Faux Partir de Patrice Maltaverne, Recueil de poèmes, éd. Le Manège du Cochon Seul [Nevers]. 2009 [60 p.] ; 9 €

Faux Partir de Patrice Maltaverne, Recueil de poèmes, éd. Le Manège du Cochon Seul [Nevers]. 2009 [60 p.] ; 9 €

A propos de l’auteur :

Patrice Maltaverne
Patrice Maltaverne

Patrice Maltaverne dirige le poézine Traction-Brabant depuis 2004 [Metz],

(Blog : http://www.traction-brabant.blogspot.com)

Auteur de poèmes publiés dans une vingtaine de revues, il a publié Lettre à l’absence en 2014 aux éditions de La Porte. (Cf. Article de Murielle Compère-Demarcy sur le site de La Cause Littéraire du 18/10/2014 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie).

A propos du recueil :

Les 8 premiers poèmes de Faux Partir sont parus dans les numéros 38 et 39 de la revue Le jardin ouvrier (octobre et décembre 2003) ; les poèmes n°5 et 6 A plusieurs reprises… ont été republiés dans l’anthologie Le jardin ouvrier publiée aux Éditions Flammarion (2008) ; les 8 poèmes suivants de Faux partir sont parus dans le numéro 11 de la revue Saltimbanques (novembre 2006).

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Rien ne sert de courir : il Faux Partir. A point, mais Partir.

Par quelles voies, par quels chemins ? Suivant quelles voix ?

Si un recueil de Patrice Maltaverne s’annonce comme une invitation à un voyager vrai (cf. Préface Pierre Bastide pour Faux Partir) c’est que l’on sait que ses poèmes sont bons compagnons de voyage. Et si Faux Partir résonne – avec son titre comme d’injonction – avec une poésie particulière, c’est que l’on sait que celle de Maltaverne tient la route et que le recueil ne manquera pas de dépaysements. Dépaysements salvateurs ou salutaires, avec bien des retours, de beaux arrêts sur images, moteur puissant en marche, et pour notre bel enthousiasme reconduit, le transport poétique garanti ! Grâce au poète passeur qui nous ouvre dans ce Faux Partir des chemins poursuivis en quatre quatre (suite de poèmes composés pour chacun de 4 quatrains), ouverts sur l’inconnu après que la voie droite a été perdue,

Au milieu du chemin de notre vie

Je me retrouvais dans une forêt obscure

Car la voie droite était perdue

des chemins entrouverts sur un inconnu familier pourtant, tel un rêve étrange & familier, en périphérie d’une ville déshumanisée où le sens se cherche, en quête d’un autre côté où le sens reste à chercher, autre versant de la vie & de soi-même jamais gagné, où le seul chemin à prendre revient toujours de naître. Cheminement -en plein cœur de la vie- poétique.

D’entrée, l’illusion d’optique jouée par le premier poème trouble l’effet de perspective. Premier poème du recueil qu’il faut lire en son intégralité pour en saisir la teneur et la profondeur. Pour saisir l’espace à déployer pour le lecteur et par lecteur, ici et tout au long du recueil :

Depuis que j’ai fini par me coucher

Dans un rêve qui s’enfuit au loin

Je cherche à le rattraper mort ou vif

Sur la route déjà rayée par la pluie

Aux frontières il est écrit qu’un pays

Doit naître pour annuler toutes les joies uniques

De cette vie toujours prête à être consommée

Sans changer de lit au milieu de rien

Tu parles quand bien même je serais debout

Je n’irai pas au-delà du panneau

Qui m’indique la fin de la ville

De tous nos instincts captifs sans le savoir

Mais de quoi diras-tu ne serait-ce

Pas de liberté qui m’inflige beaucoup

De ses grimaces au néant des jours ouvrables

Sous la vitre où témoigner de mes buées

Rythme entraîné, rythme parfois syncopé, rythme bousculé en sa linéarité, Rythme emporté parfois, comme l’est le rythme de notre lecture : le vers ne s’arrête pas, embraye sur d’autres contrées sans cesse remises, vers d’autres pages, d’autres poèmes, d’autres paysages – à des vitesses, selon des points de vue, avec des directives variables.

Depuis que j’ai fini par me coucher

Dans un rêve qui s’enfuit au loin

écrit le poète. Fini, il a fini par se coucher : après quel combat, est-ce là position de résigné, est-ce décision de sauvegarde – sauvegarder soi contre le milieu de rien (car à quoi bon mal vivre pour rien?), de l’autre côté du monde ordinaire ? Et le rêve s’éloigne comme l’horizon fuit devant la marche du chercheur en quête d’Inconnu et d’Ailleurs. Rêve – inaccessible ?

Depuis que j’ai fini par me coucher

Dans un rêve qui s’enfuit au loin

Je cherche à le rattraper mort ou vif

Maltaverne poète déroute nos attentes, surprend. Que cherche-t-il à rattraper mort ou vif : son rêve, enfui au loin, mais comment rattraper un rêve, et comment rattraper un rêve s’il est mort ? Rêve perdu ? Comme on sait que le temps perdu ne se rattrape guère ?

Maltaverne bouscule le rythme de nos déroutes, martèle le Faux Partir mais aussi les mots même qui façonnent et déroulent nos (faux?) départs. Et le «tu » interpelle comme il nous implique dans l’engagement du poème. Car la poésie de Maltaverne parle de nous et nous parle. Poèmes de quatre quatrains proches visuellement du sonnet mais sans ses contraintes (au niveau des rimes, des mètres), les textes de Faux Partir déroulent sans ambages ni préliminaires de présentation dans le décor ou les enjeux, des routes inédites passagères où passer, embuer nos dernières pensées vides, effacer les souvenirs, jusqu’à frôler cette folie où ni les aiguilles d’une montre ni les clés de lecture d’un univers effondré ou prêt de tomber ni les restes d’une ville morte sciée par l’autoroute ne peuvent poser de vestiges en ultimes bornes de nos escapades, perdus que nous sommes, égarés au milieu de rien

Quelle folie subite s’est emparée de moi

Lorsque j’ai voulu passer le dernier pont

Sur l’autoroute qui scie la ville morte

Encore une fois pour oublier tous les souvenirs

Le décor fantastique, expressionniste de la ville donne à voir des ouvertures de vertige, béance sur des instants d’angoisse et/ou de résistance

Je respire à peine dans ces mauvais pas

Qui abusent sans doute de ma personne

En attendant d’atteindre les principales

Broussailles pour me déshabiller l’âme

Ce décor fantastique, expressionniste de la ville donne à voir des ouvertures de vertige, en gueules béantes d’une plus haute humanité de marginaux en résistance, souffrant de leur mal vivre où contre rien Faux Partir, en résistance

Aujourd’hui lorsque j’y pense la loi

De la gravité urbaine venait d’être démontrée

Cette loi qui veut que nous disparaissions toujours

A l’intérieur des moteurs de nos solitudes

Nous avons tracé des routes réelles pour cela

Et tous les autres corps sont vite étouffés

Dans les années sombres du serpent de goudron

La plupart du temps au-dessus des cœurs

Villes de Solitudes, mais –

Cela ne m’empêche pas de sortir encore

Des mers monotones de l’asile de jour

Où nous avons été admis dès la naissance

Pour coopérer dans le silence quotidien des tortionnaires

Optimisme opiniâtre du poète Maltaverne, en vers & contre tout ? Résistance du poète comme dans cette Partie riante des affreux (recueil de Patrice Maltaverne co-écrit avec Fabrice Marzuolo, aux éditions Le Citron noir, en avril 2012) où la part des anges se partage dans l’arène et le silence quotidien des tortionnaires avec lesquels, pour coopérer nous sommes mis / jetés au monde – aux côtés de démons peut-être plus nombreux et comptant nos déboires à leur avantage (cf. plaquette Venge les anges in Mi(ni)crobe #40 c/o Éric Dejaeger, Belgique).

S’exprime toujours chez Maltaverne un regard sans concession sur le monde, avec le vers haut qui fait mouche / frappe là où ça fait mal / démange, à l’instar de ces coéquipiers du blog de libres chroniques poétiques Poésie chronique ta malle (http://poesiechroniquetamalle.centerblog.net/) où l’on côtoie poètes et revues d’une même lignée d’écriture, indépendants de toute servitude créatrice et signataires d’une belle créativité (parutions des éditions du Port d’Attache à Marseille dirigées par Jacques Lucchesi, Revue Microbes, Revue Les tas de mots, Paysages écrits, L’Assaut, …). Rôdent dans les parages du blog les présences de Cathy Garcia des Nouveaux Délits, de Vincent Motard-Avargues de la revue Ce qui reste, des auteurs de la revue Dissonances, Thierry Radière, Christophe Esnault, …

La poésie de Maltaverne en mettant le doigt dans les choses qui dérangent, bouleverse et remue, nous remet en question, questions reposées à chaque poème, à chaque retour sur poèmes, à chaque vers débordant parfois sur le prochain pour mieux dérouler le rythme éperdu/égaré où malgré nous nous sommes embarqués.

Faut-il résister ?

Faut-il plier ?

Aller comme les honnêtes gens là où

De l’autre côté la ville vit toujours

Sur le dos des honnêtes gens qui passent

Dans l’indifférence générale et finissent par ressembler

A des feux noirs emmanchés sur un poteau

Mais je ne veux pas être comme eux

(…) ?

Faut-il faire sécession ? Faire faux bond et choir dans un fossé plein de boue ?

J’ai suivi pendant des jours une ligne

De fuite à travers la ville en diagonale

Sans qu’il me soit possible d’enregistrer

De progrès dans ces murs qui s’emboîtent

(…)

J’ai suivi pendant des jours une ligne

Sur laquelle je n’ai cessé de me tenir

Pour garder l’équilibre car des vieux

M’avaient dit d’en rester là pour eux

Continuer comme un sous-marin qui progresse dans les eaux profondes, avant que la mort animale te gobe à sec ?

C’est à une traversée d’humanités que nous convie Patrice Maltaverne. Voyageurs intra ou extra-muros de la ville, travailleurs, gens honnêtes, paumés soumis à l’alcool blafard, … tous se confondent et se croisent dans la ville anonyme qui engouffre silhouettes et individualités. Tous confondus sur une même ligne d’où déraper – peut-être le faut-il pour ne pas perdre l’équilibre -, sur la même route et sur le bord, dans l’indifférence générale et

Je / Toi / le poète

Je reste sur le bord de la route

Laissé pour mort par les voitures qui tournent

Sur leur circuit automobile avec cette monotonie

répétitive

Qui caractérise les âmes ignorantes de leur mort

Maltaverne n’écrit pas de main morte ni de fausses notes sur la partition ici d’un voyager vrai (Pierre Bastide in Préface), plus que vrai s’il est vrai que la vraie vie est ailleurs ?

Je me dis soudain qu’il faut quitter

Cette route pour être un dieu aujourd’hui

Mais le soleil à force de nous ignorer

Prépare peut-être un nouveau coup d’état

Faut-il écouter les vieux poètes, mais leurs paroles ne sont-elles pas leurres / miroirs aux alouettes ?

Les vieux poètes pensent que l’on écrit

Des poèmes pour chacune des rues qui élèvent

Des hommes au singulier si bien qu’ils

Se réveillent avec une voix nouvelle pour vivre

Mais ce n’est pas vrai seule compte

La géométrie de ces espaces monotones à enchaîner

A notre silence qui n’est pas étourdi

Sur la terre comme dans une ruche pâle

Allez travailleurs ! Marchez dans des rues juste

parallèles !

Alignez-vous avec le goudron avec votre tête

Déjà réduite à de la bouillie sans blessure

Et qui compte ses morts dans une tombe

Pour l’ouvrir il faudrait ouvrir le ciel

Puis passer un laser à travers ces choses

Qui nous empêchent de voir la ville expier

Le mutisme de ses crimes d’oubli permanent

Faut-il / Faut-il… Resterait-il ne serait-ce qu’un faux leurre où se retenir où se sentir vivre ?

Car il faut bien vivre avant de mourir

Faut-il / Faut-il…

  • Faux partir !

©Murielle Compère-Demarcy

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