P H I L I P P E J O N E S

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Plutôt qu’être à l’affût – commercial, et donc éculé – du «nouveau» ou du performant, la critique littéraire devrait s’attacher à la valeur intrinsèque des livres, certes estimée subjectivement, mais quels que soient l’âge ou la renommée de leurs auteurs. Truisme, mais pas forcément dans l’usage. Tel fait un chef-d’œuvre à moins de vingt ans, l’autre à plus de quatre-vingts; ou un navet, auquel cas le silence, discret ou terrible, vaut mieux que l’éreintement (profitable, selon Alain Bosquet) ou qu’un de ces «vient de paraître» d’une insignifiance condescendante. Peut-être, à la décharge des recenseurs visés, invoquera-t-on les nombreuses analyses dont un auteur chevronné a pu faire l’objet et qu’un livre d’«outre maturité» ne laisserait guère qu’à répéter des qualités ou défauts reconnus. C’est négliger qu’en dépit de constantes, une œuvre évolue et qu’à mesure son déroulement offre des lignes de perspectives plus amples et souvent éclairantes.

Ainsi de Philippe Jones que le souci de la construction a toujours animé et taraudé, tant chez les artistes qu’il étudiait en critique professionnel et, dirais-je, «illustrait» à leur tour de regards pénétrants, que dans l’écriture minutieuse et concertée de ses propres poèmes (par groupements ou ‘en miroir’, par exemple). Or voici que, comme pour entériner ses nonante ans, un nouveau livre de Jones structure et détaille la notion D’espace endomaines (1). Un espace-temps, enchaînant sur le frontispice de Gabriel Belgeonne, puisque les formes de la Nature, «pierres cailloux fossiles» ou autres, détiennent «un propos» tacite, message en quête de sens au travers et à la faveur des périodes qui les relient, les rallient à nous; par la fusion ou la calcification, elles sont témoins qui «instruise(nt) les mesures», vrais instruments à faire toucher le temps, et à nous toucher, tels que les avait pressentis, déjà et non sans mystère, les burins de Jean Le Moal, tels ces oiseaux «d’ailleurs et d’autrefois», étrangement plantés, sur le reliquaire d’un cœur ou sur «le crâne d’un sage», l’œil figé tant au loin qu’en soi.

Ce qui s’est perpétré, et perpétué, dans la noblesse de la matière, qu’elle soit brique ou marbre, selon la juste forme qu’elle contient, et qui en émane : c’est l’in-formation de la lutte permanente qui nous parvient, sans hâte ni atermoiement, «un bref bilan y a-t-il exception». Sans pour autant qu’il faille «devancer tout progrès/ jusqu’au bang à venir», suffit des «nids de poule du hasard». Dans les divers «domaines» où le poète Jones guette et s’exerce, on le sent «fouiller la pierre, en parcourir les strates, en prendre l’épaisseur et se glisser en elle pour en voir l’autre face» mais ce besoin résulte du «cheminement» même de vivre, et c’est dans l’entre-temps du monde que son chant est le plus simplement émouvant :

dur de quitter le monde

plus dur d’être quitté par lui

toute lampe s’éteint

s’établit le silence

et partout le vide se fonde

vers où se tend la main

Comme en écho, et paru conjointement (2), Parenthèses («ce qui se pense et se dit sans en avouer l’éventuelle importance») précise que «le propre du poème est d’humaniser le monde et le monde offre à cette fin ses références», parmi lesquelles «les oiseaux (qui) s’en reviennent» et l’arbre

dressé, poitrine ou verte au ciel, (qui) occupe son espace

Lui aussi se trace et relève du langage jusqu’à s’identifier avec l’homme, de sorte que «chaque voyageur fonde son paysage», et que «le temps c’est soi-même on le sait». Récit d’un lyrisme très singulier et neuf chez Jones, qui nous confirme cet enchevêtrement de «l’un l’autre». On y reconnaît «cette joie du vivant». Le deuil aussi, «qu’une ligne suggère et ne définit point» ni moins encore n’atténue. Point d’orgue :

ni deuils ni joies ne se comparent

fermer les parenthèses

que le regard se porte ailleurs

  1. Éditions «Le Taillis Pré», Châtelineau, 2013.

  2. Éditions «Le Cormier», Bruxelles, 2013.

©Chronique d’André DOMS

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