JUAN GELMAN – Vers le sud et autres poèmes – Coll. Poésie Gallimard. (Traduction de l’argentin, par Jacques Ancet.)

Chronique de Xavier Bordes

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  • JUAN GELMANVers le sud et autres poèmes – Coll. Poésie Gallimard. (Traduction de l’argentin, par Jacques Ancet.)

Juan Gelman, né à Buenos-Aires le 3 mai 1930, décédé le 14 janvier 2014 à Mexico, fut un poète combattant et sa vie entière, une lutte militante contre la tyrannie et pour la mémoire des « disparus », vie qui s’acheva en exil au Mexique. Je n’insiste pas sur cet aspect dont on trouvera sur Internet le détail historique largement exposé et commenté (Par exemple, l’article de Florence Nolville pour Le Monde) Sa vie connut, en particulier à partir de 1976, les épreuves les plus douloureuses. Toute sa poésie est lutte contre la souffrance : le traumatisme de l’assassinat de son fils de vingt ans par la dictature est un événement dont il ne se remit jamais, et le masque triste, émacié, le regard à demi-absent et désabusé qu’on lui a connu s’est imposé à son visage dès cette époque.

Couvert de prix dès les années 80, il est reconnu et traduit dans divers pays, dont la France (Editions du Cerf, Editions Maspero, notamment). Cependant, la plus grande chance de son œuvre, dans mon esprit, est ce volume traduit par le poète Jacques Ancet, dont le talent en ce domaine a su restituer la simple force, le simple acharnement vital, mais aussi la juste tendresse humaine, et la douleur sourde et sans hurlement du poète argentin. Ancet a ainsi le chic de donner le sentiment de fusionner avec les auteurs de langue hispanique, et j’ai la plus grande admiration pour un traducteur qui, j’ose le dire sans mésestimer pour autant ses prédécesseurs, réussit à me faire communier en français, avec une poésie traduite qui, comparativement avec l’original au ton quasiment inimitable, n’avait pas tout à fait emporté mon adhésion.

Cette parution de Vers le sud, bref recueil précédé et suivi d’un large choix d’autres poèmes, est un émouvant événement poétique. Sur la présence en filigrane, imperceptible parfois, de la mort, Gelman imprime son amour solaire de la vie, son appréhension de chaque minute à travers son éventuelle « banalité extraordinaire », sa passion pour écrire le monde sans dévier, avec acharnement, passion qui on le sent fut la condition indispensable à une survie personnelle. Car Juan Gelman, au fond, depuis la mort de son fils, et les autres nombreux malheurs dont il fut pour raisons politiques injustement frappé, était un lutteur survivant magnifique et humble. Un poète au sens le plus intense, le plus profond, le plus exemplaire du terme. Merci à Jacques Ancet de ce beau livre de traductions qui donnent au lecteur de langue française l’occasion d’entrer aisément, directement, simplement et de façon touchante dans une œuvre qui mérite de nous contaminer, par son attitude, faut-il dire sa stratégie, de gestion de la douleur et de la beauté, terribles, de ce qu’on nomme la vie humaine – en ces « temps de détresse » continués depuis Hölderlin !

©Xavier Bordes, Paris 01/03/2015.

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