Alecos Fassianos et André Gide, « Omphale », Fata Morgana, 2013, 12 pages.

 

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  • Alecos Fassianos et André Gide, « Omphale », Fata Morgana, 2013, 12 pages.

A travers la poésie en prose de son « Thésée » André Gide est parvenu à ressusciter Hercule et son amour pour Omphale. Le désir et la sensualité sont au centre de ce court texte. Ayant accompli ses travaux, Héraclès répudia sa femme Mégare et se mit à la recherche d’une nouvelle compagne. Après de nombreuses péripéties, il fut emmené en Asie par Hermès et vendu pour presque rien à la reine de Lydie Omphale. Durant trois ans d’esclavage, Héraclès se plie aux exigences militaires comme aux étranges fantasmes d’Omphale. Elle l’oblige à se travestir en femme et lui apprend à filer la laine. Inversant les rôles, elle revêt la peau de lion du héros et s’arme de sa massue dans un ambigu jeu de rôle de dominant et dominé.

Dans cette légende, porteuse d’un érotique où s’échange sa répartition traditionnelle des pouvoirs, Gide était – on s’en doute – à son aise. Il sut trouver la toute puissance du Verbe pour sinon dominer du moins enrubanné les possibilités de vertiges d’un lien sans mesure et de la Beauté idolâtrée à laquelle rien ni personne ne résiste. Les deux amants retrouvent toujours une fierté dans la nuque. Ils semblent ignorer ce que le mot « frustration » peut bien vouloir signifier. Parfois un rire traverse les corps offerts en rafales. Il devient un projectile se localisant allusivement vers le sexe.

Rien ne pourra dépasser ce rire que Fassianos reprend à son compte. Rien de plus vraisemblable aussi. C’est déjà la référence absolue en tant que déclencheur du plaisir et de ses incartades grecques. Héraclès pourrait se contenter de jouer les victimes consentantes mais il a mieux à faire : il sacrifie tout au désir au sein d’un transfuge qui s’avère miraculeux. Le spectre de la contrefaçon pourrait la déstabiliser. Mais il n’en est rien. Au contraire. Le jeu de l’amour peut se satisfaire de flottements scabreux. Il n’en trouve que plus de piment.

Avec Fassianos et Gide, la sexualité se retourne comme un gant. L’ensemble des signes manifestes des deux œuvres ne fait que renforcer leur propriété « réversible ». Et il s’agit de laisser tomber toute forme de repentir causal dans cette fabrique d’êtres doubles et ambigus, poètes et violents, incestueux, transsexuels, lesbiens mais en rien suicidaires. Seule finalement la beauté a droit de cité. En son nom la perfection charnelle est souveraine. L’esclave possède le maître, la naine chevauche le géant. Jamais d’angoisse, seulement la surprise de l’innommable, jamais de suspense, seulement la sauvagerie du fait accompli. C’est un monde parfaitement lisse où le mode d’échange où tout s’avère impossible devient le plus évident et accommodable à l’infini. Le temps perdu remonte faire des pieds-de-nez à la soumission. Et soudain cette échangisme du genre à un nom : c’est l’existence.

Il est vrai qu’en l’époque où se situe le mythe la notion de péché n’avait pas encore été inventé. Ou si peu. Mais ici le texte de Gide passe au second plan, il est comme occulté par les dessins de Fassianos. Ses œuvres semblent influencées par Pablo Picasso, Jean Cocteau. On décèle aussi les influences d’André Masson. Autant robustes et sensuels que fins et élégants ces dessins sont à la fois profonds et graves mais tout autant jouissifs. Et l’artiste ne se prive pas de ce jeu de proie et d’ombre mis au sein d’une clarté éclatante.

Rien de vulgaire ou d’obscène cependant. Tout est de l’ordre du charme pour souligner des écarts suggérés en souplesse ainsi que des fantasmes d’attente toujours saisis au moment où ils sont sur le point d’être réalisés. L’amour devient pour les deux protagonistes le drôle désir de succomber (d’une petite mort) en se trompant de cible. C’est une dynamo étrange et surtout lascive. Mais juste ce qu’il faut. Ça a un nom : c’est l’existence.

©Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

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