« Regarde les lumières mon amour », Annie Ernaux, Seuil.—-Sophie Mamouni

  • « Regarde les lumières mon amour », Annie Ernaux, Seuil. 5,90 euros

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Tout le monde, au moins une fois dans sa vie, est entré dans un hypermarché. Généralement, il s’ouvre sur une enfilade de caisses enregistreuses avec des kilomètres de rayons où s’étale un choix pléthorique de produits concernant l’alimentation, l’habillement en passant par la maison et jusqu’aux nouvelles technologies. J’en oublie. Je ne souhaite pas convoquer Georges Pérec mais un autre écrivain qui figure aussi parmi les clientes de ces temples de la consommation. Il s’agit de Annie Ernaux. Pour les besoins de la collection « Raconter sa vie » au Seuil, durant une année l’auteur a régulièrement fréquenté les allées d’Auchan.

Le quotidien devient ainsi sujet d’étude. Dans un style épuré, Annie Ernaux  nous livre en quelques 70 pages un récit sans indulgence mais lucide sur les consommateurs d’hyper que nous sommes tous. Elle parvient à nous faire réfléchir sur nos comportements en expliquant pourquoi par exemple « le passage à la caisse constitue le moment le plus chargé de tensions et d’irritations ». Au fil des pages le lecteur est concerné par chaque situation puisque lui-même a pu les expérimenter ou les observer. Sans pouvoir parfois mettre en mots des sensations telle que « Quand l’hyper est presque vide, comme ce matin, sensation hallucinante de l’excès de marchandise. Du silence de mort des marchandises à perte de vue ». C’est là, toute la magie de ce livre. Pourquoi n’avons-nous pas posé ce regard ou amorcé ces réflexions sur nos courses en hypermarché ? L’acte de consommer dans ces lieux en dit long sur nos comportements. De même que le défilé du contenu des caddies aux caisses lève le voile sur qui nous sommes. Dis-moi ce que tu achètes, je te dirais comment tu vis en célibataire, en couple, avec un salaire confortable, au SMIC, avec un animal domestique… Le lecteur est comme devant un miroir puisque consommateur à ses heures. Ce qu’à notre corps défendant nous tentons parfois d’oublier.

Annie Ernaux, sans une once de culpabilité à l’encontre du lecteur, nous ramène à notre condition d’acheteur qui se laisse mener par la baguette magique des prix d’accroche. L’auteur qualifie d’ailleurs « l’art des hyper de faire croire à leur bienfaisance ».

Cet opus peut déconcerter par son apparente simplicité celui qui attend une étude purement littéraire. Elle s’y glisse pourtant entre les lignes comme « l’attente aux caisses, ce soir, est interminable. Je m’y résigne. Je tombe dans une espèce de torpeur où le bruit de fond de l’hyper à cette heure d’affluence me fait penser à celui de la mer quand on dort sur le sable ». Une fois le livre refermé, lorsque vous irez faire vos courses votre regard aura changé. Vous saurez qu’à présent la grande surface peut devenir un excellent sujet littéraire. Merci Annie Ernaux. Dorénavant nous fréquenterons ces hyper non plus en spectateurs mais acteurs de nos courses.

©Sophie Mamouni

 

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