L’ordre du matin—Sur des peintures de Jacques Valette

Chronique de Miloud KEDDAR

L’ordre du matin

Sur des peintures de Jacques Valette

Voici des « nu » qu’habille la couleur. Le corps est plein quand l’environnement est du presque vide, bigarré, hachuré. La couleur devient coquille qui protège mais aussi carapace qui isole. Et c’est ce qui isole qui intéresse Jacques Valette. Dans une de ses périodes, la période dite du « Déséquilibre », Valette a peint des femmes qui dansent une danse mal assurée, non maîtrisée, des avancées dans le monde, incertaines. Et si dans la période qui suivit, il nous fallait deviner sous l’abstrait le figuratif, avec cette série de nu, nous sommes en présence d’un « figuratif abstrait ». C’est comme si Valette accomplissait une remontée vers l’origine, et précisément l’origine de l’abstraction dans la peinture. J’ai dit : « accomplissait une remontée vers l’origine » et je voudrais qu’on m’entende dire : « s’accomplit en remontant à l’origine », la nudité, la relation alors simple au monde. Connaissance de soi et accomplissement ? Jacques Valette plaide pour une présence accrue au meilleur dans soi, lui qui sait le risque de la méconnaissance de soi, lui qui veut que les repères ne se brouillent pas et que le gouffre de l’absence ne se déclare.

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« Le nu rouge »
Le nu corps peint rouge : lumineux, en braise ou en souffrance ? Le nu évolue dans un espace couvert partiellement de dalles et de lignes blanches, vertes, jaunes, de lignes rouges, enchevêtrées, croisées. Par ces lignes rouges et par ce corps rouge, le peintre tente-t-il de créer le lien entre le nu et l’Autre – le monde, les vivants ? Par les lignes s’entrecroisant, le lien ne se fera-t-il que par des détours ? Le nu souffre-t-il dans son corps (séparé de soi et séparé des autres) ? Le corps dans cette peinture est celui d’une femme, par l’esquisse des seins, par l’articulation du bassin. La femme a les cheveux « semés aux quatre vents », comme dit la chanson. Le visage exprime de la douleur, si visage on peut dire et si douleur est le mot juste. Par la couleur rouge, par la noire et par les cheveux arrachés, on peut parler de souffrance, ou est-ce un arrachement en vue d’une délivrance ? On prend sur soi, on s’arrache à la nuit mauvaise, et ce n’est qu’à ce prix qu’on s’accomplit et participe du groupe.

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« Le nu vert »
« Nu vert » a la particularité de sembler peint en bleu si on se place à plus d’un mètre et demi. Mais plus on s’en approche et plus les tonalités de vert se révèlent. Le « Nu vert » de Jacques Valette me fait penser à l’Andromaque de Giorgio De Chirico (dans «Hector et Andromaque, 1924 (cat. 41) »). La ressemblance est assez troublante, ma foi, et ce jusque dans le port de tête, le cou et le visage au regard aveuglé. Andromaque nous scrute et interroge, elle nous dé-figure ! J’aurai pu volontiers affirmer du peintre des nu peints dont il est question ici, qu’il a repris à son compte l’Andromaque de G. De Chirico s’il n’y avait ces lignes emmêlées qui le place dans la mouvance de l’Expressionnisme Abstrait. Les lignes tissées nouées lient Jacques Valette à Jackson Pollock. Chez Valette, l’influence donc de Pollock, celle de Vélasquez et celle de Max Ernst, et Valette dit s’être longtemps tourné vers les peintres de l’Europe de l’Est.

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« Trait d’union »
La couleur de « nu rouge » ou de « nu vert » dissimule-t-elle le corps au regard de l’autre, le cache ou au contraire lui permet-elle de rayonner pour une affirmation de soi, du Je, et une présence au monde accrue et facilitée ? Coquille ou carapace ? Jacques Valette, à sa manière, répond à cette question en titrant un de ses nu simplement « Nu ».
« Nu » dit ainsi est « couleur chair » (c’est moi qui souligne). Le fond est devenu uni, les lignes enchevêtrées ont disparues. Ce chapitre, je l’ai intitulé « Trait d’union » parce qu’il permet de lier « nu rouge » et « nu vert » à « Nu », pour les lignes se croisant. Il permet de passer vers « nu bleu » pour le fond uni. Enfin il lie « Nu » à « Adam et Eve » pour la couleur que je dis chair.

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« Nu bleu »
Dans « nu bleu », le nu fait l’expérience du corps de l’autre ou, pour mieux dire, « s’expérimente du corps de l’autre ». Il tente d’accéder à l’intime de l’autre. N’habiter le corps et le monde qu’avec l’autre ? Y a-t-il du heidegger chez Valette ? Du chamanique, aime-t-il à répondre !
« Nu bleu » représente une femme ou un homme ? « La taille fine, les hanches pleines », comme dit le poème, font penser à une femme. Mais la tenue des bras, leur position, écartée, feraient penser à un homme. Ajouter à cela la sévérité du visage, la dureté dans le regard. Homme ? Mais alors, les seins, le sexe ?

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« Adam et Eve »
Le nu « Adam et Eve » se résume dans les propos tenus plus haut. Toutefois les lignes sont maintenant noires et dans l’entour des corps et sur les corps. « Adam et Eve » ? Tandis que « nu bleu » cultive l’ambiguïté en faisant la part du masculin et celle du féminin dans un seul corps, « Adam et Eve » se décline en deux corps distincts.
Voici « Adam et Eve », ils ne semblent pas en danger en ce moment de l’origine. Adam a le bras droit replié, la main sur la hanche. Eve penche la tête vers lui. Elle l’écoute. Oui, elle l’écoute, car Adam lui parle. Mais de quoi ? Adam parle à Eve, d’eux deux, Adam ne pouvant parler que d’amour. Adam et Eve savent, et ne savent que trop, qu’il leur faut être deux et s’aimer pour affronter le monde et déchiffrer l’énigme de la présence !
De Jacques Valette enfin qui a entrepris la peinture de cet « Adam et Eve », disons qu’il nous parle de l’amour, qu’il nous parle du monde –et des corps-, Valette parle la langue d’Adam !

©Miloud KEDDAR

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