Marc DUGARDIN, Table simple, Rougerie, 2015.

Chronique de Marc Wetzel

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Marc DUGARDIN, Table simple, Rougerie, 2015.

« sur la table simple
le pain n’est à personne
ni le père ni la mère

et la honte non plus » (p. 27)

et

« simplement, table
table simple

mots qui insistent ; appelés par
le silence des lettres qui les
mettent au monde ; où ils s’
achèvent sans fin

table venue d’un rêve, posée,
flottant dans un rêve ;
table emmurée –
à moins que la maison soit
dans l’ignorance des murs ? » (p. 71)

Je ne sais pas, Marc Dugardin, de quelle table vous parlez,
(je ne suis pas belge, je connais mal votre œuvre ; j’ignore si vous assemblez ainsi des planches pour tenir des comptes, réunir des affamés et assoiffés ou former dessous des tunnels domestiques pour chats et pour marmots)

mais je sais quelle simplicité vous fait parler,
(une table simple est réduite à elle-même, elle ne s’occupe pas de ce qui la cause ; ni ne prétend choisir sa nappe. Elle a le convive facile d’emploi ; elle ne feint pas d’être dalle de dolmen, elle ne joue pas la barricade redressée)

en français, en anglais, en allemand, son nom commence par « t » (une dentale sourde) : « table », c’est dîner doux, c’est durée définie, c’est tout qui tente (bien), qui tinte (juste), qui volontiers tangue (avec les buveurs, les braillards) – dans les « d » et « t », comme on se sent les dire, la langue vient aimablement presser, pousser les dents dehors, comme, dit quelque part Dugardin, « une chance qui court à sa perte »

à cette tablée pure, unitaire, accessible, les plats sont là où on les pose, les assiettes sont sans double ni calcul, on se serre à mesure qu’on arrive (couverts et hôtes), et l’on accepte d’avance – comme conseillait Epictète – d’être bientôt desservis !

Cette convivialité sobre, d’un seul tenant, aussi rectangulaire que son bois vu du ciel, et que sa forme ne quitte pas plus qu’un horizon, n’exclut pas la vie, les remuements et empêchements atroces dehors (et même sur le seuil, dès le couloir de la cuisine, dès l’entrée des toilettes), puisque tout est là – rien d’utile n’y manque, rien d’agréable n’y est de trop – même le génocide des voisins (Marc Dugardin nous écrit de Kigali) – qui est comme l’arbre à une branche de la tragédie.

« jusqu’au fond
(celui que l’on n’a
pas encore touché) »  (p. 27)

Ce sont convives sincères qui s’entretuent ; car peut-on autrement purifier les papilles du camarade  qu’en lui forant le menton et arrachant la langue ? Ce n’est pas tant lui qui gêne, qui insupporte, c’est son goût à la vie. Et l’on ne voudrait pas d’une extermination « soutenue », au style orné ; on préfère « ramener l’enfance à coup de gifles » (p. 21), trouver la mort avant de l’avoir cherchée, et en une fois (on la perd en tentant de la retrouver). Mais alors bien sûr,

« le paysage se tait
d’un silence
qu’on ne lui connaissait pas » (p. 12)

et il y a intérêt à être sur soi aussi propre et juste que ce qu’on rapporte ! :

« la pirogue était vieille
sur le lac Kivu

sûrement qu’il fallait
écoper de temps à autre
l’eau qui stagnait
dans le fond

de sa voix
(peut-on dire qu’il chantait?)
l’homme écopait
quelque chose
en lui aussi sans doute »  (p. 19)

Cet homme qui si singulièrement « s’écope » m’a beaucoup touché, Marc Dugardin : c’est que vieillir est comme prendre l’eau du temps, perdre étanchéité : on a la peau, la chair, l’âme même, plus perméables, davantage cosmodégradables : le monde vous érode de plus en plus près, vient vous remanger le relief. D’un coup, en plein menu, on se sent être devenu soi-même « la cuillère en fer blanc au rebut » (dont parle, dites-vous, Janos Pilinszky, p. 21)

Votre table est de mots, est de gestes parlants, et votre simplicité de table est innocence et pureté, quand vous évoquez « la confiance » qui « tremble en se déshabillant » (p. 28)

Votre simplicité de table est irrémédiabilité aussi, comme « agonie de l’homme/ cloué au mur de la chambre » (id)

Elle est aussi douceur, comme on peut rengainer son dard, comme on remet l’insulte et le blasphème dans les bras de leur mère silencieuse,
« amadou
ce mot venu se déposer sur la page …

amas, d’où ? …

murmure, cri amadoué …

ama- doudou
ma mie douce
comme vie qui serait douce un peu à mâcher

amadouvier …

comme rêve à recoudre
comme grain à remoudre
amadou
mot prêté à la douceur …

tu es cet homme
amadouci » (p. 31-36)

Il y a, Marc Dugardin, un passage de votre recueil « L’écoute infiniment », qui trouble et touche si fort, si près, qu’on vous remercie (bien que ne vous ayant jamais vu ni entendu) de l’avoir, comme à la collation du temps, formé et gravi pour tous, et c’est ceci :

« gémir petite sœur
et bientôt nous reconnaîtrons
le seau où l’eau tremble

nos mains sur la margelle
nos soifs silencieusement
et toi qui fus vivante

de la dette il ne faut
rien dire ni des larmes
petite soeur

seulement écouter le murmure
l’énigme qui demeure
lorsque les lèvres sont soudées »

J’aime infiniment ce moment, où vous notez que si rien parfois n’est plus lourd à porter qu’un seau, rien pourtant n’est plus simple qu’en marchant s’y pencher voir l’eau trembler ; comme un peu plus haut, vous disiez que si le monde est le plus effrayant des vides et le plus complexe des chaos, rien n’est pourtant plus simple que de laisser sur lui notre fenêtre ouverte. Ou que si nous arpentons toujours en « orphelins », en « pèlerins démunis » les allées des cimetières, il est pourtant toujours aisé de tourner son poème « vers le silence que font les morts quand ils écoutent ».

Votre table simple m’a intrigué (beaucoup) et ému. Vous ne prétendez évidemment pas, Marc Dugardin, que la simplicité a réponse à tout ; mais vous montrez qu’elle peut accompagner, justement, toutes les réponses, aussi amères, embrouillées et instables qu’elles doivent l’être. Et aussi, et surtout, qu’on peut voir, à force d’honnête et solidaire attention, de telles tables partout ; même voir une table fluide dans la brume humble ou dans l’orage qui vient :

« non pas les étoiles
la hauteur usée
malmenée des étoiles
leur piétinement

mais eux, les nuages

l’homme qui vieillit
et les regarde
pour ce qu’ils sont

flottants
indéterminés

précis comme les trous
d’un rêve dans la mémoire » (p. 63-4)

©Marc Wetzel

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