Anna Frajlich, Le vent, à nouveau me cherche / Znów szuka mnie wiatr

 

Frajlich Anna

  • Anna Frajlich, Le vent, à nouveau me cherche / Znów szuka mnie wiatr ; bilingue polonais-français, traduit du polonais par Alice-Catherine Carls, présenté par Jan Zieliński ; édinter ; collection « poésie bilingue » animée par Robert Dadillon ; 109 pages ; 15 euros, 2012.

Née en Kirghizie soviétique où sa famille s’était réfugiée pendant la deuxième guerre mondiale, Anna Frajlich grandit à Szczecin et fit ses études à Varsovie, où elle obtint une maîtrise de littérature en 1965. En 1969, au plus fort de la campagne anti-sioniste menée par les autorités communistes, elle émigra. Etablie à New-York depuis 1970, elle y obtint un doctorat de littérature slave et y enseigne la langue et la littérature polonaises à Columbia University depuis 1982. Auteur de douze recueils poétiques et de nombreux articles, elle est une diligente ambassadrice de la culture polonaise aux Etats-Unis. (Extrait tiré de la biographie p. 107).

Le vent qui cherche à nouveau la poète, Anna Frajlich est sans nul doute celui qui souffle et bruie sur la mémoire défunte et la mémoire vive, sur celle de l’exil, de l’exode, d’une errance (en correspondance sourde avec celle de la fuite du peuple élu hors d’Egypte), de la fuite sous l’avancée nazie, et ici ravivée par la poésie, la prose poétique, la – proèsie – cadencée ; « petite musique » des choses de la vie, de ce qui reste accroché de manière radicale et définitive à l’âme : ce goût doux amer ressenti à l’évocation / convocation du plus quotidien des quotidiens, jusqu’à la transfiguration du réel par l’art majeur de poétiser / proétiser d’Anna Frajlich, car « ce qui reste est oeuvre de poète » ainsi que l’écrivait déjà, Friedrich Hölderlin.

La nature, telle quelle, est très présente, pressante, tant dans les titres que dans le corpus des poèmes ; subtile consolation topologique à trop de douleur enfouie, ravivée, transformée par le style d’Anna Frajlich, tout entier moulé sur une construction sonore, syntaxique – complexe et simple à la fois, mélodiquement rendu par le geste traductif d’Alice-Catherine Carls en langue française, et qui adhère à la succession de mots, de sonorités non substituables semble-t-il, suscitant cette émotion chez le lecteur pressentant le chaos affectif de l’auteur, sa marche vers une forme de résiliation et qui reçoit in fine, en cadeau inattendu, une forme élégiaque, rédemptrice, source de réanimation des choses déjà vécues, mais leur insufflant avec générosité le droit de faire partie d’une nouvelle expérience ; nouvelle et irremplaçable :

En sol majeur : (…) Ces forêts toutes en août / comme en mémoire / leur musique crépusculaire / dissimulée dans les violons / ces forêts à nouveau me parlent / comme jadis / et comme jadis / leur douce obscurité me pénètre. p. 49.

Le vent encore : Mais le vent me cherche toujours / ils sonne à ma vitre descellée / et des nuages noirs il précipite les notes / d’une requiem ; p. 77.

Et passe dans ces vers, outre le vent de l’arrière pays, d’enfance et du grandir, le souffle de bribes de lecture et d’études de grands poètes, philosophes et autres prosateurs, dont d’illustres voix polonaises, d’observations d’oeuvres picturales majeures, d’écoute attentive et méditative de musiques, dont nous ne citerons aucun nom de compositeurs ici, laissant le plaisir de la découverte au lecteur qui glanera ainsi ces pépites, ces perles artistiques, comme autant de jalons ponctuant la proménadologie réflexive de l’auteur, pour une plus grande connaissance sensible du monde du vivant et des choses, acquises par le regard porté sur les différentes formes d’expressions, au sein desquelles, Anna Frajlich a aussi puisé ses interprétations arlequines, sa vision du monde « Weltanschauung » ; « Światopogląd », dans une progression casi arythmétique, au développement forcément exponentiel, donc in-fini.

Dans la mémoire d’Anna Frajlich, tel dans un jardin du souvenir ravivé :

(…) par delà la brume cosmique / (…) un pommier, / le même pommier s’y dresse, le tronc / fendu en deux existences / par la douleur. p. 17.

D’un paysage européen à un paysage états-uniens, d’un arbre à l’autre, tel un effet pendulaire, oscillant dans un espace intemporel se dessinent pourtant les traits du passé : défait / refait, comme un lit, comme un visage, comme un destin. Anna Frajlich vit et aime vivre à New-York, dont elle écrit ceci :

J’aime le printemps new-yorkais / sous la pluie / (…) la pluie tombe / sur le cerisier à peine éclos / sur les têtes blotties des tulipes / et s’infiltre dans les veines / du granite ; p. 70 et 71.

Et les voyages tant mentaux que géographiques se succèdent à petits pas, à petits coups de mémoire entière dédiée à la recherche du temps perdu, du temps retrouvé. Voyageuse de la terre, discrète et respectueuse, Anna Frajlich écrit :

Non, je ne troublerai pas / l’harmonie du monde / pourquoi donc le chaos / tel le ressac

envahit-t-il mon sommeil / qui a presque / appris le silence / (…) p. 39.

Il faut lire Anna Frajlich, avec cette bienveillante attention prônée par Simone Weil, la philosophe, car ce qu’elle écrit, ce qu’elle nous communique dans une sorte de chuchotement de conteuse, en apparence à propos d’elle, des siens, de sa destinée, tout ceci se retrouve, s’enchevêtre à la croisée de nos propres chemins singuliers et collectifs. – Ania – pour les siens de jadis, avant qu’elle ne devienne – Anna de Brooklyn – poète de l’exil certainement, mais poète dont les vers se reflètent aussi dans le miroir (l’une de ses thématiques récurrentes) renversé de la conscience. Anna Frajlich semble posséder cette aptitude à rassembler dans l’esprit tous les fragments de ce miroir autrefois brisé, évoqué dans le poème Péchés d’enfance à la p. 59, et à l’aide d’un simple fragment du souvenir, elle est capable de recomposer la figure intégrale de son univers intérieur et extérieur, où tout – comme dans la nature – est circulation

(…) dans les tiges / dans les artères / dans les voies lactées p.33.

©Rome Deguergue

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