La langue des signes, Gérard Bayo ; 76 pages ; éditions L’herbe qui tremble 2013

 Bayo Gérard

  • La langue des signes, Gérard Bayo ; 76 pages ; éditions L’herbe qui tremble 2013 ; 14 euros.

On connaît Gérard Bayo, « un poète pour demain », tel que l’entend l’intitulé de son avant-dernier ouvrage paru en été 2012, aux éditions En Forêt / Im Wald, portées avec une indéfectible amitié traversière en faveur de poètes de langues française et allemande, par ce cher compagnon de route disparu un an plus tard, en été 2013, Rüdiger Fischer, l’ami de l’ami en recherche pour trouver.

Dans ce nouvel ouvrage paru à la Maison d’édition L’herbe qui tremble, créées en 2008, où les éditeurs s’attèlent « paisiblement à son enracinement dans le paysage éditorial francophone », où la part belle est faite à la poésie et où tout se fabrique avec cette délicate attention ; discrétion soulignée par la métaphore filée de « l’herbe fragile entre deux pavés, certains s’arrêteront pour la saluer tandis que d’autres passeront leur chemin », La langue des signes se décline sur une échelle du temps in fini, car permanent, immanent, telle la ronde des saisons. Le poète parfois résigné, parfois intranquille (p.74) observe :

Inutile d’ajouter la mort

Ni à son heure le printemps.

Et dans le poème : Fragment de voyage (p. 48)

à quoi voit-on

qu’on est vivant ?

Puis (p. 49)

à quoi voit-on

qu’on est mort ?

Le poète semble ici & maintenant être en quête, à la recherche d’un temps non perdu, simplement passé, à l’échelle humaine trop humaine et revivifié par la mémoire si vive qu’elle fait mal et en même temps : elle fait illusion, tient lieu de réel intemporel au plus quotidien des quotidiens, ainsi que traduit ci-après (p. 58) :

Tout en ce monde

est illusion,

à l’exception

du réel et du rêve.

Et

Encore faut-il se souvenir de ce qu’on a

immergé là. (p. 75)

Rêve-olution et lumière rédemptrice, consolatrice, mais aussi sujet d’interrogation mystique chez le poète (p. 32) :

et si la lumière

avait à voir avec la mort – et celle-ci avec

le visage de l’amour.

Le temps a passé, tant sur le poète que sur les lieux, aimés, arpentés, connus / inconnus / reconnus, selon l’axiome heideggérien ; sur les demeures qu’il a habitées. Y raisonnent & résonnent : le tintement d’un carillon ou bien celui – comme en un auguste rappel – d’une cloche au fond du val, dans le grand dehors d’un paisible village, ou bien s’appréhende – porté par le vent sur monts et collines, « sous la voûte des arbres »,où passe une fois encore ce promeneur solitaire accomplissant – tel un rituel sacré, cette proménadologie réflexive qui le porte ainsi à formuler un souhait (p. 46) :

– Ô combien

je voudrais

à présent un pays pour vivre ! Au bord de la fosse

la terre natale.

Tempéré par cette lucide observation :

Mais là-bas, ta maison fait silence

au milieu du silence

ensauvagés pruniers,

noyers, pommiers… Sur le promontoire vient s’étendre

le vent,

sa solitude.

Pourtant sur ce chemin d’apparente solitude, comme en une sorte de pèlerinage auquel plusieurs compagnons prendraient part, n’entend-t-on pas, murmurantes : la voix du poète relayée ici et là par celles de Rilke et de Jaccottet, dans le lointain celle de Hölderlin, plus proches, plus poignantes aussi, celles d’Anna Akhmatova, d’Edith Stein, de Celan, de János Pilinszky (regrettant l’absence de Dieu au monde) et puis encore celle bien vivante du poète ami, Horia Badescu ? (p. 12)

Et la route avec toi s’en va…

Un peu de temps encore : tu seras seul

avec ton bonheur, le leur

jusqu’à toi,

l’à jamais

partagé.

La langue des signes semble ainsi prendre la forme d’une archipélisation d’alliance-fusion entre les mots, les images et les sons que le poète a appris, oubliés, réappris à ressentir, de manière intuitive, impérieuse. Une langue d’enfance, mais aussi de la séparation, de la perte sans perdition, de la chute, du deuil improbable, du doute en une concorde possible, en raison de ce qui s’est réellement passé : l’impensable. Une langue consolatrice et aigue lorsque posée sur les paysages tant mentaux que géographiques, et sur l’Histoire : copeaux de vérités parcellaires, sujette à « la » mélancolie assumée. Une langue avec laquelle communier, malgré tout ce qui fâche et révolte, et dans laquelle puiser la créativité d’une écriture poétique, témoignage, à l’écoute et à l’œuvre, esquissée, (comme en un tableau), épurée (less is more), trouée (…). Chemin faisant, Gérard Bayo semble avoir résolu la question lancinante que se pose tout passeur attentif du verbe : « comment mettre tout ceci en mots ? » : par la langue des signes.

©Rome Deguergue

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