Philippe Besson, Les passants de Lisbonne, Roman, Julliard ; (192 pages – 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Besson, Les passants de Lisbonne, Roman, Julliard ; (192 pages – 18€)

En exergue du roman, Philippe Besson a choisi une phrase de Pessoa, « le plus grand penseur de l’âme portugaise », évoquant le cycle des saisons, la fragilité des êtres, la marche inéluctable du temps et a construit son récit au diapason de cette citation.
Pour Martin Melkonian , « il n’y a pas de hasard mais des coïncidences », pour Paul Eluard  «  il n’y a que des rendez-vous », c’est ce que les deux protagonistes, cabossés par la vie, ont peut-être pensé rétrospectivement, en se croisant dans cet hôtel où ils séjournent. Rencontre improbable dans le luxuriant jardin intérieur, sorte d’oasis et havre de fraîcheur, à l’écart des rumeurs de Lisbonne écrasée de soleil.
Philippe Besson entrelace, par touches sensibles, le destin de ces deux êtres blessés, dévastés, en souffrance et nous relate les circonstances de leur anéantissement.
Hélène, « enkystée dans le malheur », se livre assez vite. La détresse qui se lit sur son visage a convoqué Mathieu. Ils s’apprivoisent, s’épanchent, se décryptent, après s’être épiés discrètement. Aurait-elle en mémoire ce passage de La maison Atlantique qui nous encourage à « s’attacher davantage aux gens qu’on rencontre, prendre en charge un peu de leur vie, les écouter, écouter même leurs silences »?
Mathieu tarde à confier ce qui le mine, la raison de sa présence. Aurait-il peur de choquer Hélène ? Il avoue « faire confiance au hasard », mais pense que « c’est la magie de la ville qui a tout organisé ». Il décline « son attachement sentimental » pour la ville  où il a été heureux. Si Mathieu peut encore caresser un soupçon d’espoir, Hélène, veuve toute récente, flotte « dans cet entre-deux ». Ils se reconnaissent une accointance « une familiarité » : «Nos hommes nous manquent. Abominablement », reconnaît-elle. Chacun d’eux brosse un portrait touchant de l’absent.
Hélène surprend, nous interpelle par sa remarque quant au choix de cette capitale, conseillée à condition de ne pas craindre « d’approcher la mort ».
Nous voici embarqués à travers Lisbonne, cette « ville-labyrinthe », à déambuler bras dessus bras dessous, avec les deux protagonistes, mais aussi par flashback à San Francisco. Le point commun de ces deux villes ? Les séismes, le narrateur rappelant celui du 29 janvier, qu’il décrit avec un tel réalisme, que les images insoutenables du chaos surgissent et l’onde sismique nous ébranle, nous tétanise.
Si les deux compagnons d’infortune, « reclus dans la triste litanie de leurs souvenirs », se suffisent à eux-mêmes, vivent comme dans une bulle de douceur, occultent le décor qui les environne, le lecteur, lui, sait contempler « les fines mosaïques sur les murs », humer « les odeurs de sardine et d’espadon grillés ».
Par contre, Hélène remarque les regards aimantés, « les œillades appuyées » que des jeunes gens échangent avec Mathieu, aux mains fines, « à la beauté vénéneuse » avec « quelque chose de féminin », et le désir qui « déboule, irrépressible ».
Le lecteur les suit  également dans leur errance nocturne, Hélène étant curieuse de connaître la faune que Mathieu fréquente. Il ne lui a pas échappé que Mathieu est rentré un matin, bien escorté. Il s’étourdit dans de multiples « instants d’abandon » qui se traduisent par des pages sensuelles de « corps qui se rejoignent », de « baisers carnivores », « des nuits blanches », « une dérive à deux » dans le sillage de Guibert.
L’auteur évoque la corrosion du couple et soulève la question de la deuxième chance.
La musique bessonienne a des accents de saudade, de fado, mais aussi de Céline Dion.
Philippe Besson montre un sens acéré de l’observation des atmosphères, des êtres et une parfaite connaissance de la ville de Lisbonne. Il offre à ses « égarés » le décor suranné et intimiste d’un bar d’hôtel qui rappelle Hopper, ou l’ambiance feutrée d’un restaurant. Il leur fait goûter à la quiétude d’un cimetière anglais d’où ils sortent avec une certaine paix dans l’âme, « la mine calme ». Il les installe dans L’Electrico bondé
pour une traversée de « Lisboa », des « quartiers légendaires ». « Un parcours sinueux et accidenté » avec « des vues imprenables ».
Le réchauffement climatique qui s’est invité dans les pages est palpable :torpeur, moiteur, soleil éreintant, « violent, brutal », « chaleur accablante », « intenable ».
La correspondance joue un rôle important dans ce roman.
Philippe Besson aime écrire des lettres, ses personnages aussi. Il y a cette lettre de Vincent, qui frappe de stupeur Hélène, la terrasse. Puis les lettres d’Hélène aux amis, les mots pour se délester de la douleur. Mathieu n’a-t-il pas songé à écrire à Diego ?
Le narrateur sait nous tenir en haleine. Qu’a donc à faire Hélène, de si crucial, une fois ses lettres écrites ? Suspense, l’épilogue nous apporte la réponse dans une mise en scène théâtrale. De timides sourires s’esquissent, des regards appuyés s’échangent.
D’un livre à l’autre, un fil rouge se déroule. La chaleur rappelle De là, on voit  la mer.
Voyager pour oublier, pour « se couper du quotidien », panser sa peine de coeur, faire le vide, c’est ce que Louise avait aussi entrepris dans Se résoudre aux adieux. Mais le salut peut-il venir d’un tel exil, quand on est « amputé » de sa moitié ?
On retrouve les invariants : un port, la mer. La mer, « assassine », source de tragédie, Hélène la fuit. Et ce style particulier basé sur les contrastes et le questionnement.
Philippe Besson se livre à une introspection de ses « éclopés », ses « mutilés », ses « naufragés » plongés dans les ténèbres de leur tristesse, de leur solitude, de leur chagrin et les conduit vers la lumière. Sur leur parcours, une bouée de sauvetage.
Comme l’affirme Paul Eluard, « La nuit n’est jamais complète. Il y a toujours au bout du tunnel un coeur généreux, une main tendue, des yeux attentifs. La vie, une vie à se partager ». C’est ainsi qu’Hélène offre à son compagnon d’infortune la plus belle preuve d’amitié, de fraternité. Le vrai bonheur ne consiste-t-il pas à rendre les gens heureux ? Ayant « accompli ce qu’elle devait accomplir », Hélène, la bienfaisante, la fée providentielle, peut songer à regagner Paris. Elle se sent reboostée, « d’attaque » et confiante en l’avenir, avec un roman de Pessoa comme talisman.
Comme Philippe Besson le confie dans La maison atlantique : « La chose la plus difficile est d’apprendre  à vivre avec ses disparus. Mais quand on a appris, alors on est imbattable ». Mais peut-on aimer une nouvelle fois sans trahir, s’interroge Hélène ? Mathieu ne lui souffle-t-il pas le conseil idoine : « se débarrasser de certains oripeaux » ? Leurs adieux à l’aéroport de Portela sont empreints d’une indicible « émotion », de gaucherie et de tendresse.
Dans Les passants de Lisbonne, Philippe Besson renoue avec son univers de l’intime et explore ses thèmes de prédilection : l’abandon, « le frôlement de deux solitudes », l’attente, la perte, le manque, le deuil. Un roman qui résonne d’autant que les catastrophes   naturelles récentes ont causé une litanie de victimes, généré beaucoup de panique, d’effroi et de compassion, à l’échelle du malheur collectif. L’auteur souligne le calvaire de « vivre dans l’expectative ». Il montre comment Hélène et Mathieu, si brisés, fragilisés, vont rebondir après leurs épreuves, et où ils ont puisé leur force de résilience pour conjurer le vide, « cette vacance ».
Philippe Besson reste un expert dans l’art de fouiller les âmes et les cœurs dans ce récit empathique et cinématographique, de la renaissance, teinté de mélancolie, qui en touchera plus d’un.

©Nadine Doyen

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