Rome Deguergue et Michel Bénard, Androgyne, Paris, Éditions Les Poètes Français, 2013, 63 p.

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  • Rome Deguergue et Michel Bénard, Androgyne, Paris, Éditions Les Poètes Français, 2013, 63 p.

Conçu à deux voix et quatre mains, ce recueil poétique se compose de quarante-sept poèmes, dont treize écrits par Michel Bénard et trente-quatre par Rome Deguergue, précédés par le poème intitulé L’Androgynat spirituel de Rome Deguergue et de Michel Bénard de Jacques Viesvil. L’illustration de Paul Maulpoix, présentée sur la première de couverture, et les vers de Jacques Viesvil1, reportés sur la quatrième de couverture, ‘‘accompagnent’’ le titre et ‘‘introduisent’’ le fil rouge des poèmes publiés dans cet ouvrage.

Être double, dont la duplicité semble aboutir plus vers la totalité et l’intégrité que vers l’ambiguïté, Androgyne symbolise, dans ces poèmes, la recherche de l’autre, le besoin d’autrui, la tentative de parvenir à l’harmonisation, voire à la coïncidence des altérités et même des opposés, pour retrouver l’unité et pour ne pas éteindre la lumière de l’existence.

Les vers de Michel Bénard résident sur un travail avec la matière, les couleurs, les sons et, qui plus est, avec le silence. Doué d’un pinceau capable de voir au-delà du visible et d’entendre même ce qui est inaudible, le « je » dépasse le temps et l’espace : pas de distinction entre passé, présent et futur, et pas de séparation entre la sphère du réel et celle de l’imaginaire. Tout réside dans l’instant vibratoire et tout n’est qu’un fragment de sensations, sentiments et rêves. L’imagination, la passion, la volupté ainsi que le besoin de beauté, d’amour, d’équité, et d’élévation d’âme traversent et dominent tous ses poèmes.

Concomitance de poésie, musique et peinture, les vers de Bénard fournissent une alternance constante entre la vision d’une étreinte amoureuse suggérant l’activité du peintre et la perception de l’art du peintre comme un acte d’amour. Il s’agit d’un amour passionnel, charnel et spirituel qui chante la magie de l’existence, les arcanes de la naissance, la nécessité de la rencontre je-tu : une rencontre entre νήρ (andròs – homme) et γυνή (gyné – femme). Engendré par l’homme et la femme, l’être humain naît de la femme : une fois fécondée, ce n’est qu’au travers d’elle que la Vie se renouvelle. C’est justement cette « incantation » homme/femme, cet apport indispensable réciproque qui alimente l’arbre de la vie : celui-ci croît suite à une « vibration », il fixe à jamais un instant, il révèle l’importance de l’autre. L’homme se forme dans la femme et, à son tour, il est indispensable à la femme pour qu’elle puisse être ‘mère’ – ‘matrice’ de vie.

Tissage de voix, sons et regards, tous ces vers de Bénard tracent des visages, des corps et des ‘mouvements’ matériels et spirituels qui permettront au lecteur d’envisager le rapport je-tu, entre autres, dans un cadre ontologique, comme source de vie, et, par conséquent, ils lui feront goûter « des rêves en poésie jusqu’à tutoyer l’extase » et jusqu’à poursuivre ses propres chimères et à trouver ses propres vertiges.

En harmonie avec les poèmes de Bénard, les poèmes de Rome Deguergue portent sur le mystère de la vie et sur la figure de la femme en tant que matrice vitale.

Tantôt source d’émerveillement, voire de fascination, tantôt de terreur, tout au long de ces vers, l’« entremêlement des sexes » engendre différents types de rapports je-tu ; d’où une multiplicité de variétés de ‘liaisons’ : l’amour charnel, l’amour spirituel, l’amour maternel, l’amour romantique, l’amour volé, l’amour libre, l’amour-aventure, la sexualité tarifée.

De vers en vers, le je-poète incarne et interroge plusieurs images féminines : de la « femme arlequine » à la « femme torero », de celle qui est dévorée par les blessures d’amour à celle qui est renversée par le taureau. Ange, amante, proie, prostituée, victime humiliée, ‘objet’ de fantaisies érotiques, la femme de ces poèmes passe des rires aux larmes, des sensations de jouissance et d’allégresse aux sentiments de nostalgie et de regret, sans jamais ‘se rendre’ au désespoir total : même lorsqu’elle se donne physiquement malgré elle ou qu’elle est prise par la force, son âme ne s’est pas rendue, elle lutte et s’envole vers un « éternel sur-humain ». Aussi, aimée, désirée, exploitée, abandonnée, cette femme symbolise-t-elle tous les ‘émigrants de la terre’ qui vivent l’exil et/ou l’exode de l’intériorité et qui ont besoin de passer du chaos d’une société déshumanisée offrant des « paradis artificiels » à l’ordre de l’unité.

Par ces poèmes, le je-poète sollicite le respect des différences et réclame la « capacité de voir » – comme suggéré par le poète Rainer Maria Rilke – ainsi que de cultiver un certain contentement à être au monde, malgré tout ce qui fâche et révolte (voir géo-poésie).

Recueil écrit « en communion » et où les mots « se sont mis en écho » tout en gardant leurs différences, Androgyne offre un ‘‘jumelage’’ de corps et d’âmes. Il peint les noces de l’unité avec l’absolu : l’arbre de vie qui marie l’eau et le feu, le ciel et la terre et qui unit deux arbres sous la même écorce … ce sera au lecteur de colorer la suite.

©Chronique de Marcella Leopizzi – Université de Bari Aldo Moro

1 « Il est elle. / Elle est lui. / L’un et l’autre dans leur altérité. / Deux a n’en plus faire qu’un / pour couronner le sacrifice / de l’unité retrouvée. / Deux dans le même profil de l’Œuvre / le même battement de cœur inorganique / le même spasme d’en haut. / Le ciel tout proche / sous l’écorce ».

 

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