Jean-Claude Lalumière – La Campagne de France- le dilettante (288 pages, 17,50€)

Jean-Claude Lalumière – La Campagne de France- le dilettante (288 pages, 17,50€)

  • Jean-Claude Lalumière – La Campagne de France– le dilettante (288 pages, 17,50€)

Jean-Claude Lalumière renoue avec la veine humoristique du Front russe et prend sa revanche sur ses rêves de voyages avortés. Même ambiguïté dans le titre. La couverture ludique avec numéros de départements et blasons à identifier est comme un premier jeu de piste.

Quelle carrière embrasser après avoir compris, sur le terrain, que le métier d’enseignant n’est pas votre vocation? C’est le défi que relèvent Alexandre et Otto, deux dynamiques entrepreneurs, bardés de diplômes, en montant leur tour opérateur « made in France ». S’ils n’avaient pas des élèves la vision de Bégaudeau, ils ont par contre une érudition à partager, à transmettre et ont concocté des programmes culturels alléchants. On s’attend donc à des visites insolites, du dépaysement, à découvrir des régions, la maison d’un écrivain, mais pas à l’hécatombe d’avatars,d’imprévus, qui va jalonner les circuits. Leur premier challenge est sous le signe de l’amitié franco allemande.

Leur voyage inaugural fut affrété par une fédération d’agriculteurs. Mais avaient-ils pris connaissance de l’itinéraire? Du thème? Tourné vers la poésie? Une telle expédition n’était-elle pas utopique et vouée au fiasco? Et que faire des animaux les accompagnant?

Le bilan de Cultibus,dressé par le comptable, devrait alarmer les deux acolytes, mais ils récidivent.

L’expédition suivante tourne à l’enfer avec des ratées en chaîne. Encore heureux que ces « vieux schnocks » rompus aux aléas des voyages emportent toujours leur kit de survie. Mais comment tromper son ennui quand on reste en rade sur une aire de repos? Certains explorent les alentours, d’autres s’égarent dans les bois en bonne compagnie, une femme atteinte d’Alzheimer s’égare.

D’autres s’improvisent chasseurs, assurant ainsi leur repas. Les responsables auraient-ils démissionné? Négocieraient-ils avec les grévistes pour obtenir un laisser passer? On se demande quand ils vont sortir du tunnel? Les secours seraient-ils en grève eux aussi ou inexistants?

Quand vont-ils atteindre leur cerise sur le gâteau, Bergues, ce village sorti de l’oubli par un film?

Laissons au lecteur le suspense de quelques rebondissements supplémentaires dans l’épilogue.

Et si « un troupeau » de retraités était plus difficile à gérer que des élèves de banlieue?

Alexandre n’envisage-t-il pas de reprendre l’enseignement? L’auteur glisse une digression sur l’éducation et pointe ces diplômes qui ne servent à rien et ne garantissent pas un avenir prometteur.

Seul un miracle( comme dans le Testament américain de Franz Bartelt) pourrait sauver leur entreprise. Et leur mécène se révélera être Grégoire qui vient de leur fausser compagnie.

Au fil des kilomètres avalés, les personnalités des deux voyagistes se démarquent. Une ambiguïté dans leur relation se dessine. L’affection qu’ Alexandre nourrit pour Otto est de plus en plus ardente. Son besoin de lui en témoigner le fourvoie dans des situations délicates,périlleuses, même, d’autant plus burlesques qu’Otto est indifférent à ses propositions de promiscuité, de partage de chambre. Alexandre va connaître les affres de la jalousie. Comment leur amitié va -t-elle traverser les tempêtes, cette errance improvisée dans l’urgence? Leurs chemins vont-ils se séparer?

On croise une farandole de personnages hauts en couleur : professeur, ancien militaire, chauffeur, maire,une femme « échappée d’un tableau de Botero », Josy , qui tient sa baraque à frites, un garagiste, collectionneur de photos grivoises. Plus tard, c’est Carmen, qui tente de réconforter l’amoureux éconduit par un proverbe espagnol. L’auteur les croque sans complaisance, ces retraités débordés, flirtant avec la caricature. Il ne se prive pas pour épingler ces voyages qui déversent des hordes de touristes, dénonçant au passage le manque de sécurité, vu l’entretien négligé des autocars.

Le bus n’était -il pas « devenu un corbillard qui convoyait leurs rêves au cimetière »?

Il sait nous restituer l’ambiance de ces groupes où se côtoient les impatients, les bavards, les forts en gueule, les gloutons,les pochtrons, ceux pour qui « du Bellay » n’évoquent que le digestif, ceux qui s’invectivent,les râleurs, les grincheux, les blagueurs,le séducteur, un bel échantillon de la comédie humaine, plus intoxiquée de télé que nourrie de lectures. D’où les confusions entre Cholet et Cherbourg, Giraudoux et Giraudeau! Et devant leurs préférences pour des lieux sinistrés et les magasins d’usines!le fossé culturel et générationnel entre les autocaristes et leurs « ouailles » se creuse. Jean-Claude Lalumière pose son regard caustique et goguenard sur ses congénères.

En virtuose de la verve satirique, par ses allusions au « gras mammouth »,à La princesse de Clèves, aux émissions culinaires et name dropping( égratignant des people de la politique) il multiplie sa charge contre notre société ( délocalisations, patrimoine culturel disparu, la laideur des zones industrielles la construction à l’économie, le savoir français en régression…).

Le tour de force de l’écrivain réside dans sa capacité de nous faire vivre l’odyssée de « cette bande de vieux branquignols » ( victimes de la loi de Murphy), et de nous embarquer dans leur galère, leurs tribulations cauchemardesques. Les nombreuses scènes guignolesques ( le rodéo de l’ex-chauffeur), les situations absurdes ( l’eau bénite) voire épiques comme la révolte des agriculteurs, «La Saint -Barthélemy du poulet » ou l’épisode du « coming out par effraction » d’Alexandre, « une épiphanie collective au forceps », déclenchent un frémissement de nos muscles zygomatiques.

D’autre part, Jean-Claude Lalumière excelle dans le choix des patronymes, l’art de la formule, toutes savoureuses. Il pastiche Victor Hugo: « Le lendemain, dès l’aube, à l’heure où en d’autres saisons blanchit la campagne ». Il nous divertit par la variété des niveaux de langue de ses protagonistes,leurs accents, les quiproquos ( ellipse, éclipse),le contresens sur Yalta, ses comparaisons: les platanes« alignés comme des pèlerins en pénitence » ou « des doigts taillés comme des andouillettes ». La poésie s’invite dans les paysages( explosion des bourgeons) ou dans des cheveux faisant songer au « spectacle inoubliable d’un coucher de soleil sur la Toscane »

Si les choix proposés par les deux autocaristes n’étaient pas la tasse de thé de leurs clients ( déplorant leur « indigence culturelle »), ils sont pour le lecteur autant d’horizons à explorer.

Nul doute que le voyage le plus sûr,le plus exaltant, le plus jubilatoire se fera immobile avec La Campagne de France, « Une parodie de Koh Lanta », portée par le vitalisme de son auteur.

Jean-Claude Lalumière signe un mémorable road trip à travers la France, délirant, criblé de péripéties, très ancré dans l’actualité, auxquelles le lecteur est bien heureux d’avoir échappé.

©Nadine DOYEN

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