David Foenkinos – Je vais mieux – roman, nrf Gallimard (19,50€, 330 pages).

je vais mieux

 

  • David Foenkinos – Je vais mieux – roman, nrf Gallimard (19,50€, 330 pages).

David Foenkinos met en scène un quadragénaire frappé par une maladie taraudante, la maladie du siècle, dit-on. Le lecteur suit l’évolution de cette douleur fluctuante, dont l’intensité est traduite par un chiffre entre chaque chapitre et accompagne le héros dans sa souffrance, guettant l’accalmie. Il connaîtra de faux espoirs. Vouloir interpréter le visage, les paroles du radiologue génère chez lui une panique, une angoisse, que Woody Allen incarnerait à merveille. Ce silence médical, ces réponses laconiques suscitent chez le patient des doutes, des idées noires récurrentes. Aurait-il lu Mars de Fritz Zorn pour se convaincre qu’il est rongé par son propre chagrin ?

Les phrases, les mots (chaotiques) ressassent l’état de cet être crucifié par sa rupture, son licenciement, étayés par un bulletin « météo » de l’âme. On assiste impuissant à son naufrage. Serait-il hypocondriaque donc coupable de la pérennisation de ses maux ou victime des insuffisances de traitements ? Il est temps de réagir, de consulter.

Le narrateur surprend par son endurance, son opiniâtreté à confier son corps à tous les experts qu’on lui conseille, depuis la magnétiseuse, le psychologue, l’ostéopathe et même une professionnelle. Lequel d’entre eux réussira à éradiquer cette affliction, ce mal étrange, insidieux, à dénouer les tensions ? Et si ce stress était orchestré par des frustrations ? Le héros ne renonce pas et va décliner tout ce qui a pu miner sa vie.

L’auteur bouscule son personnage central pour lui réserver des surprises et une embellie sous les traits d’une inconnue, montrant que la destinée joue de nous comme avec des dés et frappe souvent là où on ne l’attendait pas. Regards échangés, voici le « vétéran de la douleur » hypnotisé. Grâce à cette « incroyable » rencontre, le héros redécouvre l’art de séduire, mais aussi les affres de l’attente, du manque. Pauline va changer la donne. N’est-elle pas sa « porte de Brandebourg » ?, et surtout sa « colonne de la Victoire » ? La magie des coïncidences leur aurait-elle souri ?

Le récit s’achève par une scène chorale, dans une ambiance festive, le couple providence ayant convié tous leurs amis ainsi que « les témoins des pires heures » du héros dans cet hôtel littéraire relifté, « panthéon des mots » où les livres seront à l’honneur. David Foenkinos rend un hommage à la littérature et à ses figures tutélaires : Gombrowicz, Kundera, Cervantès, Joyce, Tchekhov, Cioran.

Dans ce roman, l’écrivain brasse plusieurs thèmes universels.

Il radiographie un corps qui lâche. Sur un ton grave, il nous plonge dans les pensées, les craintes, les interrogations de son protagoniste, conscient de sa finitude.

Il scanne l’univers hospitalier, immersion d’une telle vraisemblance qu’il réussit à nous communiquer les appréhensions avant une IRM et réveiller nos névroses.

Il évoque les rapports amoureux, les liens du couple et démontre sa fragilité. Celui du héros gagné par la monotonie, la lassitude, l’enfermement explosa. Ses tentatives de rabibochage avec Élise échoueront. Celui formé par ses amis, Edouard et Sylvie qui sous des faux semblants en était au même stade de délabrement. Il souligne l’inadaptation à l’amour, la difficulté de la quête du bonheur de ces générations, comme Florian Zeller l’a aussi décrypté dans La jouissance.

Le seul duo à avoir résisté, démonstration à l’appui avec ce langoureux baiser de cinéma, « d’une grande intensité » s’avère être celui des parents du narrateur.

Il oppose les deux entités : amour, amitié(« salvatrice »), philia et eros. Une vague de sensualité traverse le récit avec l’« étrange pulsion » de Sylvie, prête à s’offrir.

Le romancier dissèque également les liens familiaux, pointant ce qui a manqué dans l’enfance du protagoniste : des parents aimants, mais qu’en est-il avec ses enfants ?

Sur le plan professionnel, il ausculte la vie en entreprise (rivalité, jalousie, harcèlement) et les rapports hiérarchiques, sujet déjà présent dans La délicatesse.

David Foenkinos développe une réflexion sur le bonheur « entreprise épuisante », tout en confrontant son héros à une succession de déconvenues (panne de machine) et impondérables (deuil, scène de ménage), apportant la note tragi-comique.

On retrouve avec délectation l’auteur coutumier des notes en bas de pages, des mots fétiches distillés dans chaque roman( cheveux, rhapsodie des rotules, cravate…)et des nationalités qui lui sont chères (polonais, suisse, allemand, suédois). On se nourrit de formules : « un Hiroshima du ciseau » (dont on ne se lasse pas et que l’on est tenté de mémoriser), d’aphorismes. Si Jean-Philippe Blondel recourt à des proverbes anglais (06h41), Jean-Claude Lalumière à un proverbe anglais (La Campagne de France), David Foenkinos privilégie les maximes françaises : « Demain est un autre jour » et les expressions idiomatiques comme: « en avoir le cœur net ».

L’écrivain nous livre un bel échantillon de son esprit vif et facétieux, de son humour (« On devrait vivre notre vie à l’envers pour ne pas la rater ») et confirme son originalité et son talent. Il joue avec la ponctuation, les quiproquos : « Il y a un problème » ou « Je vais prendre un avocat », les rebondissements et le suspense.

David Foenkinos signe un roman sculpté dans la douleur, pour lequel il a fomenté un happy end, annoncé dans le titre libératoire. On est soulagé, le héros a jugulé ses maux. « La géographie du désir » le fera voyager jusqu’à Berlin, avec Pauline où ils pourront entendre « la plus belle langue du monde », « la plus érotique ».

Je vais mieux est un récit tourné vers l’avenir, optimiste pour les vaincus de l’amour.

Pourquoi ne pas lui décerner le prix des Pyramides 2013 ?

©Nadine DOYEN

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