Claire Fourier – Les silences de la guerre – Roman, éditions dialogues (191 pages- 19,90€)

Claire Fourier - Les silences de la guerre

 

 

  • Claire Fourier – Les silences de la guerre – Roman, éditions dialogues (191 pages- 19,90€)

Claire Fourier a choisi pour capter notre attention de restituer en couverture, de sa main manuscrite, le premier paragraphe des Silences de la guerre. Roman que l’écrivaine définit comme le « pendant féminin au Silence de la mer » de Jean Vercors.

La narratrice (une étudiante de 20 ans) nous en dévoile la trame, pour le lieu: Gwitalmézé, en Bretagne, l’époque : 1943 et les circonstances : l’occupation, le couvre-feu. La tension, l’inquiétude, la panique se lisent sur les visages des villageois. Voilà leur horizon rétréci, le village étant devenu « une zone côtière interdite » etle rivage «  truffé de blockhaus ». Le mur de l’Atlantique se construit. La terreur gagne aussi la narratrice, venue se réfugier chez son père veuf, quand elle comprit qu’elle devrait cohabiter avec « un boche ». Elle découvre tout sur cette guerre, ses absurdités, répétant « Je ne savais pas ». La crainte, l’appréhension vont la tenailler. Elle déploie une bonne dose d’audace pour contrer cet étranger, soulignant la défiguration du littoral. Elle brosse un portrait détaillé de l’officier Hermann (« un ennemi à figure d’ange ») que l’on suit dans sa mission et retrace leurs conversations. Cet homme « racé », « distingué », poli, cultivé, gagne la sympathie du père, vétérinaire, qui sera mis à contribution pour soigner les chevaux. Les absences mystérieuses, voire suspectes du père (Serait-il impliqué dans la résistance ?) favorisent les soirées en tête à tête des deux protagonistes. Peu à peu la méfiance s’estompe, ils s’apprivoisent, s’aimantent et découvrent leurs affinités électives : la peinture comme déclic. Leur osmose est activée par leur entente intellectuelle. Une complicité se tisse, une alchimie les soude. Ils sont en phase pour militer pour la paix. Fritzla « tire par le haut ». Les mots leur sont « la face audible de l’harmonie ». La dépendance s’installe : « Personne n’avait pour moi autant de valeur ». Elle guettait son retour, sensible à sa voix « grave et veloutée » vers laquelle elle se tournait « tel un héliotrope ». Elle devient pour lui « son pain blanc », « son oasis », « le féminin accueillant », sa bouffée d’oxygène et lui « sa présence atmosphérique ». Glaoda se montre déterminée à balayer ses pensées sur la guerre et l’officier, fatigué de cette occupation, ressent l’urgence de fraterniser. Leurs visions de la paix les rapprochent, évoquant «la bonté qu’induit la paix ». N’espèrent-ils pas œuvrer à la construction de l’Europe ?

Hermann laisse parler son cœur : « J’ai faim de paix et…de vous ». Il peut s’épancher, « tel un naufragé » dans les bras de sa Glaodina, trouver dans sa bouche « son nid de tranquillité ». Ses mains, ses yeux ne peuvent pas la trahir. Dans leurs moments d’intimité, leurs corps sont traversés par « une très douce incandescence »,vibrant «  à l’unisson », partageant « la même langue de cœur et de culture ».

La remise, « leur espace spirituel », (un huis clos où ils sentent intouchables), la serre et le banc du jardin servent de cadre aux confidences entre Hermann et la narratrice. Dans ce paradis Hermann se fait poète : «La mer a ses perles/Le ciel a ses étoiles/Mon cœur a sonamour ». L’officier s’abandonne, plein de confiance en l’avenir, avec pour leitmotiv « le temps viendra ». Ilse déclare prêt à épouser sa « Fleur de bruyère ». Quant à sa « Glaodina » elle rêve de donner naissance à une fille.Au lecteur de découvrir si leurs espérances se concrétiseront ?

Claire Fourier, écrivaine iconoclaste, s’impose, livre après livre, démultipliant ses talents.

Telle une artiste, elle convoque une palette de couleurs « les nuages ourlés d’orangepar le soleil levant, l’océan vert-de-gris frangé d’argent », pour peindre les paysages de la Baltique à travers une succession de tableaux de Caspar David Friedrich « despaysages améthystes, roses et gris de lin », en écho aux paysages bretons de Charles Cottet pour leur similitude, sublimant la beauté des lieux et y attardant notre regard.

Telle une pianiste, elle égrène les notes de Debussy « un cyclone de paix », de Satie, « des accords de Wagner ».

En historienne soucieuse d’exactitude, elle retrace cette période noire et douloureuse pour les finistériens, revisite le passé historique de la patrie de chacun des protagonistes, dresse le portrait du Führer « Un inculte, le pire des sourds, un Dracula… ».

En femme sensible, elle a su pointer le coup de grisou, la déflagration intime qui ont révolutionné le cœur de Glaoda « pris dans un étau » , lui forgeant un destin d’héroïne.

En tant que romancière, Claire Fourier offre au lecteur « des silences », celui « auquel Debussy donnait la parole », celui d’Hermann dans le litde Glaoda, rompu par la langue russe « affectueuse,sensuelle ». Elle crée le suspense en abordant le contexte dramatique, moteur de la narration. Des rebondissements ponctuent le récit : « Celadevait arriver » ou en laissant planer un pressentiment « inexorable ». Elle oppose deux mondes : « la constellation nocturne, civilisée , humaine » à  «  la planète diurne, barbare… » A chaque page, on retient son souffle : on peut s’attendre à une explosion, une arrestation, un sabotage, une fusillade, un pilonnage, ou à la contemplation du « soleil cramoisi coulant dans la mer d’Iroise ou des hosties de soleil sur la mer ».

Claire Fourier brosse avec beaucoup de psychologie le trio : père, fille et ‘le boche’.

Les protagonistes savent savourer des complicités nouées sur l’instant, « une entente endeçà des mots ».

Sa plume est à la fois poétique : « Le poète rêvait de « lèvres de miel », « des perles de pluie brillaient dans l’herbe courte », sensuelle (pour évoquer « Le saut dans un étatde grâce » des amants bravant l’interdit), étayée par de nombreuses références culturelles (Rilke, Goethe, Heine), irriguée par la musique, cristallisée par la peinture froide, mélancolique de Friedrich (commentée dans les moindres détails).

Le bandeau : « Au-dessus de la haine » résume bien le dessein de Claire Fourier, clairement formulé par ces expressions : « donner tort à la guerre » et «  entrer dans unerésistance supérieure ». N’est-il pas temps d’éradiquer les relents germanophobes ? Ce roman s’inscrit dans le processus de la réconciliation engagée, avec sous-jacent les notions de pardon (enterrant la hache de guerre) et de tolérance ainsi que l’esprit européen. Le père est-il sincère quand il porte un toast « À l’entente à venir de nos deux peuples ! » ? Une phrase clé cerne bien la tonalité du roman : « En temps de guerre,il y a 2 sortes de gens : les haineux et les aimants. Les haineux trouvent l’occasion de rajouter à la haine, les aimants de rajouter à l’amour ».

Claire Fourier signe un roman puissant, jalon essentiel du devoir de mémoire, conjuguant la fresque historique (la construction de mur atlantique) et une love story si improbable entre ces « maquisards de l’amour », une « histoire sublime et douloureuse » à portée universelle qui « peut arriver à n’importe qui, sous d’autres latitudes » à toute époque. L’auteur ayant choisi de donner les pleins pouvoirs à l’Amour sans frontières, décline un hymne à la paix et met en valeur les écrivains de langue allemande. Un roman rassérénant porteur d’espoir.

A noter la parution du no 67 de Traversées présentant la romancière Claire Fourier.

A paraître au printemps, mars 2013:

Dieu m’étonnera toujours, suites pour le temps qui passe. Éditions dialogues.

Récit sous forme de prose entrecoupé de haïkus.

©Nadine DOYEN

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