Sandrine Rotil-Tiefenbach, Grise, éditions Sulliver, postface de Jean Orizet, 112 pages, 11 €

Chronique de Pierre Perrin

9782351221563
Sandrine Rotil-Tiefenbach, Grise, éditions Sulliver, postface de Jean Orizet, 112 pages, 11 €


Un puzzle de l’étrange, note Jean Orizet dans sa postface ; un sketche, pour encore parler français, à la Raymond Devos, se dit-on en ouvrant ce petit livre étonnant qui commence ainsi : « Qui me croira ? Encore faudrait-il que je trouve quelqu’un à qui parler. Et que les mots me viennent. Pourquoi y penser ? Il n’y a personne. » Que se passe-t-il ? Une immobilisation du personnage qui déclare s’appeler Blanche. Mais ce prénom ment, de sorte que l’écorchée se retrouve aussitôt, dès le bas de la page, « couleur d’écorces et de murailles », Grise. Les aiguilles de l’horloge municipale sont bloquées comme dans un conte des frères Grimm qui, de leur côté, ont bien inventé une « histoire de bourse aux pièces d’or inépuisables » ?

Ces douze heures, départ arrêté, si on ose dire, déportent l’héroïne hors du monde temporel, où les grilles de métro sont fermées, les feux de circulations ne circulent plus entre leurs trois couleurs, où les questions se pressent : en quoi consiste la vie réelle, avec ses béquilles de type portable, café du matin, cigarettes, amour même ? Pourquoi avoir perdu « le réflexe d’écrire ses rêves tout de suite avant dissipation totale des brumes » ? Peut-on « disparaître aussi délicatement d’un effluve » ? Peut-on n’être vu de personne ? Être totalement translucide, voire être un pur fantôme ? « La mort est un bien étrange lieu », écrit Sandrine Rotil-Tiefenbach et fait résonner cette injonction : « veillez à ne pas confondre la ruse avec l’intelligence ».

Cette « allégorie littéraire », dont on ne donnera pas l’explication finale, nous fait pressentir le désarroi de vivre, quand tout nous échappe. On imagine aisément que « la poésie est une colère politique ». Non seulement cet effacement peut arriver à chacun, mais certains le vivent dans leur chair, douloureusement, soit que des bombes leur tombent sur la tête, soit que l’avenir soudain s’enraye. Sandrine Rotil-Tiefenbach écrit de façon haletante. « La musique me fond dessus comme un pélican sur un porteur d’écailles. » Une « petite absence » à découvrir.

©Pierre Perrin

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