Martin Melkonian, Traces de secours, Éditions La Feuille de thé

Melkonian

Martin Melkonian nous surprend à chaque parution.

Dans ce nouveau recueil, Traces de secours, qui épouse la tonalité du précédent, Minimes, l’auteur donne à lire sans classement apparent des pensées, des aphorismes, des définitions bien pesées. Toutefois, littérature et écriture y occupent une large place. La concision est de rigueur, et certaines formules mériteraient d’être mémorisées ou partagées sur twitter.

D’emblée, l’exergue du livre rend hommage à son éditrice, « éclusière de la pensée et des lettres ».

Les aphorismes semblent avoir le vent en poupe si on en juge par les parutions récentes. Pour Dominique Noguez, « la quintessence de la littérature tient dans ces vues sur le monde en forme de définition ou d’observation brève, tournant au mot d’esprit ».

Martin Melkonian livre ici sa propre vision de l’écrivain : « Le ministère d’un écrivain est aux frais de la solitude » ; sa propre conception de la lecture, « religieuse dans la mesure où elle relie ». Il souligne le rapport amoureux qui se tisse entre lecteur et auteur, lorsque « l’échange est profond ». On se laisse volontiers happer par cette trinité : « L’écriture – pour l’offrande. La lecture – pour la trace. La parole – pour le relais. »

On relève dans Traces de secours des injonctions (« Ne bavarde pas ta vie »), des conseils (« Vivre grain à grain »), mais aussi des interrogations où on perçoit les inquiétudes de l’écrivain quant à « la dégradation de la planète ». Martin Melkonian nous encourage à faire preuve d’altruisme, d’autant que, déclare-t-il, « personne ne peut me retirer ce que j’ai donné ». On notera l’effacement du je au profit du il, et cette phrase significative, radicale : « Il ne souhaite plus dire je. » De même, ces deux autres non moins significatives, non moins radicales : « La fonte des neiges ? Non, la fonte du je. » Comme Sylvain Tesson, l’auteur prône de « s’abandonner » à la vie et à l’écriture. Il fait l’éloge de la lenteur, s’inscrivant ainsi dans ce nouveau courant baptisé « slow », apte à rendre nos existences plus riches.

Si Martin Melkonian conçoit l’amitié comme « une écoute douce », dans Minimes et dans ce nouvel opus, il admet qu’elle aussi a « sa foudre ». Il explore les lisières du bonheur (« Le bonheur ne relève pas d’une énergie renouvelable »), une façon d’écarter le malheur. Il met en corrélation des entités telles que vivre et exister, imaginaire et mémoire, désir et détail. Il aborde la fuite du temps, la vieillesse et l’échéance inéluctable, avec le rappel de « la loi souterraine du ça continue ». Comme disent les Anglo-Saxons, « the show must go on ».

L’écrivain compose un véritable hymne aux livres. Pour lui, chaque livre invite un autre, toute lecture exige une lecture suivante : « Le livre de l’un ouvre le livre de l’autre. » C’est ainsi que « lisant d’abondance, le liseur devient liseron ». Le Narrateur (le « je » devenu « il ») ne tient-il pas « grâce au sûtra de ses lectures » ?

Le mot « trace », fil rouge du recueil, mène aux Calligraphies imaginaires, pleines d’énergie, d’élégance et de légèreté, que l’auteur peint et expose en ce moment à Paris. Un soupçon d’humour s’invite entre les lignes ; il favorise une autre écoute des mots : « Je serre les détails. Je sers les détails. »

Traces de secours est une gourmandise à savourer avec lenteur, une belle invitation à la méditation. Martin Melkonian signe un recueil rare, truffé de pépites qui pollinisent le lecteur. Il précise de façon inoubliable : « Les phrases sont des madeleines. »

© Nadine Doyen

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