Pia Petersen – Mon nom est Dieu – Plon ( 26e pages – 18€)

  • Pia Petersen – Mon nom est Dieu – Plon ( 26e pages – 18€)

    Pia Petersen – Mon nom est Dieu – Plon ( 26e pages – 18€)

Le titre interpelle. Qui peut avoir l’aplomb de se prendre pour Dieu ?

Le chapitre d’ouverture déroute car on se demande qui est cette protagoniste désignée par « Elle » dont la mission est de rédiger la biographie de celui qui se prétend Dieu.

Qui est cet imposteur rencontré lors d’une soirée VIP, organisée par Disney ?

Son injonction lui déplaît, mais refuser déclenche la furie des éléments.

Une coïncidence bien mystérieuse, qui sème le trouble chez cette écrivaine, terrifiée.

Pétrie de doutes, elle se ravise et accepte,alors curieusement tout se calme.

Voilà de quoi intriguer, d’autant que de telles situations vont se multiplier.

Pia Petersen nous transporte à L.A , distillant des descriptions de cette ville en mutation, où l’on fait connaissance de Morgane Latour, journaliste pigiste et de celui qu’elle ne cesse de croiser. Ces rencontres fortuites ne sont pas sans étonner Morgane et le lecteur. Sont-elles un pur hasard ? Ou Morgane serait – elle épiée ?

Si Dora convoquait L’écrivain national ( dans le dernier roman de Serge Joncour), chez Pia Petersen , c’est « ce clochard » , à la barbe hirsute, qui exerce un pouvoir magnétique sur Morgane au point de l’ héberger, malgré les mises en garde de son ami Dorian. Agit-elle par altruisme, par amour pour son prochain ? Ou voit-elle l’occasion de se rapprocher de Jansen, sur lequel elle veut enquêter quant au financement occulte de son église ?

L’auteure sait créer du suspense en ponctuant le récit de cette phrase récurrente : «Morgane craint le pire ».

Dans quelle galère est-elle en train de se fourvoyer ? Pense-t-on.

Comment vont-ils pouvoir cohabiter, d’autant que Dieu arbore souvent une humeur

maussade, un air grincheux ? Morgane ne risque -t-elle pas de succomber au syndrome de Stockholm, vu qu’elle va jusqu’à trouver cet usurpateur « séduisant » ?

Par contre Shakespeare, le chat de Morgane, incarne la voix de la sagesse, de la lucidité et manifeste son désaccord en snobant cet intrus, en crachant. On plonge dans ses pensées. Pour lui, « l’homme est absurde » mais l’observer le divertit.

Le récit prend un tournant loufoque quand Dieu décide de vivre parmi les hommes, comme eux, afin de mieux les comprendre, ne supportant plus cette haine, ce rejet que certains affichent ostensiblement. Son premier désir :voir des femmes, le métamorphose. La nudité des femmes sur la plage de Santa Monica le trouble, tout comme le postérieur de Livia. Ce qui n’est pas sans générer la jalousie de Morgane, sa biographe, qui finit par l’installer dans un studio indépendant.

Le comportement de Dieu laisse perplexe, si opposé à ces commandements qu’il est censé avoir dictés. En plus d’être susceptible, ne pouvant accepter, lui l’unique, d’ avoir autant de doubles ( « Allah/Yahvé…),il se révèle kleptomane, colérique.

On le voit se dépraver, en compagnie de jeunes drogués.

Les liens avec Morgane vont se compliquer quand Dieu se laisse embobiner par Jansen, à la tête d’une église nouvelle, qui voit en lui l’homme providentiel, « une figure de proue », son « logo ». Quant à la méthode de Jansen pour guérir ses patients, elle relève du charlatanisme, semble-t-il. Morgane réussira-t-elle à sauver Dieu, à l’extraire des griffes de cet escroc en déjouant les vigiles ?

L’auteur approfondit le portrait de celui qui se prend pour Dieu. Pour certains, il est fou, pour Dorian, il est le « paumé », « bizarre » pour le vendeur de bondieuseries, pour d’autres il est en déprime. Dieu découvre la célébrité, thème déjà abordé dans Un écrivain, un vrai.Mais comment va-t-il réagir quand il ne verra pas son étoile sur le Boulevard des célébrités ? Que penser quand il rayonne après avoir avalé une boîte d’ antidépresseurs? Son comportement génère des scènes irrésistibles de drôlerie et suscite chez Morgane de multiples réactions. Tantôt sidérée, abasourdie, tantôt pétrifiée, elle oscille de la réalité, son « univers connu » à ce qui tient du mirage, par exemple « coincée entre deux murs ». Que signifie ce « serpent qui s’enroulait autour d’elle » ? Serait-elle victime d’hallucinations, de phénomènes paranormaux ?

Le lecteur assiste médusé à la panique qui s’empare des clients du café, confrontés à « un phénomène inexplicable, une espèce d’ombre noire qui tournoyait ». Et si c’était un tremblement de terre? Car à L.A, ils font « partie du quotidien », rappelle l’auteur.

Ce roman soulève la question de la foi et de l’existence de Dieu. D’un côté Morgane qui se revendique athée, de l’autre les disciples de Jansen qui vénèrent leur dieu, ayant besoin de repères dans ce monde en crise . L’auteur souligne comment les personnes crédules , cherchant leur voie, peuvent être d’autant plus facilement manipulées que la peur de la fin du monde les taraude. Morgane ne reconnaît-elle pas qu’ «elle aurait pu trouver la foi rien qu’en écoutant la musique » ? Elle dénonce les pratiques relevant plutôt de gourous, de sectes, capables d’extorquer des sommes d’argent inimaginables et de s’enrichir. Elle déplore « la bêtise humaine ».

Pia Petersen signe un roman troublant, mettant en scène un être bien singulier, énigmatique, empreint de mystère avec ses dons miraculeux qui déstabilisent les témoins et le lecteur. Ses tribulations sur terre sont sources de situations cocasses.

En agnostique, l’auteur déroule une réflexion sur la vérité et l’identité et soulève des interrogations, comme les philosophes l’ont fait auparavant, à savoir :« Peut-on se passer de Dieu » ? A chacun de trouver sa boussole.

En outre, en campant ses protagonistes à L.A, toujours sous la menace du Big One, la romancière nous offre une fresque de la société américaine actuelle.

Attendons le tome 2, puisque pour Pia Petersen «  Dieu est une invention littéraire », donc un sujet intarissable.

©Nadine DOYEN

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