SOLO LA DERROTA PUEDE LLEGAR A TENER FORMA DE PLAZA : une lecture du texte de la conférence de Santiago Montobbio devant le club Amics de la Unesco, Barcelone, 24 octobre 2013 ——Chronique de Jean-Luc Breton

Chronique de Jean-Luc Breton

 

Santiago Montobbio
Santiago Montobbio
  • SOLO LA DERROTA PUEDE LLEGAR A TENER FORMA DE PLAZA : une lecture du texte de la conférence de Santiago Montobbio devant le club Amics de la Unesco, Barcelone, 24 octobre 2013 (texte publié sur babab.com le 9 novembre 2013)

 

En octobre dernier, le poète Santiago Montobbio a prononcé devant le club UNESCO de Barcelone une conférence de présentation de ses derniers livres, qu’il a intitulée Sólo la derrota puede llegar à tener forma de plaza (il n’y a que l’échec qui puisse prendre la forme d’une place publique). Ce titre, savoureux et original, comme souvent chez Montobbio, situe l’acte d’écrire au cœur de l’espace urbain, sur ce qui en constitue l’allégorie la plus pertinente : la place, lieu public et ouvert aux rencontres et aux influences.

 

Déjà, en 2000, Santiago Montobbio était intervenu à la Maison de l’Europe de Paris pour développer sa vision de la culture européenne comme lieu de systèmes d’hybridations culturelles multiples. La métaphore que le poète barcelonais avait utilisée alors était celle du café, agora moderne à la fois typiquement européenne et symbolique de toutes les rencontres plus ou moins aléatoires de l’existence. La conférence s’intitulait Europa : un café nunca esta lejos (on n’est jamais bien loin d’un café). Treize ans plus tard, l’image revient sous une forme légèrement différente mais non moins significative, dans un texte long et serpentin, qui est, dans la veine habituelle de Montobbio, méditation sur la mort, la solitude et la mémoire.

 

La place publique, comme le café, est en effet un lieu paradoxal, puisqu’il est à la fois ouvert et fermé, lieu d’échanges, de rendez-vous ou de virées entre amis, comme dans les assez nombreux poèmes où Montobbio inscrit les itinérances de son moi dans le paysage urbain barcelonais, mais aussi lieu où l’on se rend tout seul et même parfois pour écrire sur un coin de table, comme protégé par la page blanche du spectacle de l’agitation du monde, et vice versa.

 

La place, c’est aussi celle qu’on occupe, professionnellement mais également au sein de tout groupe, celle que l’on défend parce qu’elle nous pose et nous définit. La place que Montobbio revendique est évidemment celle du poète. La conférence de Barcelone se termine par une longue méditation sur l’écrivain catalan Salvador Espriu, bien oublié mais ressuscité temporairement dans son pays par la grâce du centième anniversaire de sa naissance. Santiago Montobbio ironise sur cette manie moderne des anniversaires, qui permet de laisser dormir des créateurs majeurs (et leurs œuvres, qui deviennent rapidement introuvables) et de les sortir à intervalles réguliers, comme les saints des processions, pour une célébration appuyée. Dans le monde actuel de la consommation, Montobbio s’interroge sur le rôle du créateur et sur les moyens de concilier voix poétique impérieuse et marchandisation des écrivains et de leurs textes.

 

En espagnol, le mot plaza évoque aussi ce que nous nommons des arènes, la plaza de toros, lieu par excellence de la mise à mort. Montobbio n’a jamais dit si ouvertement et si nettement que dans la conférence de Barcelone que, pour lui, il n’y a pas de différence entre vivre et mourir. Citant même en français le titre de son recueil Le théologien dissident, il procède à une superbement lucide inversion de la formule chrétienne en rappelant que l’une des rares certitudes humaines est que la vie est mort éternelle. Et donc que s’interroger sur la teneur rose ou noire d’une œuvre n’a aucun sens. Puisque la place publique est le lieu de la rencontre aléatoire, il est aussi celui de la rencontre avec Dieu ou avec la mort, celle qui, in fine, donnera un sens à la vie.

 

©Jean-Luc Breton

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