Jean-Pierre LEMAIRE – Le pays derrière les larmes – Poèmes choisis Nrf Poésie/Gallimard (2016)

Une chronique de Marc Wetzel

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    Jean-Pierre LEMAIRE  – Le pays derrière les larmes –  Poèmes choisis Nrf  Poésie/Gallimard  (2016)

 


Les poètes chrétiens ne sont pas des marrants (on n’attend pas d’eux les blagues potaches sur les échardes de la Croix ou les rhumatismes synchros des Rois Mages) ; mais, comme Jean-Pierre Lemaire, ils savent qu’il faut être un enfant pour oser s’endormir dans une salle d’attente ; et par chance il en a été un. C’est qu’il s’entraînait ; alors, dans la chambre de torture, à peu d’années de là, l’auto-hypnose de l’élan poétique le sauvegardera :

« Autour de la table envahie
par l’odeur des pelouses
les revenants cherchent au milieu des voix
la chaise douce et muette
qu’ils ont toujours laissée vide »   (p. 60)

Par ici (en environnement christophile, et christophone) c’est littéralement que la foi consiste à voir par les yeux du cœur :

« … comme Adam
par les volets de sa poitrine endormie
dont Dieu venait d’enlever une lame
reconnut Ève dans le jardin »   (p. 134)

Il y a des jours où la grande maison désertée par le maître voit l’immense atterrissage de langues de feu sur une armée de crânes orphelins, et puis il y a le morne ordinaire de l’Après-Salut :

« Quand tu es partie, dans la maison muette
nous butons encore souvent sur un cube
un animal le nez contre le sol
une balle qui va rouler sous un meuble
émus comme devant les signes épars
d’une civilisation disparue
figée par ton départ au milieu du jour »  (p. 172)

La facture du rachat veut enfin dire quelque chose :

« Aujourd’hui, tu acceptes la peine de vivre
que tu as méritée en voulant t’y soustraire
peine légère, traversée de joies
et les barreaux noirs sont devenus blancs »  (p. 178)

Nous le savons pourtant : nous sauver, le meilleur des dieux n’y suffirait pas ; et être sauvé, le meilleur de nous ne le mérite pas :

« Ces pieds que tu laves
sont à nous, pourtant
Ils nous apparaissent
dans l’eau du bassin
comme les pieds pâles
d’une statue ancienne
dont nous serions le haut
Avec eux, nous voici
debout, un peu plus grands
Nous allons essayer
de marcher sans les perdre »  (p. 181)

C’est que les poètes sont des enfants nés les uns des autres, qui portent comme personne la bague de compassion, l’anneau de miséricorde :

« La douleur t’a passé une bague au doigt
il y a des années. Elle brille à peine
tu y penses moins qu’à ta montre ou tes lunettes.
Mais si tu l’oublies le matin sur un meuble
tu disparais pour toute la journée
dans les limbes du temps, et quand tu la portes
ce sont les autres qui deviennent visibles »   (p. 200)

Jean-Pierre Lemaire lui-même le dit : la poésie est la seconde chance – parlée et psalmodiée – de ce qui n’a pas su vivre, et c’est occasion de faire respirer la nouveauté du monde. Même si, examinant de tellement près l’absolu des choses, on se prend les sourcils dans la fenêtre refermée de la nature !

« Après la neige, avant les feuilles
examine ta vie.
Ne remplis pas les marges »  (p. 205)

C’est un poète chrétien : vu ce que sont les auditeurs réels (génération après génération) de la Bonne Nouvelle, son héraut ne s’est jamais figuré pouvoir finir loin d’une Potence !

« Quand il sort sous le porche en clignant des yeux
le village a repris ses vraies proportions
les maisons dans les rues et les fleurs aux fenêtres
sa vie avec sa femme et sa petite fille
Les montagnes mêmes paraissent modestes
elles ne songent plus à éclipser le ciel
et lui dont le masque était décollé
qui cherchait en pleurant la hauteur de sa bouche
a trouvé sa voix juste pour l’éternité »   (p. 210)

C’est qu’en pays chrétien, l’espérance a coutume de tomber raide devant l’Inespéré :

«  … comme des enfants
revenus plus tôt de la promenade
qui trouvent dans leur chambre le dos gris du père
réparant les jouets pendant leur absence »    (p. 235)

Et tant pis si vieillir, c’est devoir faire tache dans tous les paysages possibles !

« …  L’homme rassis
suit dans tes reflets une sirène blonde
regrettant déjà, si elle surgissait
toute ruisselante, femme jusqu’aux hanches
de ne plus pouvoir s’entendre avec elle
à cause de l’âge »   (p. 287)

Les grandes lignes du destin chrétien lui sont transmises sans douceur excessive, sans abusive précaution ; prosaïquement : l’Incarnation fait de toute désincarnation perso une diversion et un contre-sens ; la Résurrection signifie d’abord que dans une vie, quels que soient ses détresses et dégoûts, il faut en revenir exclusivement à la vie ; l’Ascension indique que la piété (en tout cas celle de l’intelligence vive et sincère) s’obtient par élimination, – il faut lâcher les plus invraisemblablement secrets parmi nos lests pour nous élever tant soit peu etc.

« Tu ne portes pas la robe de bure
mais elle habille enfin ton cœur
pour vivre en pensée aux genoux des autres
après un noviciat qui s’est prolongé
jusqu’à la vieillesse »    (p. 302)

Et la seule incertitude morale reste : va-t-on préférer l’effort précieux des humbles, des ménagères, ou le rayonnant repentir des orgueilleux, des infatués ?

« Quand elle a fini de cirer les meubles,
d’essuyer les vases, le dos des vieux livres,
elle s’assied, la tête vide.
Les grains de lumière ont partout remplacé
les grains de poussière
mais qui verra la différence ?
Le soleil seul
la félicite »  (p. 311)

ou

« Repliant la lettre du laboratoire
l’homme qui a lu sa condamnation
s’enfonce dans les rues, porteur d’un sang lourd
incommunicable. Il tourne le dos
au soleil qu’il aimait depuis son enfance
et de rue en rue, le soleil le suit
comme un chien fidèle ou un dieu désolé
qui ne comprend pas mais demande pardon »  (p. 313)    ?

Le décès de la voisine fait saisir qu’elle vaut désormais mieux qu’elle, mais que nous, c’est dès maintenant qu’il le faudrait ! :

« Friable au moindre pas,
elle bavardait avec le village
sur l’appui de fenêtre.
Depuis sa mort, tu sais
que chaque maison le long de la rue
est un moulin
broyant finement
la farine humaine »   (p. 319)

Sonnant à notre ancien lieu de travail, heureusement, personne ne vient ouvrir. On se souvient qu’il y a encore peu, officiant à l’étage, et payé pour savamment occuper sa fenêtre, on n’avait pas un regard pour les vieux crétins qui, en bas, carillonnaient dans leur autre vie. On ne concevait pas de survivre à son activité ; on aurait accueilli un ange émérite avec des bras d’honneur. Demain, on restera sur le trottoir d’en face ; après-demain, on revend la ville.

«  … Tu sonnes à la porte
de ton lycée, en vain, n’alertant que les arbres
derrière le mur, le buste de Musset,
les escaliers déserts.
…    Bientôt tu seras
touriste toi aussi, badaud, retraité ;
tu ne salueras plus les jeunes visages
mobiles, émouvants à chaque rentrée,
dans les quatre cours où le vent mystérieux,
le vent de septembre, aura encore accès »   (p. 329)

C’était pourtant simple : nul ne s’endort pour le Ciel s’il espère que son réveil y oubliera tout.

« Mon grand, tu dois tout boire.

Desserre les dents
pour la cuillère et le médicament.

Desserre le poing
pour le clou du bourreau.

Desserre ton cœur
pour l’injure et la lance.

Nous guérirons tous »   (p. 373)

C’est miroir brisé qu’un tel homme a pu se reconnaître. Le génie patient et fraternel de Jean-Pierre Lemaire le fait exactement arriver à nous comme un ancien ami, tombé d’une bagarre de nuages.

©Marc Wetzel

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