UV, Serge Joncour, Le Dilettante (215 pages – 15 €) ; Prix France télévisions 2003

Chronique de Nadine Doyen

978-2-84263-076-8UV, Serge Joncour, Le Dilettante (215 pages – 15 €) ;  Prix France télévisions 2003

En attendant la parution en poche de L’écrivain national de Serge Joncour (1), voici un précédent roman, idéal pour accompagner votre farniente estival de quelques frissons.

Serge Joncour maîtrise l’art d’installer une atmosphère. Dans L’écrivain national, la forêt est omniprésente. Dans UV, c’est la mer avec son flux et reflux qui rythme la vie des protagonistes sur l’île de Bréhat, île de « rêve », grâce à son « microclimat », sa végétation luxuriante, « la senteur balsamique et chaude » comme sur la Riviera.

Les paysages qui défilent, servis par une écriture poétique, évoquent des tableaux de Monet : « L’émeraude chaude des pins sur le granit rose, les reflets de la silice comme une ondée de soleil ». La mer se révèle sous différentes facettes, dangereuse, « jalonnée d’écueils », « expéditive », aux « vagues dévergondées ».

L’auteur adopte une écriture cinématographique : panoramique balayant la baie, travelling sur les « myriades d’embarcations », sur « les voiliers filant doux », sur « une coulée de safran qui serpentait entre les pins », contre plongée sur « le petit escalier taillé à même la roche », plongée sur la plage en contrebas.

Très vite on ressent l’isolement, pas de navette avec le continent après vingt heures.

Selon l’édition, deux couvertures s’offrent au lecteur. L’une sobre : une parcelle d’eau miroitant sous le soleil. L’autre, une scène de l’adaptation à l’écran (2), campe trois protagonistes du roman autour de la piscine du domaine d’une famille aisée.

Progressivement, l’auteur, tel un cameraman, focalise notre attention sur chacun des membres de la famille Chassagne, réunie pour les vacances. Le 14 juillet se profile, mais Philip, le fils, spécialiste du feu d’artifice manque. Absence auréolée de mystère, tout comme la présence de cet homme qui débarque inopinément.

On s’interroge. Est-il vraiment un ami du fils prodigue ?

Le narrateur décrypte les rapports de chacun avec le personnage central, l’intrus, dont la personnalité se tisse de façon chorale. Pour les uns, Boris apparaît comme l’« homme providentiel ». Il gagne vite la confiance des parents, armé de l’art du savoir vivre, s’incruste. Les deux bambins, il les amadoue par les jeux. Son côté séducteur, sympathique ne manque pas de plaire aux deux sœurs. N’ont-elles pas remarqué « le miel de ses épaules brunies » ? Laquelle va succomber ? André Pierre, le gendre, plus lucide, devine en lui plutôt un « parasite », « frimeur », « un salaud », « un maboul », un « fauve » prêt à « dominer la meute et rameuter les femelles », d’où sa méfiance. Il tente de mener son enquête, de faire parler une photo. Toujours est-il que la présence insidieuse de cet inconnu vient bouleverser la routine de cette famille. Jusqu’où va-t-elle se laisser engluer, manipuler ? Que penser des déclarations fracassantes de Boris quand il affirme vivre « d’expédients », de trafic ?

Quant à la relation de Boris avec l’absent immature, influençable, Philip, elle est l’objet de maintes spéculations. Certains sont dépositaires de secrets.

Parallèlement, par le prisme de ses proches, se reconstitue le portrait de Philip.

(Allusion à ses frasques, à des « histoires sordides », à de l’argent versé.)

Serge Joncour excelle à happer son lecteur en instillant du suspense.

Un corps repêché. Un gendarme qui rend une visite éclair et repart avec un document signé. Julie, l’une des sœurs, introuvable, comme évanouie. Chacun spécule, l’inquiétude du père est palpable. L’imagination du lecteur galope.

On peut craindre le pire quand Boris a embarqué les gosses à bord du Riva. La tension monte, d’autant que Boris n’a pas de permis. Voilà le père vrillé d’angoisse. « L’inquiétude est la goutte de citron qui fait tourner le litre de lait ».

On s’interroge sur ses intentions quand le père, ancien chasseur, le surprend devant sa collection de carabines. Est-ce bien avisé de l’initier à leur maniement ?

Rebondissement quand Boris, à son tour, n’est pas de retour pour le repas de fête.

A nouveau, chacun avance une hypothèse. Quelques indices montrent que deux protagonistes, « scellés par le même pacte » connaissent la vérité.

Que signifie cette détonation qui clôt le roman ? Encore une énigme à élucider.

A travers le personnage central de Boris, Serge Joncour aborde les méfaits de son emprise sur les membres de la famille. Il explore cette « relation prison », toxique, déséquilibrée qu’André-Pierre n’a eu cesse de souligner, puis de subir. On est témoin de la façon dont le gendre se retrouve ligoté lorsqu’il est chargé d’accompagner Boris, avec pour conséquence son malaise physique. Cette dépendance impacte ses choix. Par crainte, ne règle-t-il pas les achats superflus de Boris (pied-de-biche) ?

On constate comment cet imposteur est vite idéalisé par la mère au point de le trouver « charmant, gentil, agréable, courtois » et même un masseur exceptionnel.

Il réussit la prouesse de fédérer toute la famille, plutôt sédentaire, pour un pique-nique. Il élargit son ascendance jusqu’au gendre qui voit sa liberté aliénée, contraint à suivre le mouvement. Des scènes très animées, voire mouvementées, ponctuent le récit. On assiste à une partie de tennis musclée entre Boris et André-Pierre, bombardé de « balles folles, assassines ». Une telle violence peut-elle être désamorcée ? La fureur du service de « l’autre » finit par déstabiliser le plus faible. Tel un «  GO », il est le « copain idéal » des jumeaux et « pourquoi pas l’amant » d’un soir. Il convie aux promenades nocturnes, aux sorties en mer. La quiétude de l’île est déchirée par le « rugissement » du Riva, les cris, les rires, cédant aux sanglots  et «  incantations » des « deux petits gladiateurs », « le brouhaha de la plage ».

Serge Joncour, portraitiste hors pair, nous livre une galerie de portraits très fouillés, dissèque les rapports entre fratrie. Ce « panorama de la famille complète » rappelle la phrase de Shakespeare : « Le monde entier est un théâtre et les hommes n’y sont que des acteurs ». Dans UV, Boris s’arroge le plus beau rôle, « le rôle de l’extravagant » « qu’il improvise sans partition, souligne Serge Joncour ».

En filigrane, la question de la transmission du patrimoine est soulevée (vignobles).

Inutile d’être autour d’une piscine, sur une plage pour plonger, avec délectation, dans ce thriller psychologique divertissant, à l’intrigue pleine de mystères ou dans un autre roman de cet auteur. (3) Serge Joncour rime toujours avec amour et humour.

Un bon roman n’est-il pas un récit qui interroge, comme dans ce huis clos oppressant, à la tension palpable ? Et vous ? Vous avez peut-être côtoyé ce genre d’individu « inébranlable, insubmersible » qui sait s’immiscer, se fondre au sein d’une famille ?

©Nadine Doyen

(1) Parution de L’écrivain national de Serge Joncour, aux éditions J’ai lu, le 19/08/15.

(2) UV, film (2007) réalisé par Gilles Paquet-Brenner, adapté du roman UV de Serge Joncour, publié en 2003.

(3) L’amour sans le faire ; Combien de fois je t’aime ?; L’idole ; Situations délicates ; Vu ; L’homme qui ne savait pas dire non ; In vivo, à mettre dans votre PAL, par exemple.

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