Alain Mabanckou – Lumières de Pointe-Noire – Seuil –(19,50€- 282 pages)

Alain Mabanckou

 

  • Alain Mabanckou – Lumières de Pointe-Noire – Seuil –(19,50€- 282 pages)

Alain Mabanckou aura attendu vingt-trois ans pour effectuer son « retour au bercail », sorte de pèlerinage, à l’instar de Dany Laferrière dans l’Enigme du retour.

Invité par l’Institut français de Brazzaville, en 2012, l’auteur en profitera pour retrouver des ponténégrins et renouer avec ses proches tout en alimentant le terreau pour le livre qui retracera ce séjour. Le récit alterne passé et présent, conjugue la veine autobiographique et une fresque qui capte la vie dans les rues, les bars et la foule anonyme, sorte d’état des lieux du Congo.

L’auteur nous ouvre des pans plus intimes en insérant des photos de son album familial en fin de chapitre.

Le roman débute par une confession d’autant plus touchante qu’il s’agit de révéler pourquoi l’auteur avait choisi d’occulter (en 1995) la disparition de sa mère: « atermoyer le deuil ».

Tout en brossant un sincère portrait de Pauline Kengué, figure féminine déjà évoquée dans de précédents romans, il met en exergue les qualités de business woman « chevronnée ». Sa maturité précoce lui permit de percevoir ce que sa mère lui taisait. Avec émotion et gravité il se remémore son enfance, leur relation filiale et leur ultime tête à tête. Les dernières paroles de cette mère, pétrie d’abnégation, sont à jamais gravées : « Mon petit, ne me déçois pas », « Deviens celui que tu voudras devenir… » et scellent une douloureuse et poignante séparation. Les références culturelles s’infiltrent dans la description de la « bicoque » digne d’un roman de Sepulveda ou Hemingway. Alain Mabanckou témoigne de son attachement viscéral au « patrimoine familial ».

Son enfance a été baignée de légendes rattachées à la lune, (« l’oeil céleste », fête du Sacrifice) et de prophéties, de croyances (présence d’un corbeau) qui lui ont laissé de profondes empreintes, tant il fut rempli d’effroi à la vue de Massengo, cet épouvantail ou d’un corbillard.

Autour de Pauline, gravite une famille exponentielle. Parmi cette fratrie, un bataillon de cousins, on croisera les figures les plus marquantes. Son géniteur ayant déserté, Papa Roger sera son père de substitution, autodidacte qui lui inculqua le goût des mots, la curiosité, l’ouverture d’esprit. Il l’initia à la lecture de la presse, « lectures du monde » et à l’usage du dictionnaire pour enrichir son vocabulaire (apocryphe). Il développa son appétence pour « la fragrance de la pomme verte ». Pathétique sa rencontre avec « mère Teresa », qui veilla sur sa croissance et qui n’est plus qu’« une loque humaine », en état de déliquescence. Avec Grand Poupy, « tombeur de ces dames », il revisite ses frasques amoureuses. Yaya Gaston sème le trouble, grisé d’être un personnage de roman.

Il est impressionné par « ces petits anges »qui lui collent aux basques et veulent une photo avec lui.

Alain Mabanckou convoque aussi les disparus « personnages ensevelis dans les ténèbres » et les ressuscite en évoquant des tranches de vie (chasse nocturne). Il découvre le sens des chaises vides.

Le narrateur est perçu différemment selon les personnes croisées. Quand on a renié sa famille depuis des décennies, on doit s’attendre à prendre des claques et recevoir un tombereau de reproches. Pour certains il est le « grand frère », pour d’autres « petit frère », ou encore « l’Américain ». Pour les plus jeunes de sa fratrie, il est « une apparition, une ombre… »

Il incarne l’écrivain que beaucoup rêvent de devenir, celui qui vit chez les Blancs, qui passe à la télé. Pour Grand Poupy il était devenu « un affabulateur public ». On devine un fossé entre lui-même et les autochtones, devenu un étranger, dans leurs échanges. N’est-il pas « déconnecté de la réalité »?

Le cinéma Rex marqua l’enfance de l’auteur au point de donner aux chapitres de la seconde partie des titres de films, traduisant les références cinématographiques de l’auteur.

En parallèle s’esquisse la façon dont le narrateur a engrangé ses connaissances au fil de sa scolarité, fréquentant très tôt la bibliothèque. Il prit plaisir à mystifier ses camarades en leur contant ses fictions. Il reste imprégné par ses cours de philosophie qui lui forgèrent l’indépendance d’esprit.

L’auteur sait alterner gravité et scènes plus légères, matinées d’humour comme les leçons de drague, l’incident du kundia. Avec auto dérision, il revient sur sa naïveté quant à sa lecture dans l’ordre alphabétique. Avec tendresse il évoque sa confusion quand il découvrit que sa mère lisait le journal à l’envers, elle qui se sentait exclue de la complicité de son fils et Papa Roger.

Alain Mabanckou radiographie la vie congolaise: port de l’uniforme dans les écoles, levée des couleurs et hymne national, pénurie de médecins qualifiés, rejet de l’anglais, méfiance des Blancs. Il aborde la religion (catholicisme supplanté par l’église pentecôtiste), la prostitution.

Il ne partage pas la vision d’« un paradis de misère », au contraire il nous conduit vers « les points de lumière » que savent débusquer les enfants. Pour eux le bonheur se niche dans un pneu, des tongs, l’imaginaire prend la relève. L’auteur souligne l’esprit solidaire, l’euphorie collective.

En filigrane défilent le passé colonial une nation marquée par les stigmates de « la traite négrière », les conflits nordistes/sudistes, la guerre civile, jusqu’à son indépendance en 1960.

Avant de s’envoler pour Paris, l’auteur, « oiseau migrateur » confie ce qu’il n’a pas fait, aurait dû faire. Une pointe de nostalgie accompagne ses adieux à sa « concubine », car il subodore comme C.M. Cluny qu’« il y a des lieux que l’on pressent ne jamais revoir, des êtres ne jamais revoir ».

Alain Mabanckou signe un roman touchant dans lequel il tente de s’amender après avoir été taraudé par tant de culpabilité et d’ingratitude. Voilà « l’oubli, l’indifférence réparés », mais peut-être achetés par ses enveloppes laissées discrètement à ses proches. Récit ponctué d’anecdotes, de souvenirs immarcescibles servi par une écriture épurée, une plume « corrodée par le sel des regrets ». Un livre-mémoire, empreint de tendresse, d’amour, de déférence.

Un bel hommage d’un fils à sa mère. Inutile d’attendre d’être à la lettre M pour découvrir cet auteur couronné en 2012 par le prix de l’Académie française.

©Nadine DOYEN

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