Andreï MAKINE, Une femme aimée

Andreï MAKINE, Une femme aimée

 

  • Andreï MAKINE, Une femme aimée, Seuil, 363 pages, 2013.

« Le vrai mal de ma vie, c’est que mon cœur ne peut vivre un seul instant sans aimer ».

Russe d’origine, puisqu’il est né en Sibérie en 1957, Andreï Makine demande l’asile politique en France et s’installe à Paris à l’âge de 30 ans. Le français devient sa langue d’écriture.

Rien qu’avec son premier roman, Le Testament français, Andreï Makine a obtenu le Prix Goncourt, le Prix Médicis et le Prix Goncourt des Lycéens. C’est dire qu’on attendait l’auteur au tournant.

Une femme aimée est son treizième roman.

Oleg Erdmann, un jeune cinéaste russe, vit misérablement à Leningrad sous l’ère communiste. Il travaille aux abattoirs de Leningrad, où « il gagne son minimum vital et du temps pour écrire » ses scénarios. La vie tumultueuse de l’impératrice Catherine II de Russie ne cesse de le fasciner ; aussi, il souhaite lui consacrer un film. Au-delà de la simple biographie, il veut retracer la vie de cette grande tsarine. « Toutes les réalités historiques seront respectées, même les crinolines ». Mais il veut présenter une autre facette de son héroïne, frivole, libertaire, cruelle… « Une personne vous intéresse, vous creusez dans son passé… Et tout à coup, vous comprenez que sa vérité n’est pas à l’intérieur, mais à l’écart de sa vie… » … « Il faudrait filmer ce que Catherine n’était pas ».

« Je me demande en quoi ton scénario sera si différent de ces bouquins que tu as lus sur Catherine », lui dit Lessia, sa femme aimée à lui. « Une tsarine a une armée d’amants, le plus gros morceau de la planète lui appartient et elle meurt dans l’indifférence » : il y a de quoi se poser des questions.

Makine passe du XVIIIème siècle (les Lumières : nous côtoyons ainsi Voltaire, Diderot, Cagliostro, Casanova, Louis XV, Madame de Pompadour… !) au XXème siècle (cadenassé par ses révolutions, ses guerres, ses idéologies), où la destinée de la grande Catherine a quand même plus d’importance que celle d’Oleg, qui tente le tout pour le tout pour survivre. Et puis, il y a l’espoir du renouveau, d’une nouvelle Russie, avec ses forces et ses faiblesses : fallait-il ceci pour arriver à cela ?

L’Histoire avec un grand H reste toujours l’histoire, avec ses tourments, ses colosses aux pieds d’argile, un jour portés aux nues, le lendemain écartelés par la meute, ses peuples qui souffrent toujours, quels que soient les gouvernants…

Makine décrit rouge sang comment la violence, la cruauté, les bassesses cadencent la Russie depuis et avant Catherine, au nom de la liberté si difficile à obtenir. L’amour seul, mais Catherine a-t-elle vraiment été aimée par ses innombrables amants, ou tout cela n’était-il qu’une farce, où l’impératrice, prisonnière de son empire, cherchait à s’évader ?

La violence : le tsar « Pierre III (mari de Catherine) est renversé, mais tué par les fidèles de Catherine » ; un amant de l’impératrice veut cesser ses infidélités, et on le retrouve lui dépecé, sa femme violée et démembrée…

Catherine, Oleg, deux russes que deux siècles séparent, mais qui aiment chacun la Russie à leur manière !

Makine nous décrit son pays d’origine et l’amour qu’il lui porte avec ferveur, avec passion… Chacune de ses pages nous invite à la réflexion, nous amène à découvrir la richesse de cette Russie telle que peu la connaissent en réalité… L’écriture de cet auteur qui pense en russe mais écrit en français est limpide, et chacun de ses mots porte… Aucun n’est superflu !

©Patrice BRENO

 

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