ALEXANDRE V O I S A R D

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ALEXANDRE V O I S A R D

Forte et délicate, à la fois ferme (Assez dit assez parlé) et prudente (chanter encore aiderait peut-être / à y voir goutte), interrogeant notre dite progression depuis que nous a fui / la lumière jaillie de nos briquets, et tentée en cette époque itérative de laisser ressasser la lune enfin dans le désordre des linges où nos mères / laissèrent sang et os, la poésie d’Alexandre Voisard, comme toute son œuvre, aussi graphique et d’engagement politique, poursuit un constat d’être. Aux solennités creuses, au boucan liturgique, ce Jurassien juré préfère nos récits de naufragés, plus volontiers rameur que hargneux capitaine et, en tout cas relié au mouvement permanent, dont l’image de l’océan père fondateur, ayant pris place en nous / il y a longtemps refait surface / rabâchant l’épître que nous savons, avec ses exemples et contre-exemples.

C’est qu’il faut oser vivre communément, humblement mais sans servitude plus ou moins volontaire, entre résistance et désir, en loup voyant aux aguets de tout (ce) qui bouge et désormais plus soucieux de déchiffrer ce qui se trouve Derrière la lampe (1), qui ne peut se dire / encette langue d’argile, ou pire: de bois, d’aujourd’hui. Si Voisard, poète au regard ample, au long cours / entre Grande Ourse et flambées d’essarts / à chaque escale réinvente / orient et occident, il n’étonne pas moins en ajusteur de connotations subtiles, hors toute complexité discursive, et si son poème rebelle se rêve, il se rive aussi au sens le plus précis, parce qu’impatient de dire vrai/ à l’heure juste, et cette coïncidence signifiante importe au poète-artisan. Si donc son verbe imparfait ne résout rien, pourémerger trouble troublant en ta précarité, il demeure la vigile essentielle dans cette nuit où l’on veut croire, encore, au lever du jour. Car la terreest un texte livide / auquel il faut donner de la couleur et nous reste la tâche de dire l’effort au retroussis du temps.

Aussi, qu’il parle du for intérieur ou se souvienne d’amis (l’éditeur Bertil Galland, le grand Maurice Chappaz), tendu entre le noyau du silence et la fenêtre matinale ouverte au «monde entier» de Cendrars, Voisard touche à tous les claviers: voix majeure et soutenue de gravité, ou parler bas du plus intime, évoquant l’immense courant de l’histoire et veillant à ce que la fleur meurtrie / soit décrite en petites phrases sautillantes. Quand lui vient l’enfance aux lèvres, la source qui fascinait également Arthur Praillet (qu’on se rappelle ici), ressurgissent le préau et tant d’écarts, ou ces silves que le Robert définit comme de «petits poèmes légers… ayant un air d’improvisation», mais qu’elles en soient ou non, prenons garde au poète lovéen sa barque… sa main dans l’onde, par tous temps, caril éveille les soupçons à susciter la vraie réflexion sur nous-mêmes :

Vois-tu / ce que tu penses / sais-tu / ce que tu vois ?

— Saurez-vous chanter / comme l’allumette /

À l’instant où / s’approche la bougie ?

©Chronique d’André Doms

(1) Éditions «Empreintes», Chavannes-près-Renens, 2012.

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