Les Larmes d’Agathe, Christian Amstatt

Les Larmes d'Agathe, Christian Amstatt

Les larmes d’Agathe reportent le lecteur dans le Morvan des années 50. Le poids de la guerre, ou plutôt des deux guerres mondiales, y est encore très sensible. Ainsi, Agathe est une orpheline de guerre qui ignore tout de ses origines. Comme beaucoup d’autres orphelins, elle a été placé dans une famille de paysans. Ses parents adoptifs ne l’ont pas maltraitée, mais ils ne lui ont pas non plus donné l’affection qu’une enfant dans sa situation est en droit d’attendre. Eux, en recueillant plusieurs enfants – Agathe est la dernière -, ont cru n’être mus que par l’argent qu’en contrepartie leur verse l’Etat. Mais la réalité du cœur est sans doute plus complexe. Ce couple est malheureux : il n’a pas eu d’enfants naturels parce que lui, lors de la première guerre mondiale, a reçu une blessure qui l’a empêché de jamais procréer. Et sans doute, lorsque arrive la seconde guerre mondiale, leur vie a-t-elle déjà été trop rongée par ce drame pour qu’ils aient l’énergie mentale d’accueillir les orphelins comme leurs enfants.

L’enfance et l’adolescence d’Agathe, comme beaucoup d’autres, ont donc été tristes, et toute de travail puisqu’à la terre seuls les grabataires ne travaillaient pas.

Mais ces années 50 sont aussi pleines d’espoir d’amélioration matérielle. Quelques voitures commencent à apparaître, les agriculteurs aisés peuvent se mécaniser. Tel est notamment le cas de Fernand, un jeune homme très travailleur qui s’éprend si bien d’Agathe, quoiqu’il la connaisse à peine, qu’il la demande en mariage. Flattée, ayant le cœur par ailleurs libre, et avec l’ardent désir de changer de vie, Agathe convole avec lui.

Sa nouvelle existence n’est pas à proprement parler malheureuse. Certes, elle est toujours toute de travail, mais comme celle de tous les gens de la terre. Et il est intéressant pour elle de voir dans sa ferme même les évolutions apportées par la technologie tant aux travaux agricoles qu’aux tâches domestiques. Et puis, Fernand est un gentil mari. Malheureusement, s’il a la qualité d’être un gros travailleur, et s’il se tient parfaitement au courant des innovations susceptibles d’améliorer les rendements, il est sur d’autres points victime des tabous de l’époque par incapacité à réfléchir par lui-même, à s’interroger. En d’autres termes, il est de ces innombrables hommes qui ignorent que les femmes peuvent éprouver du plaisir sexuel, et pour qui elles sont des réceptacles de leur désir et de leur semence. Mais le ventre d’Agathe, obstinément, demeure plat.

Les « évènements » d’Algérie, euphémisme par lequel est cachée la guerre, paraissent bien lointains dans cette province profonde de France. D’abord, pour beaucoup, l’Algérie a toujours été perçue presque comme un pays étranger. Et les gens sont tout accaparés par leur présent, par la nécessité de se remettre du dernier conflit mondial, et par l’élan vers l’avenir dans une société qui change soudain très vite dans tous les domaines.

Lorsque Agathe apprend la mort de son ami d’enfance Xavier, comme elle orphelin de guerre, le choc est terrible. Surtout, elle veut savoir. Par les détails donnés sur sa mort, elle saisit en effet que celle-ci n’est pas normale. Pour comprendre ce qui est réellement arrivé à Xavier, elle n’a d’autre possibilité que de s’informer sur la guerre en Algérie, en particulier auprès de ceux qui en sont revenus, parfois profondément traumatisés.

Tandis qu’autour d’elle les autres campagnards découvrent la réalité de la guerre qui se produit au loin parce que des appelés reviennent dans un cercueil, tandis aussi que s’amorce la reconnaissance des femmes comme des être humains à part entière – droit de vote, notamment – et qu’Agathe fait pleinement corps avec cette évolution, elle apprend enfin la vérité terrible sur la mort de Xavier.

Ce roman ponctué par les chansons de Jacques Brel qu’Agathe écoute passionnément à la radio démasque donc aussi les répercussions regrettables d’une religiosité étriquée, voire superstitieuse, dans les rapports humains, les travers de certains membres du clergé, les mascarades par lesquelles les pouvoirs publics tentent de masquer l’horreur, et, à travers le lumineux personnage de Xavier, ce qui, en toute guerre, est inacceptable comme la torture. Durant la guerre d’Algérie, des officiers refusèrent de l’appliquer. Même le général Jacques Pâris de la Bollardière, qui durant la seconde guerre mondiale, n’avait pas embrassé la Résistance pour ensuite cautionner la torture dans une autre guerre, la dénonça dans les médias, ce qui détruisit sa carrière. Les larmes d’Agathe, sans oublier les soldats qui exécutèrent des ordres immondes et qui en furent parfois traumatisés, parle des simples appelés qui eurent le courage de se rebeller contre ces ordres immondes au nom d’une conception digne de l’être humain et de la France, et qui parfois en moururent.

Mains romans procurent du plaisir à la lecture mais s’oublient aussitôt. Il ne peut en être de même de celui-ci. Il appartient à la Littérature. Si les Algériennes d’Albert Camus permettent de mesurer la responsabilité des politiques français dans le déclenchement de la guerre d’Algérie, Les larmes d’Agathe sont un hommage profond et sensible à tous ceux, trop souvent oubliés, qui surent s’élever contre l’inacceptable, et plus largement encore un émouvant plaidoyer contre toute guerre.

©Béatrice GAUDY

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