Il n’est feu que de grand bois, éd. De la Différence, septembre 2015. 188 p. 17 euros.

RENTRÉE LITTÉRAIRE SEPTEMBRE 2015



 978-2-7291-2179-2

Claire Fourier, Il n’est feu que de grand bois, roman, Éditions de la Différence

A l’heure des courriels, des textos, des MMS, certains ont la nostalgie de la vraie correspondance, genre qui semble avoir un regain d’intérêt. À noter que le festival de la correspondance de Grignan draine toujours autant de passionnés de ce genre.

Claire Fourier nous dévoile la correspondance de ses deux protagonistes et nous fait pénétrer dans leur intimité. Ils s’écrivent, et nous lisons leurs états d’âme. L’auteur distille seulement des bribes de leur rencontre, alimentant le mystère.

Tout les oppose à l’exception de leur goût pour le bois. L’homme sillonne la forêt vosgienne, la femme les couloirs des bibliothèques et des musées pour son travail sur l’histoire du mobilier. Elle lui écrit, il téléphone. Elle maîtrise la langue française, il l’égratigne.

Après la période d’apprivoisement, les lettres se gonflent comme une voile sous le vent de la passion. Alma invite son « empereur forestier » à la caresser : « viens usiner ton amoureuse ». La « femme de l’Ouest » confesse avoir plus « l’âge de la sensualité » que celui « de la sexualité ». Elle « zigzague entre vous et tu ». Il devient sa « boussole », « son moteur ». Elle se livre aux confidences. Ses lettres retracent leurs échanges téléphoniques, leurs rencontres. Elle se projette dans l’avenir, anticipe leurs prochaines sorties. Elle brosse un portrait passionné de Rolf. Quant à lui, il redécouvre, par l’échange et  la conversation avec Alma, de nouveaux horizons.

Malgré ses nombreuses promesses, Rolf se rétracte. Voici leur bonheur d’être ensemble ébranlé, alors qu’ils  n’étaient « qu’à l’aube d’un temps de douces caresses physiques et spirituelles ».

Ce coup de théâtre, qui vient assombrir leur liaison, plonge l’aimante amante dans le désarroi et l’incompréhension. Elle a du mal à accepter son déchirement et songe à lui rendre la monnaie de sa pièce. N’avait-elle pas réveillé en lui des sentiments, des sensations, des désirs qu’il croyait ensevelis, classés dans ses archives affectives ?

Le ton enflammé des lettres prend un tour cinglant, soulignant la

lâcheté du « misérable empileur de bûches ». Alma, « la rose épineuse » déverse sa fureur en une grêle de termes dépréciateurs : « ours mal léché », « butor », « tronc

mal dégrossi  ». Elle ne cache pas sa peine : « J’ai mal à toi ». Alma, exacerbée par les explications de ce « doux idiot »,  dissèque la colère qui l’habite et sa façon de rebondir (« Je me déprendrai à la longue. ») Elle  manie l’ironie, l’autodérision et pastiche La Fontaine : « Adieu, sapins, moutons, oies et brochets ! ». N’a-t-elle pas appris à ne compter que « les heures heureuses » ?

Cette aventure extra-conjugale, vécue avec remords par Rolf, pourra-t-elle se poursuivre, avoir une deuxième chance ? On éprouve une sympathie immédiate pour Alma, confrontée à ce naufrage.

En filigrane, Claire Fourier autopsie la forêt vosgienne, rappelle ses blessures causées par la tempête, évoque la déforestation et détaille cette chaîne du bois.

L’odeur de résine nous accompagne tout comme les lettres parfumées.

L’historienne du mobilier nous fait découvrir des meubles d’époques révolues, que l’on ne voit plus que chez les  antiquaires ou dans les musées,  aux noms insolites : secrétaire à dos d’âne, à billet doux, à culbute, bonheur-du-jour, « en tombeau ». Elle nous initie à tous les stades du travail du bois « densifié », de la « rétification », au vocabulaire technique (profilage, débardage, schlittage).

Claire  Fourier, dans un style alerte, audacieux, joue avec les mots : airain/reins,  Gulliver/Guebviller, péché/pêcher, Rue d’Ulm.ULM, être/hêtre, massage/message. Par son ballet de lettres, elle montre que « les mots écrits peuvent devenir charnels » quand le désir est le moteur. Si  pour Yves St Laurent, le plus beau vêtement pour une femme ce sont les bras de l’homme qu’elle aime, Alma, elle, offre à  Rolf «  le collier de ses bras ».

L’auteur ponctue les lettres de références littéraires (Moby Dick, Alexis Zorba) et, férue de peinture, y glisse une succession de tableaux, décrits avec minutie, dont ceux de Courbet, de Caspar David Friedrich : Le chasseur dans la forêt. On retrouve le décor familier de Claire Fourier, déjà présent dans ses romans précédents : les paysages bretons, une maison, sorte de « béguinage », un jardin foisonnant de roses, le tout évoqué  avec poésie. Sa musique de prédilection : Grieg, Mahler, Sibelius. L’amour est comparé au tango, après qu’un jour Alma l’a dansé avec son « homme boréal ».

Alma, « délirante hyper lucide », pétillante,  électrisante épistolière,  nous livre sa propre définition  de l’amour, qui s’affine au fil du vécu : « Successivement un enchantement, un désenchantement, un faire-avec le désenchantement, un ré-enchantement ».  Au lecteur de voir à quelle phase elle en est. Elle traverse le roman, grisée par un vent de « folie », un vent de sagesse aussi, s’interrogeant sur la permanence de l’amour dans le tourbillon incessant de la vie.

Ce roman s’inscrit dans la lignée de Métro ciel. D’un livre à l’autre les héroïnes de Claire Fourier se consument d’amour et se brûlent les ailes.

Ici, l’auteur radiographie une liaison adultère vouée à être en pointillé, compliquée, entravée par la/le légitime. Elle dépeint les deux versants de l’amour. Elle aborde la question d’infidélité sans tabou. Et si elle était le ciment des couples durables ?

Cette liberté dans le couple n’est-elle pas le secret et la force d’une union qui dure pour  Kristeva/Sollers ? Comme Denise Bombardier, Claire Fourier montre que l’amour n’a pas d’âge, toutefois elle apporte des nuances entre l’« amicizia » de Stendhal et la « philia », cette « amitié supérieure » « qui élève ». Si dans le film de Woody Allen « tout le monde dit I love you », les deux protagonistes vont-ils se le dire for ever ? Alma vit l’amour comme une chose à la fois nouvelle chaque jour et très ancienne, venue de la nuit des temps.

« Dieu m’étonnera toujours » disait l’auteur dans un livre précédent qui porte ce titre, et Claire Fourier, elle, n’en finit pas de surprendre ses lecteurs avec ce style ensemble clair et voluptueux, qualifié de « sensualité verbale » par Bernard Noël.  Au lecteur de céder à « la puissance de la séduction (se-ducere : conduire sur les chemins de traverse) ».

                                   ©Chronique de Nadine Doyen

 

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