Jérôme Attal, Les jonquilles de Green Park (215 pages – 17,50€).

Chronique de Nadine Doyen

9782221192191
Jérôme Attal, Les jonquilles de Green Park (215 pages – 17,50€).

Jérôme Attal nous transporte Outre-Manche, au cœur de la capitale londonienne à l’époque du blitz, période noire qui contraste avec l’image lumineuse du bandeau.
Toutefois la bombe qui domine Big Ben laisse craindre le pire.
L’exergue de Francis Scott Fitzgerald focalise notre attention sur cette tranche de l’existence des teenagers, incarnée par le narrateur Tommy, âgé de treize ans.
Mais qui est Mila, à qui le roman est dédié ?
On suit en particulier la vie de la famille Bradford dont les journées, les nuits sont ponctuées par les alertes des sirènes et les descentes aux abris. Qui sont-ils ?
Le narrateur Tommy, revisite son enfance, égrène ses souvenirs. Son ambition ? Devenir écrivain, car pour lui, « L’écriture, c’est un peu le bonbon magique de l’existence ». Il se remémore les excentricités de son père.
Sa sœur Jenny s’engage comme infirmière au Saint Thomas’ Hospital.
La mère qui trime dans une usine, où le « never explain never complain » est de rigueur, affiche  sa gaîté en chantant. Les paroles de la mère, empreintes de sagesse et de  lucidité, aident sa famille à voir le trottoir ensoleillé : « La vie n’est qu’un court séjour, et il faut se réjouir de chaque instant ».
Le job du père est plus mystérieux. Ce dernier tient à  entretenir le culte de ses disparus, et en particulier parler à Tommy de sa granny Rose, poétesse.
Le narrateur nous fait découvrir son talent avec le poème « Home » sweet home.
Cet attachement à son foyer, Maria Rigoni Stern le traduit ainsi : « L’endroit où l’on a passé une période sereine demeure dans la mémoire et dans le cœur toute la vie, mais ce souvenir devient encore plus cher si, à cette période heureuse, ont succédé d’autres temps excessivement durs et douloureux ».
Comment fêter Noël dans cet état de guerre ? Pour le père de Tommy, en anticipant.
Ainsi, si selon la tradition britannique, le Boxing day (jour d’ouverture des cadeaux) a toujours lieu le 26 décembre, les Bradford opte pour le soir du réveillon.
Tommy attend beaucoup de ce moment d’apothéose, guettant la réaction de sa mère devant le cadeau «  home made » fabriqué par son père et lui.
Ce cadeau, le lecteur en a suivi sa construction et noté la connivence du père et du fils pour offrir à la mère l’objet rêvé, preuve de l’amour.
Jérôme Attal montre cette fébrilité de l’impatience, la bonne humeur puis la course effrénée de toute la famille aux abris. Une célébration interrompue va se poursuivre de façon souterraine, les Londoniens n’ayant pas la chance de connaître cette trêve  passagère qui permit, en 1914, aux soldats ennemis de se souhaiter un « Merry Christmas » dans les tranchées, comme dans le film Joyeux Noël.
Toutefois l’ambiance reste festive grâce à Lord Papoum, « fringant sexagénaire ».
Et « l’atmosphère irréelle ». Tommy reste ébloui d’avoir côtoyé Mila, tel un mirage.
Cette vie, toujours menacée, renforce la solidarité et on découvre la générosité de Tommy pour son copain Oscar, à qui il offre son dessert. Lui dont le cadeau de Noël se résume à un paquet de Corn Flakes, comme autrefois le luxe d’une orange.
Ce récit raconté à la hauteur d’un garçon de 13 ans, truffé d’anecdotes et de scènes entre copains (bataille de polochons, leur vol à l’étalage) rappelle des épisodes du Petit Nicolas de Sempé ou de la guerre des boutons de Pergaud. Les conversations se déroulent dans un style peu châtié : « ferme ta gueule », « connard ».
Leur insouciance, leur besoin de jouer, de s’émanciper leur permettent de tromper la dure réalité sur le terrain. Jérôme Attal insère une intrigue avec ce message d’Oscar transmis par Mila à Tommy. Pourquoi ce rendez-vous à Hyde Park ?
Y aurait-il un lien avec la police venue chez les parents d’Oscar ?
Toutefois, le récit s’accélère avec l’imminence du danger, contraignant Tommy à une course effrénée. L’angoisse va crescendo d’autant que chacun des membres de cette famille unie se trouve à ce moment-là dispersée. Cette « menace, pressante », même les écureuils et les oiseaux dans leur comportement l’anticipaient.
Comme chez Guy Goffette, dans Une enfance lingère, ce sont les tantes qui initient aux premiers émois amoureux. Ou cet oncle d’Oscar « toujours à cheval » !
Un éveil à la sensualité s’amorce chez ces adolescents qui ne sont pas insensibles aux charmes des femmes. Mais « l’amour est toujours une affaire plus compliquée ».
Les cœurs battent pour les protagonistes terrifiés par cette guerre et les sifflements, les détonations. Mais aussi d’amour. Que penser de Lord Papoum « qui en pince » pour la mère de Tommy ? L’évier qui déborde chez Tante Pretty n’est-il pas la preuve qu’elle est amoureuse ? Tommy n’a-t-il pas « le cœur en feu », aimanté par la magnétique Mila, depuis cette soirée autour de la piscine souterraine ? Mila, au « sourire magnifique et mystérieux » que l’on imaginerait volontiers sublimée par le couple d’artistes Pierre et Gilles.
Les aficionados de Jérôme Attal ne seront pas surpris par ses nombreuses comparaisons imagées : « un ventre à la forme d’un Jelly Belly Bean »      ou ses formules insolites : « le fantôme de mes espérances », « un bonbon de solitude », « un trop plein d’ice-cream d’amertume », « la valise à regrets ». L’auteur ne manque pas de digresser (sur ses  hobbies : les timbres, les comics books) et de distiller des apartés à l’adresse de son lecteur.
Dans ce roman, on devine le parolier quand l’auteur évoque le pouvoir d’une chanson ou décline des musiques de références : Bing Crosby, Louis Armstrong, Vera Lynn.
C’est un amoureux de Londres, un connaisseur des coutumes anglo-saxonnes (crackers de Noël), qui distille son « British touch » (mots en anglais : « Honey, pea and ham, le proverbe : une pomme par jour, sandwich au concombre, les chocolats Cadbury, les chansons patriotiques), le tout mâtiné d’humour.
Jérôme Attal, en campant son récit à l’époque du conflit de la seconde guerre mondiale, évoque les responsables au gouvernement de cette période : Churchill, Premier ministre. Il nous entretient des différents abris qui l’on construit.
Ces pages décrivant un paysage urbain dévasté, « Londres, réduite à un chantier de démolition » sous « le feu nourri de la Lutwaffe », ravagée par les bombes résonnent avec les conflits actuels. « London is burning », « rues éventrées, redessinées aux shrapnels », « monceaux de gravats ». On imagine l’hécatombe, les voitures pulvérisées, l’ « horreur indicible », l’effroi. L’auteur souligne la résilience de ses protagonistes, leurs atermoiements (rester à Londres ou se réfugier à la campagne ?) comment ils se raccrochent au moindre espoir et ne comptent que les heures heureuses. La famille Bratford va-t-elle échapper au carnage ?
Jérôme Attal évoque la tragédie des orphelins : « C’est quoi la suite quand tu perds tes deux parents en une fraction de seconde et que t’es même pas assez grand pour t’assumer tout seul ? ». Voici l’âge bête « enjambé », les adolescents ont cessé leurs « conneries », la guerre les a fait mûrir. Une jeunesse « grignotée par les bombes ».
Le récit, où rayonne le sourire de Mila, se clôt en avril 1942, dans la lumière des parterres de jonquilles, « belles. Solides au vent », celles que Tommy et Mila espèrent aller admirer dans Green Park, la paix revenue. Leur pacte secret pourra-t-il être tenu ? Laissons le suspense. On quitte Tommy, confiant en l’avenir, en Churchill. N’est-il pas représenté en superman sur le bandeau ?
« We shall overcome », pourrait devenir leur viatique.
Gageons que ce roman invite chaque lecteur à exhumer de ses journées les petits riens qui permettent de positiver et de compter les heures heureuses, comme le moment de la lecture des Jonquilles de Green Park, roman profond et touchant.

©Nadine Doyen

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