Salamandre – Gilles Sebhan – Le dilettante ——Par Nadine Doyen

salamandre

Une chronique de Nadine Doyen.

  • Salamandre – Gilles Sebhan – Le dilettante (17€ – 221 pages)

Le roman de Gilles, c’est tout d’abord un titre mystérieux et évocateur : Salamandre, à la sonorité féminine. Qui peut se cacher sous ce surnom ? C’est aussi une couverture qui intrigue : ce cœur transpercé nous glace d’effroi et nous prépare au pire.

Gilles Sebhan nous plonge dans le huis clos d’un vidéodrome, de cabines de sex-shops, rue Saint Denis. Un univers interlope, où des inconnus de milieux, d’âges différents (tapins, travestis) se croisent, se draguent, se livrent à des ébats, s’aiment, jusqu’au jour où Youssef, le caissier, découvre une flaque de sang et « l’ampleur du massacre ». Ce meurtre cause la fermeture momentanée du lieu. Le mystère, l’incompréhension, nimbent cet assassinat. Et si le meurtrier était l’un des habitués ? Les langues vont se dénouer dans ce microcosme, vrai melting-pot qui brasse des individus de milieux sociaux divers, de toutes origines ( primo arrivants, Roumains, Bulgares, travailleurs saisonniers).

La victime ? Celui que « certains appelaient Professeur, d’autres Monsieur X, d’autres Salamandre. », identifié par son tatouage. Son portrait se dessine au fil des pages, et surtout à la lecture de son journal intime, inséré dans le roman. Journal qui couvre deux pans de sa vie : avant et après la prison où il passa douze années, « d’oiseaux encagés », « d’angoisse et de dépression ». Le voile se lève quant aux mobiles de cette incarcération.

On découvre sa vocation d’enseignant, féru de poésie, son attirance pour les garçons et son goût vestimentaire, assez singulier. En poste dans une école militaire au Maroc, faire étudier le poète Abdelatif Lâabi, auteur de la revue Souffles, s’avère source de contestation, voire d’interdit. Leur objectif commun étant de décoloniser les esprits, de construire un nouvel imaginaire, de casser les moules existants. Salamandre ne cache pas son dessein de « continuer à détourner et corrompre » ses élèves.

En glissant les noms de Sénac, Augieras et Lâabi, faisant partie du panthéon du protagoniste, on devine que Gilles Sebhan veut soutenir l’assertion qu’« il n’y a rien de plus précieux qu’un poète ». La poésie ne permet-elle pas de se sentir mieux armé contre les vicissitudes de la vie ? En même temps, il dénonce la censure que subissent les intellectuels dans certains pays. Par ailleurs, Il rappelle les destins tragiques de Sénac, chantre d’une Algérie à laquelle il a consacré toutes ses forces et son talent, « Une telle beauté a terminé dans le sang de son assassinat » et d’ Augérias, devenu un indigent, abandonné à sa solitude par ses pairs.

Le narrateur va focaliser notre attention sur le duo formé par le professeur et son homme de ménage Mouloud. Une aimantation est palpable qui inspire au professeur, poète des textes dont l’« indéniable accent de vérité » et l’« originalité » rappelle Augérias.

Une femme, à l’identité double, Hélène / Kadidja vient s’immiscer dans leur couple.

Les relations entre ce trio prennent un tournant d’autant plus ambigu que Salamandre demande à Hélène d’être la mère improvisée pour Mouloud et Hèlène de lui faire un enfant. A travers cette histoire romanesque, l’auteur ausculte le désir de ces protagonistes, en suit l’évolution, leurs tentatives pour résister, jusqu’à la scène qui les réunit tous les trois dans le même lit. Il décrypte le maelström de Salamandre, écartelé, incapable « d’aimer une seule et même personne » et sa descente aux enfers.

On s’interroge sur l’authenticité des liens du trio infernal quand le professeur se retrouve incarcéré et perd tout contact. Aurait-il été abusé par Hélène ?

Tout bascule quand Salamandre perd son emploi et se voit acculé à revenir à Paris. De plus, il doit faire face aux frais d’hospitalisation de sa mère, « ce spectre psychotique » qui vampirise sa vie, cette femme qui ne reconnaît plus son fils.

La surprise est grande quand un jeune homme frappe à sa porte, le portrait tout craché de Mouloud. Ce n’est pas un poids mort mais deux qu’il va avoir à assumer.

Salamandre doit se résigner à cette évidence que l’« on ne renoue pas avec son passé », « qui le plombe comme une maladie incurable » et « qu’il vaudrait mieux oublier », comme Frank dans L’amour sans le faire de Serge Joncour qui conclut : « Sa vie, on ne la refait pas, c’est juste l’ancienne sur laquelle on insiste ».

Le roman s’achève par un chapitre choral dans lequel chaque témoin relate son rapport à la victime, ce qu’il savait, les confidences recueillies, donne ses alibis.

Au lecteur d’être perspicace, de faire le bon tri afin de découvrir le meurtrier.

Gilles Sebhan, « écrivain de l’enfance, du désir, des corps, de la mort », brasse ici plusieurs thèmes : la quête d’identité, l’indétermination quant à son orientation sexuelle. Il radiographie les relations humaines où domination et soumission alternent, entraînant violence et regrets : « Nous sommes allés trop loin. »

D’autre part, il souligne l’importance d’un lieu, qui a la mémoire des murs : « On passe des années à épuiser un lieu » et l’addiction qui lie les habitués, comme Mihail. N’ont-ils pas « un fil secret » qui les ancre aux cabines ? L’aura de Dracula, surnommé le massagiste, était due à ce fluide dans ses doigts, capable de libérer des tensions. Ainsi, il avait réussi à apprivoiser un jeune Marocain dont la beauté l’avait ébloui. Récipiendaire de bribes de confidences de Mouloud, Dracula aiguise la curiosité du lecteur, en s’étonnant que celui-ci et Salamandre s’évitent. Un mystère de plus.

Le romancier justifie l’absence de points d’exclamation et d’interrogations par une volonté de tout unifier afin de ne pas privilégier une voix à une autre.

Dans ce récit d’ombre et de lumière, traversé par la poésie, empreint d’érotisme, peuplé d’une faune minée par l’argent et la misère, Gilles Sebhan relate l’inéluctable déchéance d’un homme, en proie à ses démons, devenu « une ruine ».

Un destin pathétique, tragique et bouleversant.

Un roman que l’auteur suggère de lire sur la musique mélodieuse de You and whose army de Radiohead pour retrouver une atmosphère semblable : feutrée et sombre.

©Nadine Doyen

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