Eugène Savitzkaya, À la cyprine, Editions de Minuit, poèmes, 2015, 104 p, 11,50 €, Fraudeur, roman, Editions de Minuit, 2015, 168 p. 14,50€.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

  • Eugène Savitzkaya, À la cyprine, Editions de Minuit, poèmes, 2015, 104 p, 11,50 €, Fraudeur, roman, Editions de Minuit, 2015, 168 p. 14,50€.

Savitzkaya ne manque ni de cœur, ni d’émotion. Mais il ne les porte pas en sautoir littéraire. Après son premier roman publié il y a plus de trente ans aux Editions de Minuit, l’auteur y fait retour aujourd’hui en deux textes (un roman, un recueil poétique) fulgurants. Le vivant est là dans ses miasmes et ses atomes. Dans un amas de feuillage, sur une chaise vide dans des ruches aux ombres vertes. L’auteur « parie » sur la tendre indifférence du monde et des ordres (non humains) qui le peuple : « Que l’eau sourde noire du fleuve / gagne la blondeur des sables / qu’elle abreuve de vase et de pierres / que pullulent protozoaires / dans l’humide et fourmis / dans le sec gâteau de terre ». Et qu’importe si la source « ne dit mot / du secret et la citerne ». L’essentiel est déjà dit. Et qu’importe si comme son fraudeur il faut tricher afin d’affronter sa propre existence. Peu d’écrivains ont le courage de le dire. La vie n’est pourtant qu’une suite de compromis avec soi-même. Exit la mécanique humaine – sinon pour en souligner les « nécessaires » dysfonctionnements afin que l’homme puisse survivre. D’où l’énergie particulière d’une écriture qui dérive loin du logos mais près des yeux et du cœur. Assis ou marcheur, l’auteur est un spectateur du réel et non de ses farces et fables humaines. Aimant aimer, jamais éloigné de la sève, Savitzkaya reste un écrivain à part. Fini les roucoulades amoureuses. Aux mots de têtes, l’auteur préfère ceux des bêtes. Elles offrent à ras de terre des moments incroyables, des moments qu’on oublie de vivre et que la littérature « générale » ignore superbement. Maquillant tout d’un sourire, l’auteur ignore nos dieux. Ce jeu est plus sérieux qu’on croit. Il fait la part au vide et conjure les hasards. L’envers des nombres et des mots contenus dans chaque page entretiennent autant l’ignorance qu’un savoir par les multiples hypnoses qu’un tel « propos » engage. La création trouve soudain un rôle inédit. Contre l’empâtement du logos surgit une volte-face qui « formule » l’endroit d’une inspiration opposée à la numérisation d’une écriture machinale.

©Jean-Paul Gavard-Perret

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