu éblouir, étonner au court du temps plusieurs générations de lecteurs. Tous ont pu éprouver pour ce livre assez d’amour que pour le préserver et faire en sorte que je puisse le lire et le soigner à mon tour, aujourd’hui.

L’histoire commence dans la boutique du marchand de tableaux du marché Chtchoukine qui invite par toutes les images qu’elle propose de nombreux passants à regarder sa devanture. Les peintures sont souvent de piètre qualité pourtant un jeune peintre talentueux, Tcharkov dépense ses derniers sous à l’achat d’un portrait, « un vieillard au visage desséché couleur de bronze, aux pommettes saillantes » et se retrouve « par pure mégarde, en possession de ce vieux portrait, se demandant dans son for intérieur pourquoi il l’{a} acheté et quel besoin il {peut } en avoir »P13

Déjà, en ce début de la nouvelle, Gogol m’invite à me poser quelques questions sur le statut de l’oeuvre-d’art, sur ses conditions de production et sur la nature des regards qu’on lui porte. L’œuvre a-t-elle une quelconque utilité même pour celui qui la compose? L’intérêt du public ne se limite-t-il pas à de la simple curiosité de passants ? Le lecteur est-il un passant?

Si sa lecture le limite à émettre un avis superficiel qui ne touche pas à la nature même de l’écriture, je serai tenté de dire oui. Car écrire ne se limite pas à raconter une histoire, ni même au style ou au talent qu’on développe à sa production.

Bien vite, je m’aperçois que le regard diabolique que lance le portrait à qui l’observe et le questionne, est celui de Gogol, celui qu’il a envers lui-même. Un regard noir, sans pitié, auquel il ne peut échapper. Le regard de sa propre conscience est semblable à celui d’un vieillard au bord de la mort, sombrant presque dans le gouffre de la folie. Je comprends aussi que la conscience de l’artiste, le regard plein de questions sur l’œuvre qu’il produit, peut se faire manipuler dans les moments de doutes créatifs par un esprit malveillant, qui ne cherche qu’à avilir, manipuler, détruire pour posséder et mieux dominer.

Le personnage de Gogol se soustrait aux interrogations sincères qui auraient dû l’inviter à produire une œuvre originale. Il ne tiendra pas compte des remarques de son ancien professeur l’invitant surtout à développer ses talents de peintre en toute liberté sans se soustraire aux goûts d’un public dont on sait qu’il cherche surtout à être flatté par ce qu’il appelle « l’art ».

Tcharkov se laissera séduire par un succès public au dépend de la qualité artistique mais surtout son regard sur l’art perdra tout éclat. Son goût se limitera établir des catégories et des critères de styles sans fondements artistiques véritables. Les portraits de Tcharkov comme n’importe quelle autre marchandise répondront à la demande d’un public bourgeois dont les visées sont de préserver toutes les habitudes qui leur assurent de préserver le pouvoir qu’il exerce sur le restant de la société.

Un élément viendra remettre en cause la doctrine qui s’était imposée à Tcharkov, son regard retrouvera finalement tout son sens critique, sa curiosité envers la nouveauté et ce qui appelle sans cesse l’artiste à se questionner, à se remettre en doute et à se jouer des cadres, des frontières, des limites qu’on veut imposer ou que l’existence semble imposer. Ce moment de lucidité durera à peine le temps pour le peintre de se rendre compte que son talent s’est évanoui, que rien ne lui permettra plus d’atteindre ce à quoi sa vie aurait dû le mener. Hélas cette lucidité ne lui inspirera que rage et jalousie.

Sur la couverture du livre il est indiqué que Nicolas Vassilievitch Gogol (1809-1852) croyait vraiment au diable et en comparant Le portrait à Faust, on pose la question de savoir si la création artistique est sans danger pour l’âme.

L’œuvre d’art n’a pas de manière intrinsèque le caractère diabolique qu’on lui attribue c’est du moins le sentiment que je pense partager avec Gogol, c’est le cadre dans lequel elle est perçue qui exerce un pouvoir néfaste. Ce qui est dangereux pour l’âme, c’est qu’il est possible de l’acheter par des arguments qui n’ont rien à voir avec les véritables vertus de l’art. Le diable c’est cet autre intolérant ou peut-être cette part de nous-même autodestructrice, impossible à satisfaire, une vision de nous-même négative qu’on a implantée en nous comme un virus.

©Lieven Callant


Le portrait, Gogol sur wikisource

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