Franz Kafka, Lettre au père, Gallimard, collection folio2€, 2014, 99pages.

Chronique de Lieven Callant

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Franz Kafka, Lettre au père, Gallimard, collection folio2€, 2014, 99pages.

Il est salutaire d’écrire afin de sonder la profondeur des propos que l’on voudrait tenir à propos de la vie, de ses conditions et faveurs, des désarrois, des désillusions, des défaites ou au contraire des satisfactions et bonheurs improbables que l’existence comme dans une avalanche déverse sur l’humain que nous sommes. Écrire permet de prendre la distance nécessaire pour si ce n’est comprendre du moins admettre, assimiler et nous permettre d’être cet individu sortant du brouillard.

Combien de lettres ai-je écrites avec cette idée salutaire d’être entendu, compris par ces destinataires despotiques qui jamais ne seront en mesure d’admettre ce que j’ai à leur dire ? Cette méthode de déposer par écrit sous le biais d’une lettre ce qu’il me restait sur le cœur sans jamais les faire parvenir aux destinataires m’a souvent autorisé le bonheur de poursuivre sans le fardeau de la rancune, sans le boulet du désespoir le simple petit chemin de ma vie.

La lettre au père de Kafka fonctionne de la même manière. Jamais elle ne sera remise à son destinataire et fait partie du recueil « Préparatifs de noce à la campagne ». Entre réel et fiction, elle permet à Kafka pour ses lecteurs de dresser le portrait d’une terrible manipulation émotionnelle. D’établir l’absurdité d’un système despotique qui commence au sein même d’une famille pour s’extrapoler, on le comprend fort bien aux fondements même des systèmes politiques despotiques de certaines sociétés. Combien de tyrans ne se font pas passer pour les pères de la nation ? Combien imposent des règlements contraignant qui jamais ne s’appliquent à eux ? Ces chefs trouvent toujours les moyens de se défaire de leurs responsabilités, de faire porter à leurs victimes le lourd fardeau de la culpabilité. Car toute action, toute pensée, toute tentative n’est jamais à la hauteur des exigences fantasques du despote et est systématiquement détruite dans l’oeuf avec pour prétexte qu’ils sont les seuls capables d’apporter et d’assumer le bien pour tous. La tyrannie sait donc parfaitement installer son cancer au sein même de la famille en brouillant les rapports entre les différents membres. Certains pères abusent de l’influence qu’ils ont sur leurs enfants, sur leur épouse : un tel dessein ne sert qu’à combler leur impuissance primordiale à aimer, leur pauvreté émotionnelle, leur défaut d’empathie.

Au travers de la lettre qu’il commence par « Très cher père » et signe de son prénom, Kafka n’oublie pas de dresser un constat sévère vis à vis de la personne qu’il est devenu malgré et au-delà de l’éducation qu’il a reçue. Ses rapports avec son père semblent avoir été déterminants dans la construction de son œuvre.

Kafka maitrise parfaitement son propos et jamais son texte ne sombre vers le reproche, vers l’insulte ni même la diffamation. Il nous transmet l’analyse réfléchie de ses rapports avec son propre père au moyen d’exemples concrets pris de la vie quotidienne d’une famille. Le Kafka tourmenté, blessé, désemparé garde toujours sa dignité, la dignité d’être capable de respecter l’autre sans le juger ni même le condamner.

« Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu’ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne. »

« Le courage, l’esprit de décision, l’assurance, la joie de faire telle ou telle chose ne pouvaient pas tenir jusqu’au bout quand tu t’y opposais ou même quand on pouvait te supposer hostile ; et cette supposition, on pouvait la faire à propos de presque tout ce que j’entreprenais. »

« Personne ne te faisait pitié, ni sur le moment, ni après, on était absolument sans défense devant toi. »

« Tu ne respectais pas les ordres que tu m’imposais. Il s’ensuivit que le monde se trouva partagé en trois parties : l’une, celle où je vivais en esclave, soumis à des lois qui n’avaient été inventées que pour moi et auxquelles par-dessus le marché je ne pouvais jamais satisfaire entièrement, sans savoir pourquoi, une autre qui m’était infiniment lointaine, dans laquelle tu vivais, occupé à gouverner, à donner des ordres, et à t’irriter parce qu’ils n’étaient pas suivis ; une troisième, enfin, où le reste des gens vivait heureux, exempt d’ordres et d’obéissance. »

« Ce qui dans ta vie, reste sans conséquence, peut devenir le couvercle de mon cercueil. »

Père ou tyran, la seule voie possible pour leur survivre est surtout celle d’éviter de leur ressembler.

©Lieven Callant

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