Stéphane SANGRAL – Ombre à N dimensions (soixante-dix variations autour de « je ») Ed. Galilée. (115 p.).

Chronique de Xavier BORDES

Stéphane SANGRAL Ombre à N dimensions (soixante-dix variations autour de « je ») Ed. Galilée. (115 p.).

Stéphane Sangral est poète, psychiatre, la musique et les mathématiques lui sont familières, et si j’osais, je dirais… qu’il n’est pas « sans graal », car il poursuit à travers la poésie et les nombres une quête aussi singulière que surprenante… Et l’on peut dire vertigineuse puisque le livre est fait de courtes séquences de langage au croisement du poétique, du linguistique analytique, de la neurobiologie et d’interrogations sur la mise en abîme que tout langage touchant au « psychique » déclenche lorsqu’un locuteur se mêle de s’exprimer dans cet espace mental spécifique.

« Je ne suis que la question « que suis-je ? » errant en ses réponses… » écrit l’auteur pour attaquer son 4ème de couverture. Or le « je » qui est le pivot de cet empilement de poèmes retourne page après page ce « je » de mots comme un loup affamé ronge un os sur lequel il n’y aurait rien à ronger. Il conçoit ce « je » comme l’ombre portée de ce qu’il est, la poursuit tandis qu’elle s’étire à la surface du langage sous un éclairage de soleil rasant, déclinant, à la Salvador Dali, c’est à dire dont la source solaire proprement dite n’apparaît jamais.

Le rapport entre l’esprit, la personne que cet esprit recèle comme amande dans sa coque, et la langue, intrigue celui qui le questionne parce qu’il est la seule figure qui permette, cependant que seulement traversée par le sens et vide en soi, d’exprimer la conscience « d’être » et donc d’entretenir avec soi-même l’illusion sur l’existence, aux yeux de soi considéré comme « autre » (bien sûr se profile ici la phrase du voyant de Charleville), de cet être-idée : rien, de fait, qu’une sorte de jeu platonicien sur le «je » et sur le « un » qui n’est que creusement et faim, et qui produit une écriture poétique reflétant l’émotion de ce creusement et de cette faim sans fin.

C’est ce qu’on voit déchiffrer par Stéphane Sangral page 99 du livre, et que je ne me retiendrai pas de citer ici sans exactement pouvoir montrer la façon dont le mot « fin » typographiquement s’enfonce et s’amenuise en l’abîme de la page blanche, jusqu’à s’effacer :

« Je cherche ce que je suis

et je ne vois pas que je

suis ma recherche, et que je suis

l’aveugle faim d’un Je… »

fin

fin

fin

fin

Pour ma part, de ce livre abyssal fait de bref textes que sous-tend le jeu des nombres pour tenter d’en améliorer, d’en affermir la possibilité du « je », j’ai retiré un sentiment d’étrangeté et un creusement du « dire », qui certainement est en relation d’une façon complètement inédite, inexplorée, avec la poésie.

©Xavier Bordes

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