Le mystère Henri Pick, David Foenkinos ; nrf Gallimard (288 pages – 19, 50 €)

Chronique de Nadine Doyen

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Le mystère Henri Pick, David Foenkinos ; nrf Gallimard (288 pages – 19, 50 €)


Après le succès planétaire de Charlotte, David Foenkinos explore le milieu littéraire et dissèque l’avènement d’un best-seller, les maillons indispensables, tout en montrant comment un livre peut changer la vie d’un individu, voire fissurer sa vie privée.
On a tous en mémoire des titres qui ont cartonné, mais est-ce le hasard, le coup médiatique d’un éditorialiste  ou la fine intuition de l’éditeur ou éditrice ?
Pour les Foenkinophiles, lire un roman de l’auteur c’est d’abord partir à la traque de ses constantes. La série d’items devenue la marque infaillible de David Foenkinos est-elle toujours présente ?

Au lecteur de  tester s’il retrouve les références à deux Polonais, aux cheveux, à Ikéa, l’Allemagne, Berlin, le jus d’abricot» et les notes en bas de page. Doit-on voir un clin d’œil à la Suède et à Katerina Mazetti quand deux  protagonistes se rencontrent au cimetière ?
Brautigan, auteur américain dont un fan eut l’idée de reprendre son concept d’une « bibliothèque des livres refusés », des « unwanted books » est le point de départ du roman. Un émule Jean- Pierre Gourvec installe un espace similaire « un tombeau contre l’oubli » dans la bibliothèque de la ville de Crouzon, en Bretagne. Son objectif est de valoriser des pépites laissées pour compte par le comité de lecture.
Son assistante Magali va poursuivre cette sauvegarde, accueillant les dépositaires.
Sa rencontre avec Jérémie réveille sa libido au point de mentir à son mari quant à son retard. Dans ce passage, on retrouve la sensualité du potentiel érotique de ma femme.
C’est alors que Delphine Despero, éditrice parisienne, « future papesse de l’édition », débusque un texte bouleversant relatant : « l’histoire d’un blocage, l’impossibilité de vivre une histoire d’amour », anticipant même l’adaptation au cinéma.
Avec la découverte de ce manuscrit signé Henri Pick, exhumé après la mort de l’auteur, on cherche à savoir qui est cet auteur inconnu, à joindre sa famille.
On assiste à des rencontres entre la veuve et des journalistes ainsi qu’avec l’éditrice qui a débusqué une affaire juteuse. Celle -ci y voit un livre porteur et s’investit à fond au point de négliger son compagnon Frédéric qui n’a pas connu cette chance et encaisse mal le flop de son  propre roman. On devine qu’il nourrit de l’amertume.
Mais est-ce vraiment l’œuvre de ce Monsieur Pick, pizzaïolo breton ? Comment s’en assurer ? Commence une incroyable manipulation au point de persuader Madame Pick que son mari est indubitablement l’auteur de : Les Dernières Heures d’une histoire d’amour. Voici Madeleine en train de ranimer le souvenir de son mari. On plonge dans le maelström qui la taraude, dans le séisme qui l’ébranle.
Le buzz commence, et on pense au roman de Serge Joncour : L’idole, à la façon dont les médias s’emparent de ce scoop, et font de Madeleine leur proie. David Foenkinos souligne les dérives de la notoriété qui s’abat sur vous, à votre insu, surtout après un passage  à la télévision. Quand  François Busnel s’avise de tourner une séquence de son émission chez Madeleine, celle-ci fustige tout ce cirque.
Le narrateur met la focale sur la fille Joséphine, qui elle accepterait volontiers son quart d’heure de célébrité, elle dont la vie est si lisse depuis son divorce.
David Foenkinos montre l’impact d’un passage à la télé sur les ventes, rappelant le roman de Jessica L.Nelson Tandis que je me dénude, mais pointe le besoin des lecteurs « quand on aime un livre, on veut en savoir davantage », d’où cette « traque incessante de l’intime dans la littérature ».
De même un bandeau apposé sur un livre avec une accroche, comme « Un roman refusé 32 fois » devient prescripteur à la grande stupéfaction de l’intéressé, qui soudain croit voir son talent récompensé. Mais le milieu littéraire génère aussi les désillusions, mieux vaut en être informé pour un auteur.
Le film La délicatesse, adapté du roman éponyme a initié le circuit d’Amélie Poulain. Les habitants de Crouzon voient naître le pèlerinage Pick, depuis le cimetière, la crêperie, ex pizzeria, et la bibliothèque des refusés.
Mais un journaliste, plus intuitif, plus professionnel, au vu des incohérences subodore un autre scénario et  fait sa propre enquête. Va-t-il résoudre l’énigme ?
Pas facile quand on trouve la bibliothèque fermée pour durée indéterminée.
Y aurait-il anguille sous roche pour Rouche qui « se laisse porter par l’intuition » ?
Magali n’aurait-elle pas filé à l’anglaise avec son protégé ?
David Foenkinos sait distiller le suspense, une note en bas de page précisant que Jean-Michel Rouche « aura une importance capitale dans cette histoire ».
Quelle est cette « découverte cruciale » détenue par Joséphine ?
Voici le lecteur tenu en haleine. Et si l’auteur nous menait sur une fausse piste ?
En effet les révélations de Jean-Pierre Rouche sont sidérantes et contribuent au rebondissement de ce roman. Une autre protagoniste entre alors en scène : Marina. Quel lien aurait-elle eu avec Gourvec, le bibliothécaire de Crozon, « pourvu d’une dose minimale de sociabilité » mais doté du pouvoir magique de « trouver le livre qui vous correspond » d’après votre « apparence physique » ?
Comment l’éditrice si sûre de son coup va-t-elle réagir à cette découverte, d’autant qu’elle a briefé tous les représentants sur ce scoop ? Ne risque-t-elle pas de perdre sa légitimité et voir  les chiffres de son édition chuter ?
Ce qui est extraordinaire, c’est  la puissance de la manipulation psychologique, c’est de voir se détricoter tous les arguments qui avaient réussi à convaincre Madame Pick. Mais comme des vases communicants, voilà Marina, à son tour, convaincue que Gourvec l’a aimée en secret et a écrit ce roman pour elle. Mais pourquoi aurait-il signé en usurpant le nom de M. Pick ? Le mystère reste entier pour le lecteur aussi.
Qui croire ? Qui détient la vérité ?
Le lecteur perdu, embrouillé par toutes ces hypothèses n’a plus de repères.
Quant au pacte secret de Delphine et Frédéric que cacherait-t-il ?
Va-t-on savoir la vérité ou être embobiné comme les protagonistes, induit en erreur ?
Cette mystérieuse publication conduit David Foenkinos à s’interroger sur l’intérêt de certains artistes à ne pas chercher à entrer dans la lumière de leur vivant, prenant comme exemple la photographe Vivian Maier. Mais il dénonce aussi cette emprise que des journalistes peuvent avoir sur des personnes fragiles, crédules.
Comme il y a eu le salon des refusés en peinture, l’auteur nous rappelle que « le refus ne peut en aucun cas être une valeur qualitative », citant les cas « emblématiques » de Proust (victime d’une lecture superficielle) et John Kennedy Toole.
Si David Foenkinos fait partie de ceux qui vendent le plus de livres, il a conscience que la vente des livres subit aussi la crise, qu’il « faut batailler » et ne permet pas, pour beaucoup d’écrivains d’en vivre. Il souligne également le statut précaire de certains journalistes littéraires, dépendant de la ligne éditorialiste du patron de presse et que l’on débauche quand ils vitupèrent contre leurs contempteurs. Rouche, « prince d’un royaume éphémère », puis « pestiféré » pour avoir vilipendé « les postures et les écrivains surestimés », incarne cet aphorisme de Churchill, retweeté par David Foenkinos : « Le succès, c’est d’aller d’échecs en échecs ».
Le narrateur nous immerge dans un raout littéraire où naissent les rumeurs, les fuites, vite colportées sur les réseaux, nous laisse entrevoir le lien éditrice/représentant (pression subie).Le coup d’éclat de Maroutou retentit comme un pavé dans la mare. On entend les voix d’Augustin Trapenard, de Bernard Lehut, de Frédéric Beigbeder, expert de la Russie mais aussi en marketing, connu pour épingler ses pairs.
David Foenkinos met en exergue le rapport éditrice/auteur, tâche ingrate mais déterminante, primordiale et aborde l’angoisse pour l’auteur de rester « dans  l’anonymat le plus complet ». Il développe également une réflexion sur le lieu d’écriture (Les écrivains ont-ils besoin d’une atmosphère déprimante ?) et la création.
Coup de théâtre final : l’annonce d’une naissance qui devrait révolutionner le couple, mais pourquoi Delphine menace-t-elle d’avorter ? Juste un rappel du roman de Brautigan « Abortion » dont on apprend le destin pathétique ? Un rappel de la comparaison de son agonie à la fin d’un amour, thème du mystérieux manuscrit ?
Ce récit, comme on peut le constater, cause une vraie onde de choc , un effet domino parmi tous les couples croisés, plus ou moins en lien avec l’auteur présumé.
David Foenkinos sonde les intermittences du coeur : incompatibilité (« Leur cohabitation devenait le théâtre de deux forces antagoniques », usure, tentative de rabibochage, adultère, humiliation, trahison, scènes de ménage (« Même une dispute, tu me la refuses ».), indifférence à l’autre. « Quelques mots peuvent changer un destin » alors que le silence peut éloigner. Pour Marina, ce fut un télégramme.
Le mystère nous est dévoilé au final dans L’homme qui dit la vérité. Mais ce dernier roman ne risque-t-il pas d’être censuré, retiré du rayonnage, puisque le pot aux roses y est démasqué ? Ce nouvel opus prouve que chacun a ses secrets.
Doit-on voir un scoop en filigrane quand on lit que Roman Polinski serait en train de tourner un film sur « une jeune peintre allemande, morte à Auschwitz » ?
Ancré dans l’univers littéraire contemporain, David Foenkinos pratique copieusement le name dropping (Jaenada, Roth). On ne sera donc pas étonné qu’il convoque les auteurs de Soumission, de Merci pour ce moment ou son cinéaste de prédilection : Woody Allen. Dans ses interviews, David Foenkinos confie vouloir payer sa dette aux auteurs fondateurs comme Borges, Cioran, Gracq, Kundera, Kafka, Kerouac, Pouchkine, Bolano, Dostoïevski, Walser et décline ainsi son amour de  la littérature.
C’est avec plaisir qu’on se délecte, se gave des fulgurances de l’auteur : « une sorte de falaise affective », « service après-vente de la rupture », « économe de la tendresse », « un Fitzgerald de la pizza », « Le silence demeure le meilleur antidote aux désaccords », une poignée de main « à l’énergie d’un mollusque neurasthénique ».
Beaucoup d’ironie, d’humour (« Je suis donc un inventaire. », de comique de situations, de fantaisie, de tendresse et de délicatesse, dans ce roman difficilement « résumable », complexe aux nombreuses ramifications qui nous plongent dans les coulisses du lancement d’un livre et de ses retombées, dans la fabrique d’un best-seller. Mais aussi dans des relations amoureuses qui se sont délitées ou dans les prémices d’une nouvelle vie. David Foenkinos livre une impressionnante ode aux livres, truffée de références cinématographiques, musicales (Barbara) et littéraires, autant de pistes pour éveiller la curiosité du lecteur.
Après avoir été « Charlottisé », laissez-vous prendre dans les rets d’Henri Pick.
Si « écrivain est le seul métier qui permette de rester sous la couette en disant :Je travaille », le lecteur peut s’offrir le luxe de lire sous la couette cette comédie, aux allures de polar, rythmée par le suspense, brillamment orchestrée par David Foenkinos, d’autant que dans chaque livre, il y a toujours un mot qui nous est destiné. « On cherche inconsciemment ce qui nous parle. »
Faut-il se méfier des écrivains ( « Les écrivains sont dingues, tout le monde le sait. ») ou de ceux qui lisent ? Peut -être !, mot préféré de David Foenkinos.
Selon Giorgo Manganelli : « Ceux qui aiment ardemment les livres constituent sans qu’ils le sachent une société secrète. Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. » Et l’auteur, conscient du constat alarmant que les gens lisent moins, signe un vibrant et convaincant plaidoyer pour la lecture.
A noter : Au théatre Hebertot, du 14 au 22 mai, la pièce de David Foenkinos :
Le plus beau jour , mise en scène par Anne Bourgeois.

 

©Nadine Doyen

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